Opinions - 13.02.2017

Pourquoi ce désamour des Tunisiens pour leurs médecins?

Pourquoi ce désamour des tunisiens pour leurs médecins?

Les Tunisiens ne sont ni « menteurs » ni « hypocrites » comme l’éructe, sur une télé étrangère qui a notre pays dans le nez, un Dr Diafoirus à la boussole détraquée.

Non, les Tunisiens sont francs et se disent clairement les choses, entre eux,   en famille. Qu’ils soient chez eux ou en France, docteur!

Les dernières affaires médicales ont fait couler beaucoup d’encre et n’apportent rien de bon à la communauté nationale.

Elles ont mis au jour les sentiments mêlés du Tunisien vis-à-vis de leurs docteurs. Or, le médecin est (était ?) traditionnellement le confident de la famille, le dépositaire de ses grands et de ses petits secrets lui que l’on pouvait déranger de jour comme de nuit et qui s’acquittait de sa tâche (mission) avec une abnégation et un dévouement qui forçaient  le respect.  Alors pourquoi ce désamour ?
Le bon docteur de famille  est aujourd’hui une denrée rare…..voire une espèce en voie de disparition. Paradoxalement, la démographie médicale l’a fait descendre de son piédestal. Il a été ensuite emporté par la segmentation et la forte spécialisation de l’exercice de la médecine d’aujourd’hui. Son étoile  a pâli face au scanner, à l’IRM et aux multiples analyses et autres biopsies. Pour ne rien dire de l’Internet et de ses innombrables sites médicaux qui font que les patients et leurs proches croient pouvoir discuter ses diagnostics et ses recommandations.
En un mot comme en cent, il n’a plus l’omniscience de jadis.

Avec le médecin de famille, la question de l’argent ne se posait guère. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Certains praticiens font savoir aux patients que la CNAM ne les intéresse pas. Tel spécialiste – qui commence à travailler à 9 heures du matin pour finir tard dans la soirée- réclame 80 dinars pour une consultation de 10 minutes. On fantasme sur ce qu’il peut engranger dans  une journée et on se demande quand il trouve le temps de se mettre au courant des progrès de sa discipline. Ne dit-on pas que les radiologues ont des revenus astronomiques ?

Beaucoup de Tunisiens ne contestent pas qu’après des études fort longues et une sélection sévère les médecins doivent être correctement rétribués. Ils leur reprochent essentiellement de ne pas payer d’impôts,  eux qui ont fait des études payées par le contribuable. Allez voir combien coûtent les études médicales en Angleterre ou aux Etats Unis ! Allez voir ce qui advient à certains médecins en France en cas de manquement au devoir fiscal: Le Dr Cahuzac a ainsi perdu son honneur et son ministère et des deux orthopédistes,  pionniers de la prothèse de la hanche internationalement connus,  ont été rayés du tableau de l’Ordre des Médecins pour fraude fiscale sous la présidence du Général de Gaulle. Les Tunisiens, amers, savent aussi qu’un certain nombre de médecins  partent exercer à l’étranger sitôt prêté le serment d’Hippocrate à Tunis, Sousse, Monastir ou Sfax  alors que des praticiens d’Europe Centrale ou d’Asie….soignent nos compatriotes dans certaines régions reculées de la République où nos adeptes d’Esculape à nous ne daignent pas encore s’installer. Les Tunisiens savent  que certains spécialistes passent des weekends en France ou ailleurs pour prêter leurs services à des hôpitaux et des cliniques étrangères…..qui les paient en retranchant normalement charges sociales et impôts divers. Pourquoi accepter ces prélèvements à l’étranger et ne pas s’en acquitter en Tunisie ? Sans argent comment  le pays pourrait-il améliorer la situation dans les hôpitaux, les écoles et les routes par exemple ? Ce qui choque aussi c’est cette résistance obstinée, obtuse, entêtée   au paiement de l’impôt qui remonte à l’époque de M. Hédi  Nouira qui a tenté en vain d’instaurer des ordonnances numérotées  voire  d’installer des observateurs du fisc dans certains cabinets médicaux pour compter le nombre de patients reçus chez tel ou tel mandarin. Cette inégalité face au paiement de l’impôt exaspère nos concitoyens qui condamnent ce « piston » qui évite aux médecins le passage chez le percepteur. Pourtant,  les salariés,  les fonctionnaires et les  retraités sont régulièrement ponctionnés à la source. Certains avancent l’idée que le fisc devrait taxer sur les signes extérieurs de richesse: villas somptueuses, voitures puissantes, henchirs….

