News - 27.01.2019

Le peintre Abdelwahab Amich: Un hommage national qui tarde

Le peintre Abdelwahab Amich: Un hommage national qui tarde

« Peindre, disait le célèbre Raoul Dufy, c'est faire apparaître une image qui n'est pas celle de l'apparence naturelle des choses, mais qui a la force de la réalité ». C’est précisément cette approche perceptive du réel qui caractérise la peinture de notre compatriote et ami Abdelwahab Amich.

L’œuvre de ce graveur, artiste-peintre, issu de l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis, établi en France depuis 1964, ne laisse personne indifférent. En effet, on y remarque une surface plane, un manque évident de profondeur, des formes plutôt géométriques et des couleurs contrastantes, où le«modelé» et les «dégradés» semblent ne jouer aucun rôle. Pourtant l’œuvre sollicite aussi bien l’esprit que le regard.

On sait que qu’à la différence de la poésie, la peinture est un art qui possède l’impact visuel du pinceau, cet art, selon le grand Léonard de Vinci, à la fois ‘science’ et philosophie, à cause de cette ‘fenêtre de l‘âme’ qu’est l’œil «la principale voie par où notre intellect peut apprécier pleinement et magnifiquement l’œuvre infinie de la nature.»  Or, en fracturant l’ensemble livré à l’œil, cette approche perceptive d’Abdelwahab Amich ne porte pas préjudice à la lisibilité ; au contraire, par son côté épuré, par cette alternance d’espaces et de figures géométriques, elle confère à l’œuvre cette étrangeté qui lui donne vie, ce côté imaginaire, subjectif, cette touche magique qui, en sous-tendant la non-figuration, en fait toute sa beauté.

En fait, à bien regarder, l’univers de ce peintre n’est pas intemporel. Malgré cette tendance à l’abstrait, malgré l’absence de perspective qui met en lumière ce côté naïf, simpliste, si caractéristique, il n’existe en fait aucune confusion dans la perception de ses peintures ; la réalité n’est jamais trop loin. Malgré une localisation spatiale épurée à l’extrême, le décodage reste des plus aisés car cette savante imbrication picturale et ce jeu de lumière, ou comme Amich lui-même l’exprime si bien, cette« configuration structurée », sous-tendent, de toute évidence, une discipline et un effort de recherche certain. Preuves de la vitalité de l’art et de la création, ils affirment l’identité mais aussi les motivations profondes de son auteur. En effet, en plus de cette vitalité de l’art et de la création artistique, cette alternance d’espaces et de figures géométriques, les connotations culturelles anciennes et modernes ne manquent pas.

Il en est ainsi, par exemple de l’œuvre ‘Les Brodeuses’, un canevas, immense tache blanche au centre de la toile, parmi un enchevêtrement délicat de lignes et de formes géométriques, d’une extraordinaire harmonie chromatique, où deux silhouettes féminines sont penchées délicatement sur leur métier. Ce tableau qui a obtenu la Médaille debronze au Salon Art en Capital 2006 à Paris, a été choisi par le Ministère de la Culture. Selon Amich, « il représente au Salon une des facettes de la Tunisie. J’ai toujours exposé dans ce Salon et comme les fois précédentes, il s’agit d’un thème qui m’est cher, un hommage au travail manuel, comme ‘Couple aux champs’, ‘la Pêche au thon’, ‘Les Bijoutiers de Djerba’… - Pour moi, l’artisanat symbolise une facette importante de mon pays. »

