News - 10.08.2017

Exclusif : A mi-mandat, Béji Caïd Essebsi parle de Marzouki, Chahed, Ghannouchi, Nidaa et de 2019...

Béji Caïd Essebsi Parle de : Marzouki, Chahed, Ghannouchi, Nidaa et de 2019...

«M’en lasser? Moi, jamais! Si j’ai décidé à un moment bien historique de postuler à ces hautes charges, c’est pour les assumer pleinement et jusqu’au bout ! Et en sortir la Tunisie ». Qui aurait cru en 2014 que le président Béji Caïd Essebsi serait en poste aujourd’hui? Du moins, il s’en serait lassé! «Nullement !», balaye-t-il d’un revers de main, deux ans et demi après son entrée à Carthage, le 31 décembre 2014. «Cela fait 36 mois exactement, rectifie-t-il. Je les compte chaque mois.» Dures épreuves successives comprises, sur fond de situation compliquée et complexe, avec de rares motifs de réconfort. A mi-mandat, en juillet dernier, quel bilan tire-t-il et surtout quelles réalisations majeures doit-il faire jusqu’à fin 2019?

Serait-il tenté par un second mandat, comme le lui prête la rumeur publique ? Envisage-t-il une révision de la Constitution? Quelle évaluation fait-il du gouvernement Youssef Chahed? Lui apporte-t-il son plein soutien, y compris dans la lutte contre la corruption? A-t-il une solution de sortie de crise pour Nidaa Tounès? Où en est-il avec Ennahdha? Le pacte de Carthage tient-il encore? Comment voit-il l’avenir immédiat de la Tunisie? Et pense-t-il que la Libye s’achemine sur la bonne voie? Actualité oblige (l’interview a été réalisée entre le 25 et le 27 juillet), comment juge-t-il les déclarations de Moncef Marzouki à propos de l’attaque de l’ambassade américaine?

A toutes ces questions et d’autres, le président Béji Caïd Essebsi a accepté de répondre. Le regard bleu acier, l’esprit vif et l’humour au coin des lèvres, il affiche, à 90 ans, une fraîcheur dont il a seul le secret. Chez lui, en jebba blanche finement brodée, s’apprêtant à se rendre au Bardo (mardi 25 juillet) ou au bureau, en costume bleu bien coupé, chemise blanche et cravate soigneusement choisie, il est toujours dans son élégance raffinée.

Rien de significatif ne lui échappe de ce qui se passe dans les salons de Tunis comme au fin fond du pays et à l’étranger, même s’il le garde souvent pour lui. S’il fait semblant d’improviser un discours ou des déclarations, c’est qu’il a pris le soin de bien les préparer. En fin politicien, il agit par la symbolique et envoie, même à ses proches, des messages codés qu’il leur appartient de décrypter.

«Je suis un homme sérieux !»

Dans ce bureau rendu historique par Bourguiba, tout est chargé d’histoire. Béji Caïd Essebsi l’avait assidûment fréquenté tout au long de ses missions auprès du « Combattant Suprême». L’un des rares à être admis à se rendre chaque matin dans la chambre à coucher de Bourguiba pour lui faire un briefing de la situation avant qu’il ne commence ses activités, il assistait à nombre d’audiences présidentielles. Il était aussi parmi les rares à lui tenir le langage de sincérité, quitte à lui remettre par deux fois sa démission, le niveau extrême de l’audace avec le Zaïm.

Cordiales, respectueuses et en toute confiance, leurs relations ne pouvaient cependant échapper aux aléas des jeux du sérail. Sans cependant laisser afficher le moindre clash public. «Ou privé», ajoute BCE. «Pourquoi Bourguiba n’avait jamais haussé le ton contre vous? Parce que vous étiez l’ami d’enfance de son fils, Bibi?», lui-demande-t-on. «Il faut dire que je connaissais bien mes limites et je ne me hasardais jamais à les dépasser, ni à manquer à mon devoir», explique-t-il. «Quelle est la phrase qu’il vous répétait le plus souvent lorsqu’il devait prendre une décision? » BCE l’entend encore résonner à ses oreilles: «Je suis un homme sérieux!» Comme lui, il veut rester «un homme sérieux.»

