News - 13.12.2017

La non-laïcité en Tunisie: Principal obstacle au développement!

La non-laïcité en Tunisie: Principal obstacle au développement!

Je viens de passer trois semaines à Baghdad et bien que je ne puisse prétendre avoir intégré toute l’ampleur de la souffrance endurée par le peuple Irakien,ces quatorze dernières années, plus que jamais, je suis fondamentalement convaincue que pour les pays Arabes et particulièrementla Tunisie, point de salut sans une séparation claire et nette entre le domaine privé qui est celui des croyances et de la religion, et le domaine public qui est celui du système politique, de la loi et des institutions.

Malheureusement, s’il y a un débat que l’élite tunisienne cherche, consciemment ou inconsciemment à occulter, c’est bien celui de la laïcité. Or ce débat est crucial car point de démocratie et de développement sans un système fondé sur la sécularisation de toutes les institutions et législations.D’ailleurs, «l’Europe aurait-elle pu se développer économiquement, politiquement, socialement et culturellement sans avoir préalablement garantit la laïcitéen droit, comme l’exemple Français, ou dans les faits, comme l’exemple Anglais» ? La laïcité étant définie ici, comme : «Un cadre juridique et politique permettant à des êtres différents du point de vue des options spirituelles ou des convictions personnelles de vivre ensemble… sur la base de trois principes: la liberté de conscience… l’égalité des droits… et l’universalisme ». Loin d’être une idéologie, la laïcité est un outil de gouvernement garantissant l’ordre et l’égalité de toutes et de tous face à la loi.

C’est dans ce contexte qu’il est important d’analyser pourquoi les différents partis politiques ne veulent pas entreprendre un dialogue sociétal autour dela laïcité? Que cherchent-ils à éviter ou à réaliser? Ont-ils peur de la responsabilité que cela impliquerait ? Pensent-ils mieux imposer leur pouvoir grâce à la «légitimité» qu’offre la religion au nom de laquelle ils prétendent parler ou même vouloir gouverner?
Selon le grand exégète Tunisien que nous avons perdu cette année, Dr Mohamed Talbi (1921-2017): «La religion n’est pas une identité, ni une culture, ni une nation, c’est une relation personnelle à Dieu, une voie vers lui».Sept ans après les contestations sociales et le soulèvement populaire qui a démarré le 17 Décembre 2010, en Tunisie, beaucoup de questions fondamentales demeurent d’actualité:

  1. La Tunisie de 2017 peut-elle se permettre le choix de la non-laïcité si elle veut se développer, garantir la paix et assurer la prospérité, basé sur le principe institué par le Zaim Bourguiba qui avait affirmé le 6 Juillet, 1956, que:«Le pouvoir politique n’a de vraie valeur que s’il est fondé sur un système économique…capable d’empêcher la fortune du pays de sortir du cadre national».
  2. Un parti séculier peut-il exister dans un pays qui n’est pas arrivé, soixante ans après son indépendance, à séparer l’Etat de la Religion, malgré les avancées remarquables qu’il a accompli au lendemain de l’indépendance et surtout l’unification du système juridique etjudiciaire ? Et quelles chances aurait ce parti de réussir à rallier la masse silencieuse qui profondément appelle de ses vœux à un changement radical de la situation intenable dans laquelle elle tente de survivre?

Or s’entêter à ne pas oser discuter de sujets tabous ne les fera pas disparaitre,d’où l’importance de poser certainesquestions fondamentales:

  1. La religion peut-elle garantir aux Tunisien(nes) la justice sociale et assurer leurs droits politiques, économiques, sociaux et culturels? Permet-elle de protéger les droits des femmes et assurer l’égalité entre les femmes et les hommes aussi bien dans l’espace public que privé?
  2. Le texte religieux permet-il de faire face à toutes les violences qui s’exercent quotidiennement contre les Tunisiennes dans une impunité quasi-généralisée? Comment peut-on faire face à certaines interprétations de l’Islam qui justifient cette violence et la violation de certains droits?
  3. Les mouvements religieux qui proclament s’être transformés en partis civils, acceptent-ils de se réaligner sur le principe de la laïcité ? Ne pas le faire compromettrait leur bonne foi et risque de prouver que leurs prétentions sont infondées et impliquerait la perte de leur crédibilité?

La laïcité est unpilier indispensable à la bonne gouvernance et par conséquent au développement.C’est ce pilier primordial qui a manqué aux initiatives révolutionnaires et avant-gardistes en 1956 . S’il y a unanimité pour penser que le contexte politique d’alors ne s’y prêtait pas, aucune explication ni excuse ne sauraient êtreacceptées en 2017.