Derrière l’artisanat, se profile aussi la femme. Citons ‘Les Brodeuses’, évidemment mais aussi ‘Les 3 tapissières’, ‘La Dentellière’, ‘La Bergère’, ou encore « Toilette nuptiale » qui suivent la même technique que les œuvres précédentes, c’est-à-dire une composition hautement stylisée, mi-figurative, mi-abstraite, où le thème développé à travers une construction en apparence géométrique, se détache grâce à une harmonie chromatique du plus bel effet. Si dans « Toilette nuptiale » l’esthéticienne (la hennana) accroche le regard avec son gilet traditionnel (bédiya) brodé doré et son maillot (mérioulfadhila) à rayures blanches et vertes, en revanche, la future mariée se profile derrière un voile vaporeux qui dissimule habilement sa nudité. Un lustre diffuse une lumière tamisée sur la jeune femme et sur les accessoires cosmétiques (lahlioui) et les sabots (kobkab) en argent repoussé, placés à côté d’elle. A l’arrière-plan, près de la porte style Sidi Bou Saïd, de jeunes adolescentes brandissent des bougies, alors qu’au premier plan, un chat dort tranquillement.

Un autre exemple soulignant la ressemblance avec le réel est «LaRachidia», une composition à cinq personnages, des musiciens. Chaque artiste montre, en effet, des traits physiques et des habits bien distincts. Il faut dire que dans ce tableau la palette ne manque pas de richesse. Le peintre coloriste et généreux des «Trois tisseuses», des «Fleuristes», de «La Mariée de Sousse» ou encore de «La mère et l’enfant», peut, quand il désire, s’ériger en un alchimiste des pigments. Si dans «LaRachidia» il n’a recours qu’à deux couleurs, le rouge et le bleu gris, c’est que ce peintre, fils d’une terre de lumière, a ses raisons.   Bien qu’elle semble au premier abord une simple conséquence de la construction géométrique si épurée de l’artiste, cette économie dans les couleurs joue en réalité un rôle fondamental. En effet, en faisant ressortir, par une savante combinaison, exclusivement le «khamri» et le bleu gris soyeux de ces habits amples et massifs que sont les «djebbas» des musiciens, elle rend du coup plus claire  la perception du réel.

Communément appelé le « Fils de la Médina», Amich est resté imprégné par ce lieu où il a grandi, ses ruelles étroites et pittoresques, ses monuments, comme, par exemple, Sidi Mahrez, ses échoppes, ses commerçants, et ses artistes, motifs de plusieurs de ses toiles,  comme  «Le  Joueur de luth», «Le Koutab», «Le  Tisserand», «Le Ciseleur», «Le Notaire», «Le joueur de Rebab» ou encore «La Rachidia»,et « L’orchestre », alors  que d’autres œuvres, comme «Couple aux champs», «la Pêche au  thon», «Les Brodeuses »,  «Les Trois tapissières», «La Dentellière», «La Bergère», ou encore «Les Bijoutiers de Djerba», rendent  hommage  à l’artisanat et au travail manuel.

Malgré cette tendance à l’abstrait, malgré l’absence de perspective qui met en lumière ce côté naïf, simpliste, si caractéristique, il n’y a aucune difficulté à définir la formulation plastique de cet artiste connu aussi bien pour sa peinture que pour ses sculptures et ses gravures.

A propos de gravure et de vitrail, voici un long extrait de ce qu’on peut lire à propos d’Abdelwahab Amich dans la presse française :
 « Né en 1932 à Tunis.

Peintre, graveur, portraitiste (par exemple du Président Bourguiba), caricaturiste pour la presse tunisienne, décorateur pour le théâtre de Radès (Tunisie) et architecte d’intérieur (création et aménagement du musée de la Poste à Tunis, 1962). Formation à l’école des Beaux-Arts de Tunis, poursuivie à Paris où il s’installe à partir de 1964, à l’école du Louvre, aux Ateliers de la Grande Chaumière, aux Ateliers d’Art Sacré, et en ateliers de gravure.
Expositions personnelles depuis 1962, à Tunis, Madrid, Paris, Munich, Versailles. Depuis 1973, il participe plusieurs fois au Salon de l’Estampe, au Salon des Artistes Francophones, et annuellement aux salons parisiens dont il est sociétaire comme le Salon d’Automne, le Salon des Artistes Français, le Salon des Indépendants.

