Opinions - 20.12.2018

Le projet des capitales et villes culturelles arabes : 22 années après, diagnostic et perspectives

Le projet des capitales et villes culturelles arabes : 22 annees apres diagnostic et perspectives

Cet état des lieux se veut : un hommage à la ville–merveilles La Paz, pour avoir célébré durant la période 5-7 décembre 2018,  toutes les capitales et villes culturelles du monde, et les liens étroits de coopération, riches et fructueux, qui se sont noués pendant sept siècles de présence arabe dans la péninsule ibérique. Cette relation qui s’est concrétisée, durant ces dernières années, grâce aux sommets Amérique du Sud-Pays arabes entamés en 2005, outre Les rencontres entre les ministres arabes chargés de la culture et leurs homologues des pays d’Amérique du Sud depuis 2006. Des rencontres de haut niveau, comme celles-ci, illustrent la ferme volonté de toutes les parties de renforcer les relations culturelles et patrimoniales dans le cadre de l’entente et la réciprocité.

1- Les capitales culturelles du monde : Rappel, état des lieux et regards croisés

Le projet des Capitales culturelles a né en Europe, pour la première fois, environ cinq années avant l’inauguration en 1988 de la Décennie mondiale de développement culturel (DMDC), lorsqu’en novembre 1983, Melina Mercouri (1920-1994), alors ministre grecque de la Culture, invita ses pairs européens à « repenser le rôle de la culture dans une construction européenne d’abord basée sur l’intégration économique de ses membres ». Le Conseil des Ministres européens chargés de la culture répondait à cet appel et Athènes (1985), Florence (1986), Amsterdam (1987) et Berlin-Ouest (1988) furent consacrées respectivement « villes européennes de la culture ».

Aussi, Faut-il rappeler qu’ au terme du traité de  L'Union des Capitales Culturelles Ibéro-américaines (L’UCCI) signé le 12 octobre 1982, Bogota fut déclarée en 1991, Capitale culturelle et La LaPaz, s’est vu bénéficier de ce titre en 1999 et voilà qu’aujourd’hui et après presque vingt ans, le titre lui est de nouveau décerné.
Quant au projet des Capitales culturelles dans les pays arabes, il a été évoqué pour la première fois lors de la deuxième session extraordinaire du Comité intergouvernemental de la Décennie mondiale de développement culturel, tenue en avril 1995, au siège de l’UNESCO. Les représentants de Tunisie(1) et d’Egypte, ont suggéré, à cette occasion, l’élargissement du projet « Capitales culturelles » à la région arabe et ont réclamé à ce que cette demande soit entérinée par la Conférence générale de l’UNESCO à sa 28 ème session. Le choix du Caire en 1996 et Tunis en 1997 comme Capitales culturelles régionales a été retenu avec du côté européens, Copenhague (1996) et Thessalonique (1997).

Les villes Montevideo (1996) et La Havane (1997) furent choisies dans le cadre de l'UCCI.

Aussi, «l’initiative Capitales de la Culture des Amériques», soutenue par l’Organisation des États américains (OEA), qui s’adresse depuis 1997 « à tous les pays des Amériques », affiche les trois objectifs suivants:

  • être un instrument d’intégration interaméricaine dans tous les domaines de la culture,
  • contribuer à une meilleure connaissance entre les peuples du continent américain, en respectant leur diversité nationale et régionale, et également en mettant en valeur leur patrimoine culturel commun,
  • promouvoir les villes nommées Capitale de la Culture des Amériques dans l’hémisphère américain et dans le reste du monde,
  • établir de nouveaux ponts de coopération avec les autres continents qui ont établi des Capitales culturelles.

Cette valorisation de l’appartenance à une aire culturelle commune forme également le cœur du programme « East Asia City of Culture » qui cherche à favoriser la compréhension mutuelle entre le Japon, la Corée du Sud et la Chine.

2- Philosophie, objectifs et déroulement du projet

Le programme et les activités mis en œuvre pour célébrer les Capitales et villes culturelles  dans la région arabe reposent sur un ensemble de textes fondateurs, en l’occurrence : le traité culturel conclu entre les États arabes en 1945, la Charte de l'unité culturelle arabe de 1964, la charte de l'Organisation arabe pour l'éducation, la culture et la science-ALECSO de 1970, les décisions des Conférences des ministres chargés des affaires culturelles dans les pays arabesetles différents plans d’action relatifs auxstratégies de la culture arabe.
Les principaux critères de sélection de la ville lauréate, doivent tenir compte, également, de la profondeur de son histoire, de sa large renommée, tant au niveau national que régional et international, comme haut lieu du savoir et de la culture, de l’existence de centres de recherche, de bibliothèques, d’institutions culturelles et artistiques destinés aux individus et aux communautés des populations locales (organisation de festivals, de rencontres culturelles, d'expositions d'ouvrages et de peintures, de représentations théâtrales, de travaux de traduction et de publication). Ces atouts allient savoir et détente et l’impact médiatique qu’eut l’évènement fut conséquent.