La Constitution de 2014 a raté une opportunité en or d’instituer la laïcité, ce qui aurait impliqué que seules les lois civiles doivent s’appliquer dans le domaine public,tout en garantissant la liberté de religion, de conscience et de cultedes citoyens, libertés qu’ils sont en droit d’exercer dans leur sphère privée.Or, seule la laïcité permet le respect de la diversité des sociétés où tous les citoyens sont égaux en droit, peu importe leur religion, dénomination, sexe, couleur…etc. En fait, ce qui compte ce sont les valeurs communesqui permettent aux citoyens de vivre en communauté,telles que : l’égalité, la dignité, la justice sociale, l’intégrité,la liberté… Ce sont ces valeurs qui sont la base de tout développement garantissant la créativité et l’innovation.

D’un autre côté, la Constitution de 2014 qui a réitéré, dans son article 1er que l’Islam était la religion de l’Etat, a quand même institué un article 6 qui pourrait en contredire une certaine interprétation. En effet, l’article 6 représente une très grande avancée car: «La liberté religieuse et la culture de la tolérance, de la diversité des croyances et des opinions est une condition préalable à la démocratie qui n’est rien d’autre qu’un Pacte entre les peuples à se gouverner eux même car ils sont nés avec des capacités physiques et mentales égales et avec les mêmes droits à leur propre vérité». Ainsi, prendre la courageuse décision d’assurer la pleine jouissance de la liberté de religionet de conscience serait-elle la preuve qu'une nouvelle culture peut prendre racine dans l'esprit et le cœur du peuple afin d’œuvrer à l’instauration d’une autre Tunisie plus juste et plus équitable? 

Le moment est venu afin que les «Patriotes incorruptibles» prennent les choses en main et assurent la bonne gouvernance et le développement que tous les Tunisien(nes) appellent de leurs vœux depuis la promesse du Zaim Bourguiba qui avait dit, à Sfax, le 24 Juin 1961: «La bataille que nous engageons maintenant englobe les Tunisiens et principalement les riches et les notables. En effet ceux qui s’habillent convenablement, envoient leurs enfants à l’école et vivent décemment devront se sentir blessés dans leur dignité au spectacle de la misère de leur concitoyens et frères qui souffrent de la faim et du dénuement».

Khadija T. Moalla, PhD

(1) Voir mon article: «En Tunisie: Pas d’espoir de développement sans laïcité»!http://www.huffpostmaghreb.com/../../khadija-t-moalla/en-tunisie-pas-despoir-de-developpement-sans-laicite_b_14490542.html
(2) Définition du Philosophe Henri Pena-Ruiz.

(3) “Autre particularité de la révolution Tunisienne: tout au long de notre lutte, nous nous sommes interdits toute option idéologique, si ce n’est celle qui vise à libérer la Tunisie de la domination étrangère». (Bourguiba, 15 Mars, 1969).
(4)http://www.leaders.com.tn/article/21360-comment-promouvoir-la-liberte-de-religion-et-de-conviction-dans-les-pays-a-majorite-musulmane

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6 Commentaires
Les Commentaires
Touhami Bennour - 14-12-2017 02:06

"la guerre. c´est de la politique menée par d´autres moyens" (Clausewitz) Alors arrêtons de se faire la guerre entre les arabes ou les tunisiens et menons une autre politique contre le sous développement et pour la démocratie. La proclamation des principes ne suffit pas, il faut de la pratique politique dans tous les domaines: des libertés. du travail, de la reconstruction des régions et de l'économie. Chaque action devrait être jugée dans son rôle pour le développement du pays. Bien sûr la consolidation de la démocratie doit y aller simultanément. Rien ne vient avant l´autre. La liberté doit aller de pair avec le travail. la santé. l´enseignement et le développement du pays. Je crois que la séparation du politique et du religieux dans l´action gouvernementale est acceptée en Tunisie. J'ai cité cependant "Clausewitz" en faisant allusion à l´Irak dont vous avez parlé; il se passe en effet là-bas une sorte de guerre sectaire,

mokhtar abdelkader - 14-12-2017 10:29

L"article aurait pu être complet si l'auteur nous a parlé de ce qu'elle a vécu ou appris à Baghdad et qui fait que, selon elle, l'absence de laïcité fait prolonger la souffrance du peuple Irakien.