Mohamed Amich est attiré depuis longtemps par le vitrail. Jeune, il a aimé les lieux publics, les mosquées où les claustras de plâtre enserrent de simples verres de couleurs. Un premier essai de peinture sur verre, exposé en 1963 à Tunis, lui avait valu la même année une bourse pour l’étude du vitrail à Madrid. L’année suivante, il vient en France avec l’objectif de faire aussi du vitrail. La ville de Chartres lui avait été indiquée comme lieu unique de formation. Cette exposition est donc l’occasion de rejoindre ce rêve d’origine. De la traduction en verre de certaines de ses compositions abstraites par Bertille Hurard, il attend d’« essayer d’apprendre et de comprendre le verre. Par rapport à la peinture, le vitrail est un autre langage, une autre vision. Ce qui me fascine, c’est que la lumière a son propre langage à travers le verre ».

Au-delà de ses apprentissages, ce sont les musées et les expositions qui ont été son école d’art. « Le musée d’Art Moderne de Paris fut pour moi un laboratoire de créativité ». Il souligne la dimension pédagogique des rétrospectives, où études, esquisses et croquis préparatoires rendent compte de la genèse d’une œuvre, donnant ainsi des clefs pour la comprendre. « Le fauvisme et les prémisses du cubisme – quand il est de couleur -, m’ont marqué. Les Fauves ont changé les données de la couleur, ils ont opéré une révolution ». Il définit l’art moderne de cette époque comme celui de « la libération de l’esprit ». Il témoigne ainsi de sa reconnaissance envers les écoles françaises de la peinture du XXe siècle, mais également envers l’art gothique et l’architecture moderne qu’il aime passionnément et pour laquelle il a porté des projets par exemple un Mur aérien monumental tenu au-dessus d’un cours d’eau (exposé à l’Unesco, Paris, 2000). Ces goûts spécifiques se ressentent dans sa peinture. « Je suis admiratif des actions des Pères de l’Église, qui ont su faire appel aux artistes modernes pour travailler au sein des édifices religieux, comme Manessier, Léger… ». Mais il constate comme une véritable lacune dans l’architecture civile actuelle, l’absence de vitraux ou des autres arts monumentaux.

Une forme de ressemblance entre ses peintures et le vitrail traditionnel a souvent été remarquée. « Cette envie de vitrail, lisible dans mes toiles, fut exprimée sans le vouloir ». Toute une partie de son œuvre figurative constitue un hommage à celles et ceux qui travaillent la terre, les bergers, les pêcheurs et les artisans de la Médina, où il est né. Observer leurs gestes, saisir leurs attitudes et l’atmosphère de leurs ateliers, tout ce que l’artiste se remémore pour les peindre. « Je travaille avec la mémoire », celle des gestes, des hommes et des lumières où ils ont vécu. Les tapissières, le tisserand, le potier, la dentellière, le luthier, le nattier et tant d’autres, nous apparaissent dans la complexité des ombres colorées. Ils s’inscrivent dans des trames, séries de formes quadrangulaires qui décomposent l’espace et la lumière par la couleur. La saturation des teintes est bien sûr celle des « lumières méditerranéennes, aux couleurs un peu crues, un peu dures ».

(https://www.centre-vitrail.org/fr/mohamed-amich/)

Aujourd’hui Abdelwahab Amich, né 1932, est incontestablement le doyen des peintres tunisiens. Sa peinture souligne une coexistence de connotations culturelles anciennes et modernes témoignant à la fois d’une discipline et d’une certaine nostalgie. Or, toute culture étant une finalité qui guide nos faits et gestes dans la communauté et leur imprime le nœud relationnel caractéristique, la démarche de ce peintre tunisien, sa constante référence au patrimoine national, reste compréhensible. Bien qu’il soit établi à Paris depuis des décennies, il n’en est pas moins attaché à ses racines. L’homme a toujours fait honneur à son pays.Il ne peint plus, miné par la maladie.L’hommage national qui lui est dû, commence à tarder.

Rafik Darragi

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