Comment peut-on être un «homme sérieux» au XXIe siècle, dans une Tunisie post-révolution. Seule l’Histoire le dira.

A chaud, c’est l’actualité ce jour (de l’interview), comment avez-vous perçu les récentes déclarations de l’ancien président Moncef Marzouki au sujet de l’attaque contre l’ambassade américaine?

Scandaleuses!(وصمة عار) (Ndlr: une marque d’infamie). Que Dieu protège la Tunisie de ceux qui, parmi ses enfants, lui portent préjudice!

Youssef Chahed, la lutte contre la corruption...

Un an après et à l’usage, comment trouvez-vous le chef du gouvernement Youssef Chahed?

Vous savez, personne ne m’a pressé pour le choisir. Son prédécesseur, Si Habib Essid, était droit, compétent et intègre. Mais, il fallait nommer un nouveau chef de gouvernement. Youssef Chahed n’avait pas d’autres choix que de faire face à une situation bien difficile et compliquée. Mais, il n’a pas bénéficié du soutien dont il a impérativement besoin. Pire encore, nombreux sont ceux qui se sont mis en embuscade contre l’action de son gouvernement. Ceux qui évoquent des  divergences entre le président de la République et le chef du gouvernement se leurrent totalement. Chacun est dans son rôle et chacun est dans son statut. D’ailleurs, pourquoi voulez-vous que le chef du gouvernement s’oppose au chef de l’Etat ou inversement?

Vous le soutenez?

Pleinement. Il a besoin de l’appui et du concours de tous, à commencer par moi-même. Le président de la République doit apporter son soutien au chef du gouvernement pour la réalisation de son programme qui, rappellerai-je, avait obtenu le soutien du Parlement.

Vous vous inscrivez dans la lutte contre la corruption?

Et comment ! C’est un devoir ! La lutte contre la malversation constitue, tout naturellement, un défi majeur que l’Etat doit relever avec détermination. Elle doit être menée selon les moyens disponibles, mais dans le cadre de la loi et du respect des droits, y compris des fautifs.

Vous avez apporté votre soutien à Youssef Chahed?

Pleinement, et dès le début.

Et à présent?

Je continue de suivre de près les avancées réalisées. Il n’y a pas d’autres choix pour la Tunisie. Nous devons y aller.

Vous avez pris l’initiative de proposer à l’ARP une loi sur la réconciliation «administrative»?

Je voulais tourner au plus vite la page d’un passé à transcender. Lorsque je suis revenu aux affaires, et cette fois en tant que président de la République, je me suis dit qu’il fallait désormais regarder vers l’avenir et j’y tiens, même si nous accusons du retard dans ce sens. J’espérais réunir le consensus en faveur de cette réconciliation concernant les agents de l’Etat intègres et compétents qui n’ont fait qu’exécuter des instructions pressantes. A défaut de consensus escompté, une majorité s’est dessinée. L’objectif est de remettre tous les concernés en confiance et au travail. C’est ce dont la Tunisie a aujourd’hui le plus besoin.

Révision de la Constitution

Nombreux sont ceux qui vous demandent d’engager la révision de la Constitution. Comptez-vous le faire?

Malgré ses faiblesses, j’en suis le garant. Je ne prendrai pas l’initiative de sa révision. Maintenant que d’autres sensibilités veulent s’y engager, je ne m’y opposerai pas. La dernière décision reviendra au peuple. Et, j’insiste, en tant que président de la République, je demeure le garant de la Constitution.

2019

Vous pensez à l’échéance de 2019?

Cette échéance est inéluctable. L’essentiel est que la Tunisie soit alors plus forte, plus sécurisée et prospère. Il ne faut pas se précipiter. Bien malin celui qui aujourd’hui peut prévoir qui sera au rendez-vous. Ceux qui sont pressés et se hâtent dès à présent ne doivent pas polluer l’atmosphère politique. D’ici 2019, j’espère que le peuple tunisien sera plus uni, et la situation générale dans le pays meilleure. Seul le verdict des urnes comptera.