riri - 14-12-2017 10:44

c'est une évidence, mais je n'y crois pas. Le niveau d'éducaion est trop bas pour que les citoyens comprenne même le principe de laïcié et ne le confondent pas pour de l'athéisme avec l'aide des islamistes (qui comprennent très très bien le concept de laicité eux...). malheureusement je crois que nous sommes foutu et qu'il faudra une nouvelle dictature en Tunisie. Le peuple est trop peu éduqué pour la démocratie, l'explosion de violence et de vulgarité en Tunisie à tout les niveaux le prouve..

ahmed bartegi - 07-01-2018 21:24

Israeel pays religieux par excellence est une puissance ....aux US la population est tres concervatrice envers sa religion ...ils sont une puissance ....donc le probleme est le respect de la loi et de respecter les autres....sans demagogie...du moment que la constitution est moderne....

Adel Manai - 09-01-2018 19:37

Juste in petit exemple. En Grande Bretagne, la reine Elizabeth II est reine et elle aussi a la tete de l'Eglise Anglicane qui est l'eglise officielle de l'Etat. A la chamber des Lords, siegent 13 eveques qui representent l'Eglise Anglicane, l'eglise officielle de l'Etat. L'etat n'a jamais ete laique. Il y'a enormement d'exemples.

Bouzgarou Sihem - 11-01-2018 00:53

Pour ceux qui ignorent la signification du terme "laïcité", rappelons-en la définition succinctement. Il s'agit en fait et principalement de la séparation de deux institutions, de deux principes directeurs régulant la vie sociale, politique, religieuse de l'individu, du citoyen. En d'autres termes, État et clergé doivent divorcer, se séparer et mener leur petit bonhomme de chemin chacun de leur côté, en solo. En d'autres termes, les hommes de religion doivent s'abstenir de formuler la moindre critique ou la plus infime ingérence quant aux pratiques religieuses de l'individu. Ils doivent également éviter de s'immiscer dans ses croyances ou de tenter d'interférer dans ses convictions. Ils doivent, par ailleurs, s'abstenir de juger ou de condamner ceux qui affichent leur "athéisme", leur "apostasie", leur "agnosticisme". Parce que, somme toute, la foi est une affaire strictement personnelle qui concerne l'individu seul, même si le clergé, à un certain moment de l'histoire, avait joué un rôle de père fouettard, de directeur de conscience, de redresseur de torts. Le clergé s'était particulièrement octroyé le droit, pour ne pas dire le devoir, de s'ingérer dans la liberté de conscience de ses ouailles (mot dont l'étymologie me semble d'une ironie mordante, quand on sait que ce terme vient du latin ovis signifiant "brebis" - Nul ne peut ignorer, je pense, qu'une brebis est la femelle adulte du "mouton" et que métaphoriquement celui-ci est assimilé à un être sans volonté, aboulique et indolent se contentant de suivre le mouvement, sans protester), et par-delà, s'était attribué le droit d'intervenir dans l'exercice du pouvoir politique. C'est ainsi que certains prédicateurs avaient incité leurs semblables à accorder leur confiance à un gouvernement plutôt qu'à un autre, louant les actions de celui qui s'était donné les moyens d'instaurer une paix immuable, à ceux qui aimaient Dieu et qui croyaient en lui. Heureusement que la Révolution française advint en 1789 et avec la Déclaration universelle des droits de l'Homme et du citoyen abolit les droits féodaux, entraînant dans son sillage l'abolition des privilèges rattachés à la monarchie et ceux du corps ecclésiastique. C'est d'ailleurs à partir de cette époque historique faste que le pouvoir de l'Église fut ébranlé (pour faire un raccourci rapide), en attendant que l'on sonne le glas définitivement de ses privilèges et de son influence sur la vie politique, publique et sociale des populations. Dorénavant, les hommes d'église sont cantonnés à leur principe initial, celui de répandre la joie de vivre, le bonheur, l'amour du prochain, sans chercher à exercer la moindre coercition sur l'individu devenu citoyen à part entière, et non plus sujet. Notion du clergé inexistante Par ce rappel historique succinct, et probablement incomplet, il s'agit d'évoquer les circonstances conjoncturelles qui avaient précédé l'émergence de la laïcité en France, pays culturellement proche de la Tunisie du fait du passé colonial nous unissant. Cependant, il convient de signaler que la réalité et le vécu des deux nations sont diamétralement opposées. Dans nos contrées musulmanes sunnites, en effet, la notion même du clergé est inexistante. La relation de la créature avec son Créateur est perçue comme une relation individuelle rejetant tout intermédiaire, le Tout-Puissant n'ayant