Opinions - 06.08.2018

Abdelaziz Kacem : De Bourguiba à BCE, l’obsession bénie du féminisme

 Abdelaziz Kacem : De Bourguiba à BCE, l’obsession bénie du féminisme

Quoique le sujet s’y prête, je ne verserai pas dans le freudisme. Je me contenterais de faire référence à des choses vues, vécues, à travers l’observatoire qui était le mien. Le 13 août 1956, soit moins de cinq mois après l’indépendance, Habib Bourguiba promulguait le CSP. Était-ce le moment ? Mauvaise question ! L’émancipation des femmes était une passion bourguibienne, une bataille dans laquelle, il dût jeter toute sa légitimité historique, sa fougue et sa vaste culture. À ses côtés, des élites tunisiennes y ont pris une part active. Mais, dans une société traditionnelle hostile à tout changement, seul Bourguiba pouvait initier le projet et le faire aboutir. Depuis lors, la promotion de la femme était devenue une constante de la pensée du Leader en matière d’éducation, de culture, de santé et d’insertion sociale. Ce faisant, il croyait s’être doté d’un droit de paternité politique et spirituelle sur toutes les nouvelles générations de femmes. Du coup, rien ne l’agaçait autant que l’activisme féminin dans l’opposition de gauche qui le harcelait. C’était pour lui, une sorte d’ingratitude filiale. Il en souffrait. L’idée qu’être libre impliquerait la possibilité de « tuer » le père ne lui effleurait point l’esprit.   

Grand tribun habitué aux bains de foule, il dût, atteint par les pesanteurs de l’âge, se contenter de suivre la vie du pays telle que reflétée par les médias. Auditeur assidu de la Radio (chaîne nationale), sa Radio, disait-il parfois, il s’informait sur les activités nationales et régionales, à travers des émissions comme « al-Asirra al-baydha » (Les lits blancs, autrement dit les Blouses blanches), reportage consacré à la prise en charge des malades dans les hôpitaux ou comme « al-Tanmiya al-rifiya » (Le développement rural), émission qui le renseignait sur les conditions d’insertion des femmes des zones défavorisées. En outre, notre Auditeur suivait quotidiennement, de 6h30 à 8h30h, la Matinale « Yawm saïd » (Heureuse journée) consacrée à l’actualité socioculturelle du pays et aux éphémérides. L’après-midi, de 16h à 17h, il écoutait des rubriques consacrées à l’évolution des différents secteurs-clés et à l’histoire nationale.

Sujet à des insomnies rebelles, il écoutait épisodiquement les émissions nocturnes. Ce suivi lui permettait de demander des comptes aux ministres et aux gouverneurs concernés. Plus d’un haut responsable, une fois sermonné ou risquant de l’être, m’a téléphoné pour se plaindre de tel reporter, de tel producteur d’émissions qui insistait beaucoup trop sur une carence, un manquement, un dysfonctionnement…
On a beau dire, les médias officiels accusés d’être des outils de propagande ne maquillaient guère l’action gouvernementale. Bourguiba ne le tolérait pas. En ces temps-là, les ministres bougeaient beaucoup, sillonnaient méthodiquement la République, répondaient aux doléances des citoyens. Leurs activités sont résumées au Journal parlé de 17h, bulletin suivi fidèlement par le Président. Là aussi, il intervenait pour distribuer des satisfécits ou pour reformuler des directives. La radio tenait son rang en aval, mais aussi dans les coulisses du pouvoir.

Pour en revenir au féminisme exacerbé de Bourguiba, notons que nous recevions souvent dans nos studios, voire en direct par téléphone, des femmes de lettres ou de sciences, des cadres, des spécialistes en diverses disciplines. Elles sont immanquablement convoquées par le Président. Le Patron de la RTT, les accompagnait parfois en tant que témoin et éventuellement rapporteur de la séance. Passant au Journal Télévisé, ces dames, ainsi distinguées, étaient dopées pour aller de l’avant. Il va sans dire que Bourguiba regardait l’ancrage féminin dans les rouages de l’État et dans les diverses activités sociales, comme un succès politique personnel.

Aux temps où, à l’instar de tous mes prédécesseurs, mes responsabilités me donnaient le privilège, parfois, redoutable d’être convoqué au Palais de Carthage, il me souvient d’y avoir conduit, au printemps 1982, à l’invitation du Maître, une délégation féminine forte d’une quarantaine de journalistes et diverses speakerines et élargie à toutes les chaînes de la RTT. Le Directeur du Protocole en avait la liste, mais c’est à moi que le « Combattant Suprême » s’est adressé : Vous connaissez les noms de toutes ces dames ?- Parfaitement, Monsieur le Président, répondis-je. – Alors, présentez-les-moi, une à une, ordonna-t-il, avec quelque malice.  Ce que je fis, non sans trac. Pourquoi le trac ? C’était l’effet du test. Bourguiba avait ce malin plaisir de soumettre parfois les grands commis de l’État à de telles épreuves sur des détails anodins. Au reste, lorsqu’il s’enquérait d’une affaire, il exigeait une réponse immédiate et gare à celui qui lui répondrait : Je vais vérifier et je reviens à vous.  Ce jour-là, à ses yeux, j’étais un responsable bien au fait de ses dossiers. Il était joyeux, un « père » entouré de ses « filles prodiges».