Et vous-même, vous vous porterez candidat?

D’abord, qui vous dit que je serai encore parmi vous ? Chaque décision sera prise en son temps. Mais, n’oubliez pas, je suis un homme sérieux. Je ne saurais badiner avec les affaires de l’Etat.

Nidaa

Nidaa Tounès pourra-t-il renaître?

Il n’est pas mort. Il a des difficultés, comme nombre d’autres partis, même s’il en a la plus grande part. Il faudrait que le paysage politique reprenne ses couleurs et favorise un meilleur équilibre qui me semble aujourd’hui rompu. Un équilibre où toutes les sensibilités politiques seraient représentées, s’exprimeraient et coexisteraient. La Tunisie a besoin de tous ses enfants et surtout de toutes ses femmes. J’ose espérer que les Tunisiens et les Tunisiennes saisiront la portée de ce message et consentiront l’effort et, peut-être, le sacrifice nécessaires pour que la Tunisie aille de l’avant. Lorsque j’ai fondé Nidaa, je ne l’avais pas fait pour moi-même. Je l’ai ouvert aux syndicalistes, aux indépendants, aux destouriens et aux militants de gauche. Sans exclure personne. C’est mon pari ! Et J’y crois encore : un parti largement ouvert à tous.

Oui, mais aujourd’hui la situation est différente et urgente. Y a-t-il d’après-vous une ultime solution pour Nidaa?

Il y en a plusieurs ! Mais, avant l’heure, ce n’est pas l’heure et après l’heure...

Le pacte de Carthage

Le pacte de Carthage tient-il encore?

Ce n’est pas moi qui l’ai rédigé, mais les partis et organisations signataires. En fait, il n’y a pas d’autre alternative. Ce n’est pas un gadget. Il est inclusif et consacre la détermination à faire participer toutes les sensibilités à relever les grands défis qui se posent à la Tunisie.

L’UPL et Slim Riahi

L’UPL s’en est retirée et son président, Slim Riahi, est allé jusqu’à déchirer le document!

On ne les enchaîne pas pour les conduire au paradis... Ils sont libres de leur choix. Mais, en tant que citoyen tunisien, Slim Riahi a pleinement le droit de participer à la vie politique en Tunisie, même s’il s’oppose au chef de l’Etat.

Ennahdha

Où en êtes-vous avec Ennhadha?

Je viens de recevoir cheikh Rached Ghannouchi et nous sommes en contact régulier. Tant que ce parti s’inscrit dans la lignée générale du pays, nous collaborerons avec lui. Vous le savez tous, je ne suis pas nahdhaoui et je ne dois rien à ce parti, y compris dans mon élection à la présidence de la République. Même si Rached Ghannouchi m’affirme avoir voté pour moi. Ennhadha est venue en deuxième position dans les élections législatives et déploie un effort évident dans sa conversion en parti politique. Le pas accompli, aussi significatif qu’il soit, reste insuffisant. Mais, tant que ce parti reconnaîtra l’Etat et avancera dans le bon sens, j’en tiendrai bien compte. Il est de mon devoir de garantir la participation de toutes les sensibilités politiques, même celles divergentes par rapport à nos positions, tant qu’elles agissent conformément à la loi et respectent la législation.

La gauche

Vous avez un problème avec «les gens de gauche»?

Pas du tout! Aucun! Mais, je ne suis pas d’accord avec eux quand ils veulent faire de la Tunisie un Etat à gauche. Notre pays doit être foncièrement contre. Notre société est très attachée à la modération du centre, regroupant les diverses expressions. N’oublions pas les dispositions de la Constitution qui proclament que l’Etat est civil pour un peuple musulman. Nous devons prendre en considération ces aspects et nous ne pouvons pas prendre la moindre mesure qui risque de heurter le sentiment national des Tunisiens.

