Lu pour vous - 17.10.2017

La vieillesse : un enjeu de lutte

La vieillesse : un enjeu de lutte

Qu’elle incarne, avec la mort et la maladie, l’une des  «trois grandes humiliations pour l’homme», comme le pense Remy de Gourmont, ou, au contraire, qu’elle soit facteur d’embellissement  jusqu’à posséder «l’effet du soleil couchant dans les beaux arbres d’octobre», comme le croit Maurice Chapelan, la vieillesse est comme la violence: chacun la voit, la subit et la juge d’une manière différente selon le bord où il se trouve.

En 2003, en Tunisie,le sociologue Nasraoui Mustapha exprimait dans son étude La Vieillesse dans la société tunisienne  (L’Harmattan)  un simple constat:

«Age ambivalent, cette dernière étape de la vie est, dans la société tunisienne, redoutée et souhaitée, appréhendée et recherchée.»

Aujourd’hui, presque quinze ans plus tard, c’est plutôt un cri d’alarme que lance le démographe tunisien,Sofiane Bouhdiba,à propos de la vieillesse dans notre pays:

«La Tunisie vieillit. Aussi incroyable que cela  puisse paraître, le mythe d’une population que l’on croyait sempiternellement jeune est en train de s’effriter, sous nos yeux. Rapidement.». (Avant-propos )

En lançant ce cri,dans son nouvel ouvrage Vieillir en Tunisie qui vient de paraître aux éditions L’Harmattan, Sofiane Bouhdiba sait de quoi il parle. Il est certes, professeur de démographie à l'Université de Tunis, et il  a enseigné dans de nombreuses universités en Europe, en Afrique et aux Etats-Unis, mais il est également un expert international ayant mené de nombreuses études sur le vieillissement démographique et la mortalité, pour le compte d’organisations internationales et en particulier pour les Nations-Unis.

Basée par conséquent,sur des faits, loin de l’abstrait et de l’intemporel, avec chiffres, tableaux et graphiques à l’appui, l’étude comprend quatre grandes parties: ‘Le vieillissement’, ‘Vieillir , et après ?’, ‘Vivre et mourir vieux’, et ‘Perspectives’.

Auparavant, deux citations lumineuses dans le ‘Propos Introductif illustrent on ne peut mieux l’angoisse suscitée par la vieillesse. La première est de Claude Bersay, cardiologue et thanatologue français:

«Le grand âge est un moment de vérité. Maintenant qu’il n’a plus à offrir que ses déficits, le vieillard va savoir s’il est aimé pour lui-même ou pour ce qu’il apporte.» (p.15)
La deuxième est celle du philosophe Henri Tavoillot:

«A l’ère de la performance, de l’urgence et de l’innovation, comment serait-elle autre chose qu’un naufrage ? D’où la tentation de la retarder; d’où la tentative d’en cacher les effets; d’où l’espoir d’en taire jusqu’à l’existence. Mais peut-on vraiment oublier la vieillesse?»

Bien entendu, l’étude de Sofiane Bouhdiba ne prétend pas à une synthétisation du phénomène du  vieillissement mondial. Prudent, l’auteur prend soin dès le début, de préciser à ses lecteurs que le vieillissement, transposé au niveau d’une société,reste avant tout, un rapport entre ses différents acteurs, dans la mesureoù «la frontière entre jeunesse et vieillesse est dans toutes les sociétés un enjeu de lutte» (P.Bourdieu)( p.18)

Conscient de cet «enjeu de lutte», mais aussi de la difficulté de définir la ‘vieillesse’ tant les termes «se confondent, se recouvrent, s’opposent parfois: vieux, sénior, retraité, troisième âge…» (p.19),l’auteurse propose, «  pour des raisons pratiques, et parce qu’il faut bien  commencer quelque part… »,  de supposer « tout au long de cet ouvrage que c’est autour de 65 ans  que l’on peut considérer qu’une personne est aujourd’hui âgée dans la société.»(pp.19-20)

Puis, toujours prudent, il avertit le lecteur que pour mieux étayer ses réflexions, il compte d’abord faire le point sur le phénomène du vieillissement mondial avant d’aborder le cas spécifique de la Tunisie.

Ainsi balisé dès le début, bien écrit, l’ouvrage, qui ne s’adresse pas uniquement à un public averti, se lit d’une seule traite. En effet, il est, bien sûr, une étude scientifique, traitant d’un sujet triste et angoissant, car il porte également sur le suicide et la mort, mais grâce à un style agréable, imagé, ponctué par des dictons et aphorismes tunisiens, il se révèle à la fois un enrichissement et un régal.Ainsi en est-il, par exemple, de ‘la maison de retraite’ (chapitre 6).

«Si en Occident les personnes âgées vivent souvent dans des maisons de retraite, la réalité est tout autre dans les pays maghrébins, et plus particulièrement en Tunisie ; la situation est toutefois en train de changer. Totalement.

En effet, l’institutionalisation de la prise en charge des séniors s’est traduite par la brusque apparition dans le paysage social tunisien d’un acteur nouveau: dar el ‘ojz (la maison des vieux)»  (p.105).

Le constat est terrible: «On ne fait pas de vieux os dans une ‘dar el ‘ojz’». (p.106). Et dire que c’était une conviction profondément ancrée dans nos cœurs il y a seulement quinze ans, non  un  simple artefact culturel, une pure invention de l’esprit, déterminée par l’environnement, le milieu ambiant. Mustapha Nasraoui écrivait alors: «Quel que soit le motif, le placement des vieux parents dans un asile n’est pas concevable pour le commun des Tunisiens» (p. 129)

Comme il convient à toute étude menée d’une façon méthodique, la conclusion rappelle l’introduction. L’enjeu de lutte dont parlait Pierre Bourdieu y est habilement évoqué. Ses effets sont «d’ores et déjà visibles: autrefois âgée, rurale et analphabète, la pauvreté en Tunisie est devenue jeune, urbaine et éduquée. C’est donc un double mouvement social qui s’est produit sous nos yeux, avec à la clé, une nette dégradation de la situation des jeunes.» (p.190)

Un livre à lire et à méditer.

Rafik Darragi

Sofiane Bouhdiba , Vieilir en Tunisie,  L’Harmattan, Paris, 2017, 205 pages.


 

 

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