Les objectifs étayés dans le document de faisabilité du Projet des Capitales culturelles arabes préparé par l’ALECSO et entérinés par la Conférence des Ministres de la culture dans les pays arabes en 1998, se résumaient comme suit:

  • réaffirmer l’importance de l’unité culturelle arabe et présenter une image claire de la civilisation arabo-musulmane,
  • promouvoir la participation des populations locales à la vie culturelle,
  • inscrire la culture comme vecteur de développement économique et social,
  • encourager les industries culturelles et de création dans les pays arabes,
  • renforcer la coopération culturelle entre les pays arabes et avec le reste du monde.

Le programme des capitales et villes culturelles arabes s’est poursuivi de façon régulière à partir de 1996, à raison d’une Capitale par année. D’ailleurs, de 1996 à 2018, un nombre de 21 capitales arabes ont jouis du titre: Le Caire (1996), Tunis (1997), Sharjah (1998), Beyrouth (1999), Riyad (2000),  Koweït (2001), Amman (2002), Rabat (2003), Sanaa (2004), Khartoum (2005), muscat (2006), Damas (2008), Jérusalem (2009), Doha (2010), Syrte (2011)(2) , Manama (2012), Bagdad (2013), Tripoli (2014)(3), Constantine (2015), Sfax (2016), Louxor (2017) et Oujda (2018).  Pour les cinq prochaines années, il s’agira de : Port-Soudan (2019), Bethléem (2020), Irbid (2021), Koweït (2022) et Tripoli (Liban 2023).

3- Les mérites et les limites du projet: quelques constats

Le bilan des Capitales culturelles arabes à ce jour prouve qu’elles disposent du potentiel nécessaire pour servir de catalyseur du développement local et du tourisme culturel. L’événement a été une occasion idoine pour que de nouvelles infrastructures soient à l’œuvre et d’autres réaménagées. Des sites historiques et archéologiques sont mis en valeur et des activités artistiques se sont multipliées. Cependant, l'absence de cellule ou de structure, même ad-hoc, au niveau de l'ALECSO chargée du suivi de ce programme rend difficile, aujourd’hui d'établir un bilan exhaustif des actions réalisées.

Malheureusement, les critères fixés par l'ALECSO, dans le document initial servant pour cadre de choix, ne sont que peu respectés et chaque pays agit, selon sa façon de faire, ce qui a favorisé la dimension propagandiste politique au détriment de l'approche culturelle.

On a tendance, de plus en plus, à se limiter à une cérémonie d'ouverture et une autre de clôture.  Une grande disparité se révèle. Au-delà des figures qui laissent déjà entrevoir quelques singularités, les évènements organisés n'ont pas, pour la plupart, réussi ni à s'inscrire dans la durée, reprenant à leur compte cette exigence désormais classique d’une pérennisation de l’événementiel, ni à impressionner les artistes et les populations locales. En dépit des efforts déployés, de nombreux artistes et observateurs ont décrié et critiqué, parfois de manière vive cet événement qui se déroule sans une stratégie convenable de communication. Le choix des Capitales et villes culturelles arabes s'opère sur la base d'un classement par ordre chronologique des pays hôtes de l'évènement et non sur un dossier fin ficelé, de candidature. Le déficit de l'organisation a entraîné des défaillances dans la programmation et un manque de fonds a provoqué l'annulation de nombreux événements, en plus des projets en voie de réalisation qui accusent un retard sur les prévisions initiales. Plusieurs artistes ont fait part de leur insatisfaction aux vu des événements monotones répétitifs et qui reprennent le calendrier des évènements habituels dans le pays. Peu de projets et de moments forts sont enregistrés. L'adhésion des artistes et du public reste mitigé.

 Si le projet des Capitales culturelles arabes a constitué un moment phare de l’agenda des actions menées dans le cadre de la Décennie arabe de développement culturel (2005-2014), il est éminemment recommandé, désormais, avec le lancement depuis Tunis, le 22 juin 2018, par l’ALECSO, d’une Décennie arabe du droit culturel pour la période 2018-2027, de réhabiliter le projet des Capitales de la culture arabe à la lumière des objectifs de ladite Décennie. Les Capitales de la culture choisies pour les prochaines années devraient tenir compte dans leurs programmes des nouvelles donnes, à savoir protéger les droits culturels en tant que droits de l’homme et promouvoir la culture de la paix, de la tolérance et l’amélioration de la compréhension mutuelle entre les pays arabes et le reste du monde. En outre, il semble également opportun d’œuvrer à des alliances mutuelles, de nouer des partenariats et de conclure des jumelages entre les Capitales culturelles arabes et leurs homologuesafricaines, islamiques, européennes, asiatiques et ibéro-américaines. De facto, un travail sur l’image de la ville lauréate nécessite d’emprunter des politiques culturellessusceptibles d’inscrire les jeunes générations dans l’ère du temps et de les préparer à vivre dans un monde pluriel. D’autre part, le 29ème sommet arabe tenu à Dhahran (Royaume d’Arabie Saoudite) le 15 avril 2018 a-t-il présenté une opportunité de repenser le statut de la culture dans les pays arabe, en appelant à l’organisation d’un sommet arabe exclusivement dédié à la question culturelle ?« Mieux vaut tenir une seule promesse que d’en renouveler cent ».

Mohamed Salah Kadri

(1) L’auteur de ce texte était présent à la réunion.
(2) L’évènement n’a pu être célébré compte tenu de la situation sécuritaire en Libye au lendemain de la chute de Kadhafi.
(3) Idem.



 

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