Le moulage à Carthage

On perçoit qu’à votre contact, votre staff conduit par Selim Azzabi prend le moule rapidement… Aussi, ceux qui partent pour d’autres postes, comme récemment Ridha Chalghoum auprès de Youssef Chahed, en portent les gènes…

Ridha Chalghoum est remarquable. Je vais vous dire pourquoi: parce que,outre sa compétence et son patriotisme, il est resté modeste, humble. Or, en politique, c’est ce qui compte le plus. Bourguiba nous enseignait l’humilité, beaucoup d’humilité, en plus de tout le reste.

Ces jeunes ne viennent pas à Carthage pour faire carrière, chercher les honneurs ou gagner de l’argent. Mais, servir l’Etat. J’essaye de cultiver en eux davantage l’amour du pays et le sens de l’Etat. Ce que je valorise le plus à leurs yeux, c’est l’honneur de servir la patrie.

Libye

La rencontre à Paris entre Haftar et Sarraj constituera-t-elle une réelle avancée?

C’est une étape. Beaucoup de travail reste à faire. La Tunisie est le pays qui connaît le mieux la Libye, ce que les différents dirigeants libyens, mais aussi le peuple lui-même, y compris Haftar, savent bien et apprécient la position tunisienne contre toute intervention étrangère et en faveur d’un dialogue interlibyen. La sécurité de la Libye est aussi celle de la Tunisie, comme c’est également le cas pour l’Algérie. D’ailleurs, nous sommes parvenus à instaurer avec l’Algérie sœur une coopération continue et nous œuvrons ensemble pour favoriser une sortie de crise pour la Libye.

Pour faciliter ce dialogue interlibyen, je n’ai pas manqué de lancer en décembre dernier une initiative dans ce sens, qui a recueilli l’adhésion des présidents Bouteflika et Sissi. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, m’a tout récemment exhorté à persévérer avec mes homologues algérien et égyptien dans cette voie. Nos ministres des Affaires étrangères, qui sont en concertation continue à ce sujet, se retrouveront bientôt pour une nouvelle réunion tripartite après celles de Tunis et d’Alger. Pour ma part, je continue à recevoir diverses délégations libyennes auxquelles je tiens toujours le même discours de la franchise et réitère les mêmes recommandations pour la concorde.

L’avenir

Comment se présente, d’après vous, l’avenir de la Tunisie?

Radieux! Si j’ai accepté de postuler à la magistrature suprême, c’est parce que je redoutais que le futur de ce pays ne soit sérieusement menacé. Et je me sentais le devoir d’y parer en sortant la Tunisie du sinistre dessein et la conduire vers un avenir meilleur. J’y crois, parce que c’est possible! Si Nous persévérons dans l’effort et nous nous attachons à nos fondamentaux. Tout d’abord, nous devons réaliser pleinement notre positionnement géostratégique en tant que pays africain, méditerranéen, arabe, musulman, ancré dans le grand Maghreb, nourri de nobles valeurs. Cette conception risque de déplaire à certains qui cultivent des contre-projets. Notre grand défi aujourd’hui est d’ancrer solidement la Tunisie dans l’irréversible. Tant sur le plan démocratique et politique que dans le décollage économique tant escompté.

Il est vrai que notre pays a été contraint de consacrer ces dernières années une part non négligeable de nos modestes ressources au budget des forces armées et de sécurité. Pris entre deux feux, celui du développement et celui de la défense de notre souveraineté, l’arbitrage n’a pas été facile à faire. Ce qui est certain, c’est que depuis l’indépendance, nous avons toujours continué à investir dans ce que Bourguiba appelait la matière grise. Et c’est notre capital le plus précieux.

Rattraper le retard

Quel serait votre message aux Tunisiens?

Nous avons perdu beaucoup de temps pour faire entrer la Tunisie et les Tunisiens de plain-pied dans le XXIe siècle. Il nous appartient à tous de rattraper ce retard pour ne pas rater cette ultime échéance.

Propos recueillis par Taoufik Habaieb

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