Que certains médecins veuillent s’installer à l’étranger, la Tunisie post-révolution qui tient haut le drapeau de la liberté ne saurait s’y opposer, la mort dans l’âme. En France, les anciens élèves de l’Ecole Polytechnique qui n’optent pas pour le service de l’Etat à la fin de leur cursus, sont obligés de « pantoufler » : ils paient au Trésor public une somme conséquente pour couvrir en partie leurs frais de scolarité. On pourrait imaginer quelque chose de similaire chez nous aussi, pour que l’Etat rentre dans ses frais. Les statistiques montrent que les Etats Unis font l’économie de 34 facultés de médecine grâce à l’afflux des praticiens iraniens, soudanais, palestiniens….Le Sud aide ainsi, à son corps défendant,  le système de santé de l’Etat le plus riche  du monde !
Il est vrai qu’aujourd’hui, nos praticiens sont jugés de manière expéditive sur les réseaux sociaux. Sans enquêtes et sans la moindre procédure, on jette en pâture un médecin pour erreur médicale faisant fi de la présomption d’innocence. Et les réseaux de s’enflammer. Ainsi, dernièrement, la fille d’une victime a affirmé  que son père a été transfusé  avec un mauvais groupe sanguin. Ce qui lui a été fatal. Erreur médicale et branle-bas de combat électronique. Elle l’a vu de ses yeux qu’il y avait erreur sur le groupe …et pourtant….. Supposons qu’elle a lu sur la poche de sang  administrée  à son père « groupe O » alors qu’il est du groupe A ou AB mais sait-elle  que le groupe O est donneur universel ?  Laissons donc aux spécialistes et aux enquêteurs le soin de décider s’il y a ou non erreur médicale ou mauvaise pratique avant d’accuser à tort et de livrer un nom à la vindicte publique. Et n’oublions pas les difficultés de la pratique médicale et sa complexité. « Expliquez-moi la grenouille, je vous tiens quitte de l’homme » disait le biologiste Jean Rostand.

Il faut rétablir la confiance entre les médecins et le public. L’histoire moderne de ce pays a été jalonnée par les noms des docteurs Slimane Ben Slimane, Mahmoud Materi, Tawhida Ben Cheikh, Sadok Mokaddem, Hassouna Ben Ayèd, Mongi Ben Hamida, Ali Belkhahia , Aïcha Hafsia, Ridha Mrad et une pléiade d’autres qui ont apporté leur précieuse pierre pour édifier le système de santé de la Tunisie. Que ce système doive être consolidé, amélioré nul ne peut le nier. Mais cela ne se fera pas sans les médecins et le respect de leurs droits !

Hamadi Ettounsi
 

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1 Commentaire
Les Commentaires
Alii - 14-02-2017 07:13

Les médecins sont collectivement responsables de cette situation. Et il y en a qui le sont plus que d'autres, je veux dire par là ceux qui ont géré la formation dans les facultés. Car contrairement à ce qui se dit partout, si le nombre d'erreurs augmente sans cesse, et si les entorses à l'éthique sont maintenant quotidiennes et jamais punies, c'est à cause de tares graves pendant là or matin théorique et pratique. Le fait que certains réussissent bien à l'étranger est inhérent à des individualités qui auraient percé de toute manière. Maintenant nous allons vers la judiciarisation de la relation médecin-malade et les assureurs se frottent les mains car ils vont devenir les arbitres en espèces sonnantes et trébuchantes des "accidents" médicaux. Ce qui va évidemment faire flamber les coûts de la "douloureuse" et va entériner definitivement la médecine à plusieurs vitesses. Je ne suis pas mme Soleil, mais la longue fréquentation de ce milieu ne laisse aucun doute à ces réalisation de ces prédictions.

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