pas désigné de vicaire, tutélaire de la parole divine, sur terre. D'ailleurs, la prière, par exemple, est considérée comme un moment de méditation particulier où le croyant entre en communion parfaite et totale avec le Seigneur, et le rôle de l'imam est restreint uniquement à la direction de la prière et ne consiste certainement pas à intercéder auprès de Dieu en faveur de quiconque, la créature n'ayant pas besoin d'intercesseur auprès de son Créateur. Pourtant, ceux qui prétendent veiller sur le respect des préceptes divins et leurs "apôtres" (tels Adel El Elmi et ses acolytes) ont l'outrecuidance de prendre la place de Dieu et d'endosser ses responsabilités en prétendant assumer le rôle de préserver l'islam, contre les "mécréants" et les "apostats". De ce fait, ils ont omis un élément très important: s'attribuer des qualités divines en s'octroyant le droit de juger de la profondeur de la foi d'un croyant, en le condamnant aux feux de l'enfer, leur confère un statut point du tout glorieux, puisqu'ils s'imaginent égaux de Dieu, péché rédhibitoire selon les textes sacrés et la religion dont ils prétendent respecter la lettre. Dans ce cas de figure, justement, et pour éviter toute ingérence du politique dans le religieux, ne doit-on pas plutôt opter pour la laïcité pour s'assurer définitivement de "rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu"? L'ambigüité autorise toutes les dérives Vœu pieux, il me semble, puisque l'article 1 de la Constitution de 1959 qui dit: "La Tunisie est un État libre indépendant et souverain: sa religion est l'islam, sa langue l'arabe, son régime la République" est repris en l'état, maintenu et confirmé. Lequel article, même si la charia n'est pas clairement mentionnée comme source principale de législation, autorise toutes les dérives et permet toutes les interprétations, aussi liberticides soient-elles. Le législateur peut en effet se réclamer de cet article pour récuser des droits que l'on croyait inaliénables! D'ailleurs, l'encre de la nouvelle Constitution n'a pas encore séché, sa mise en application peine à devenir effective que déjà les élus nahdhaouis cherchent à mettre en avant ledit article pour appeler par exemple à l'annulation de l'article 103 relatif à la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes (plus connue sous l'acronyme CEDAW ) Il est fort probable, d'ailleurs, qu'ils ne s'arrêteront pas en si bon chemin. Même s'ils ont fini par céder le pouvoir à un gouvernement de technocrates, les élus de leur parti et leurs affidés remettront en cause toutes les lois qu'ils jugeront contraires aux dispositions de l'article 1. D'abord, par le truchement de propositions de lois réactionnaires qu'ils soumettront à l'Assemblée constituante, à l'instar de celle se rapportant aux mosquées ou de celle des Awkaf. Ensuite en récusant certaines dispositions du CSP, comme le fait si bien leur principal affidé, j'ai nommé Adel El Elmi, qui ne cesse de clamer que la polygamie a été indûment abolie et il appelle à la rétablir, puisque selon lui la polygamie est permise aussi bien par le Coran que par la Sunna. Comme l'Islam est religion d'État, il pourrait obtenir gain de cause, surtout s'il réussit à convoquer le ban et l'arrière ban pour les appeler à défendre les préceptes religieux et à veiller à l'application des injonctions divines. Quelle serait donc la première victime de cet éventuel revirement? La femme bien entendu, à laquelle on pourrait même dénier le droit de demander le divorce, pourtant institutionnalisé depuis 1956 par le CSP, lequel code stipule que les trois modes de dissolution du lien matrimonial sont ouverts aux deux époux, sans discrimination aucune. D'ailleurs, au moment de la promulgation de ce Code, ces dispositions n'avaient pas eu l'heur de plaire aux adeptes de la tradition patriarcale machiste qui préféraient que la répudiation demeure un privilège masculin exclusif. En définitive, une Constitution aussi progressiste soit-elle ne peut jamais garantir le respect de lois démocratiques ni la démocratie. Parce que la Constitution de 1959 (si on en exclut quelques articles amendés par Bourguiba ou Ben Ali) était, somme toute, novatrice et garantissait des droits inaliénables. Ce qui compte réellement c'est son application effective dans la vie quotidienne de chaque citoyen tunisien. De plus, seule la laïcité garantirait la totale liberté de conscience et protègerait les citoyens contre l'ingérence du pouvoir politique dans leurs croyances. Article publié le 27/02/2014 au Huffington Post Maghreb.

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