Il connaissait déjà nommément les utilisatrices du micro d’al-Wataniya. Il les avait reçues à plusieurs reprises. Il les encourageait, s’informait de leurs conditions de travail, voire de leurs problèmes familiaux. Certaines ont en conçu un motif d’arrogance envers leurs supérieurs. Un jour, il me vantait les mérites professionnels d’une journaliste dont la suffisance commençait à m’agacer moi-même. Je tentai d’atténuer l’enthousiasme présidentiel en lui disant : Elle ne maîtrise pas son arabe, elle se trompe, trébuche… - Oui, mais, elle dit ‘afwan (Pardon), coupa-t-il. Je n’ai pas insisté.
 Va pour lesdites présentatrices. Mais les autres, celles de la Télévision ou de RTCI, formaient pour lui, ce jour-là, une assistance nouvelle qu’il fallait édifier. Il nous gratifia donc d’un speech. En voici la substance :

« On me louange pour avoir libéré mon pays, ce qui n’est pas très original. Nombreux sont les chefs qui ont combattu victorieusement le colonialisme. Mais moi, j’ai affranchi la femme tunisienne. Nous sommes en avance sur tous les pays arabes. Pas seulement. Les Tunisiennes ont obtenu le droit de vote et d’éligibilité, bien avant les femmes suisses. » Il dit encore sa fierté d’avoir promulgué le Code du Statut Personnel. Abordant la question de l’héritage, il dit avoir aboli le droit abusif des collatéraux à parasiter l’héritage des orphelines, il insiste sur le fait d’avoir préservé les droits des orphelins dont les géniteurs sont morts avant leurs ascendants. Concernant « le droit du garçon à l’équivalent de la part de deux femmes », il dit sa conviction qu’il faudra s’appuyer plus sur l’esprit coranique, essentiellement égalitaire, que sur la lettre souvent restrictive. Nous quittâmes les lieux avec le sentiment qu’il regrettait de n’être pas allé jusqu’au bout de sa réforme.

Soit dit en passant, la question féminine le stressait à tel point que nous avons décidé, en accord avec Madame Wassila Bourguiba, d’éviter autant que faire se pouvait d’émailler nos émissions d’interviews de femmes, aux heures d’écoute présidentielles. Il faut dire que nos producteurs et présentateurs, bien au fait des centres d’intérêt à Carthage, avaient pris l’habitude de forcer la dose.
 Le 13 août 2017, le Président Béji Caïd Essebsi reprend le flambeau, relance le débat sur la nécessaire égalité dans l’héritage et l’abolition de la circulaire du 5 novembre 1973 qui interdit à une Tunisienne musulmane d'épouser un non-musulman. Il crée à cet effet une Commission des libertés individuelles et de l'égalité dont il confie la présidence à une femme de grande compétence, l’avocate et députée Bochra Belhaj Hmida. Nous ne savons pas encore le sort réservé au rapport remis, il y a peu, à la Présidence par ladite Commission. Mais la campagne de dénigrement dont BCE fait l’objet est sans précédent. À l’ARP, les spécialistes du persiflage rappellent au Président que « N’est pas Bourguiba qui veut ». Admettons ! Mais à bien regarder la piètre prestation de la classe politique actuelle, toute tendance confondue, qui d’autre que BCE pourrait se targuer d’être l’héritier du Bourguibisme ?

Sa volonté d’instaurer une égalité pleine et entière entre les deux sexes, n’est pas étrangère à l’hystérie généralisée. Outre les embarras que l’on sait, les intégristes l’accusent d’encourager l’hérésie et les bien-pensants de ressasser : Est-ce le moment ?

Au cours des années quatre-vingt du siècle passé, mes fonctions à la tête de la RTT me mettaient en contact avec tous les membres du gouvernement. J’appréciais particulièrement Si Béji, alors Ministre des Affaires Étrangères, sa prestance, son urbanité. Mon estime pour lui est montée d’un cran quand je l’ai entendu citer le grand al-Maarri, le poète qui a conféré à la rationalité une dimension esthétique et qui a pourfendu la bigoterie et les tartufferies. 

En 2010, peu avant les événements qui ont accouché de notre « Révolutionnette », j’ai rencontré Si Béji, dans la rue. Nous avons échangé quelques propos sur le climat délétère dans lequel s’enfonçait le pays. La grande question était : Que faire ? Je le voyais à la barre. Citant Georges Bernanos, j’ajoutai : Mais les ratés ne vous rateront pas. Nous en rigolâmes. On connait la suite. BCE a été happé par les événements ; il a conduit le bateau avarié, à bon port. Pour nombre de ses électeurs et électrices, il n’a pas tenu ses promesses. Je ne suis pas son avocat, force est, cependant, de constater qu’il est freiné par un parlementarisme inhibant et retors. De là où il est, l’homme du 13 août 1956, le regarde et l’exhorte à parachever son œuvre, en faveur des femmes, sur la base du rapport de la COLIBE. Allez-y, foncez Monsieur le Président, entrez dans l’Histoire.

Abdelaziz Kacem
 

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