Opinions - 20.07.2016

Abdelaziz Kacem : Orages en Turquie, dérapages de nos islamistes

Orages en Turquie, dérapages de nos islamistes

Bouleversé par la tournure insoutenable que prennent les événements en Turquie et indigné par les inacceptables prises de position de certains islamistes où le droit est totalement bafoué, le Professeur Abdelaziz Kacem nous livre ici sa réflexion très vive sur de tels dérapages.

Je viens de terminer la rédaction d’un essai où je consacre un chapitre à M. Erdogan intitulé le «Voleur d’Alep». Il va sans dire que les graves événements en Turquie m’interpellent et m’obligent à revoir ce fragment de mon manuscrit. 

Ce qui m’incite à rédiger ces lignes, c’est l’irraisonnable réaction de M. Noureddine Bhiri, avocat de son état, éminent  dirigeant nahdhaoui  et, surtout, ancien ministre de la Justice. Qu’il pousse un ouf de soulagement après l’insuccès du malheureux pronunciamiento, on ne peut le lui reprocher, la Tunisie étant, dans l’imaginaire d’Ennahdha, une province de la Sublime Porte. Mais M. Bhiri va plus loin, trop loin, dans son allégeance. Sur sa page Face book et dans des propos recueillis par le quotidien  al-Chourouk, il se réjouit de voir de jeunes recrues, qui ne faisaient qu’obéir à leurs supérieurs, se faire désarmer, dénuder, battre, à mort, pour beaucoup, par une populace enragée. Que des islamistes tunisiens subalternes s’égayent et festoient devant des scènes de lynchage abominables, c’est dans la nature des suppôts, mais qu’un juriste tel que M. Bhiri, s’en délecte en jubilant, cela donne froid dans le dos et accrédite les soupçons sur certains assassinats.

L’ancien ministre de la justice, l’homme de loi, l’homme de la loi, ne se contente pas de ces exaltations inacceptables. Il décrète que tous les Tunisiens qui n’ont pas condamné la rébellion militaire turque sont des «traitres» et des «terroristes». Ce sont les propres termes utilisés par son patron Erdogan contre les insurgés. Dans le monde civilisé, dans les États de droit, ces derniers sont linguistiquement et juridiquement qualifiés de putschistes. Mais là, on est dans une république bananière.

Sachant que le ridicule ne tue pas, M. Bhiri va jusqu’à accuser les Tunisiens anti-Erdogan de sympathie envers Daesh. N’est-ce pas un comble? Qui a créé et entretenu toutes ces hordes sauvages, ces criminels de Daesh, de Nosra et dérivés ? Qui les a lancés contre la Syrie, l’un des pays arabes les plus ancrés dans l’histoire et dans la civilisation? N’est-ce pas le sioniste Erdogan? Qui a recruté et envoyé en Irak et en Syrie des milliers de nos jeunes voyous, pour y faire un stage d’égorgement et de cannibalisme?

Je ne cherche pas à polémiquer avec mes concitoyens islamistes. Ils ont eu chaud et je les comprends. J’en appelle, seulement, aux sages d’entre eux, Ennahdha n’en manque pas, pour qu’ils sermonnent leur ancien Garde des Sceaux, qui n’a pas su raison garder. N’eût été ses qualifications en matière de droit, je ne lui aurais guère répondu. Et puis, je l’avoue, à mes risques et périls: je fais partie des Tunisiens qu’il voue aux gémonies, parce que résolument hostiles au dictateur d’Ankara. 

Je suis, en règle générale, contre tous les coups d’État. Le monde arabe en a beaucoup souffert. Mais chaque règle a ses exceptions: je pense, notamment, à la révolution  nassérienne. Il faut bien entendu respecter et soutenir les gouvernements démocratiquement élus. Le pouvoir turc en fait-il réellement partie ? Le dernier des observateurs politiques sait que le sultan a scandaleusement falsifié les dernières élections législatives. Que faire alors lorsqu’un parti totalitaire s’approprie un pays en s’appuyant sur des milices prêtes à tout et qui ont élu domicile dans des mosquées transformées en ribats anachroniques ? Rappelons-nous ! Erdogan, alors maire d’Istanbul, dans un discours enflammé de 1998, récitait des vers on ne peut plus explicite:

Les minarets seront nos baïonnettes, / les coupoles nos casques, / les mosquées seront nos casernes / et les croyants nos soldats.

En Égypte, Abdelfattah al-Sissi a su se ranger du côté des millions de manifestants qui vomissaient le pouvoir «frériste», qui avait perdu toute légitimité, en développant des abus de toutes sortes. Une élection n’est pas un chèque en blanc. Comment chasser un pouvoir par des moyens légaux, quand toutes les institutions sont confisquées ou domestiquées ? C’est le cas en Turquie. Les putschistes turcs ont échoué et je ne puis m’expliquer les raisons de leur débâcle. D’aucuns pensent qu’ils ont mal choisi l’heure de leur mouvement. C’est à l’aube, loin des embouteillages, que l’on investit une ville. Les chefs de l’insurrection ont-ils compté sur des ralliements finalement défaillants ? Faire sortir des troupiers avec ordre de ne pas tirer sur des arsouilles aux babines retroussées, n’est-ce pas les vouer à l’ignoble curée que l’on sait ? À moins que, comme l’affirme l’opposant, islamiste lui aussi, Fethullah Gülen, que ce soit Erdogan lui-même qui ait fomenté le coup. Réfugié en Pennsylvanie, Gülen sait de quoi et de qui il parle, pour avoir été son mentor, son Pygmalion. Il est accusé par son ancien disciple d’être l’instigateur des événements. Son extradition est réclamée, à cor et à cri. Avec une Hillary à la présidence, les États-Unis pourraient en faire cadeau à la bête blessée. C’est effrayant!

Quoi qu’il en soit, Erdogan peut savourer sa victoire: dix mille militaires sont arrêtés et contre lesquels, il compte rétablir la peine de mort ; trois mille magistrats de haut rang sont limogés et, pour la plupart, emprisonnés ; plus de huit mille policiers et autant de commis de l’État sont congédiés et la chasse aux sorcières continue. Les trop longues listes des personnes qui viennent d’être arrêtées ou ostracisées ne pouvaient ne pas être préétablies. Une fois au pouvoir, tous les régimes islamistes, sans exception, ne pensent qu’au «tamkîn» (établissement solide) et la fin justifie les moyens, y compris la mascarade des élections.

Voilà donc une «démocratie» bien établie où tous les pouvoirs sont désormais concentrés entre les mains du chef de l’exécutif. La vaste épuration des rouages de l’État vise à fonctionnariser les seuls zélateurs et délateurs du régime. Des séquences d’interrogatoire montrent des accusés, des officiers supérieurs ligotés, aux visages tuméfiés, face aux mines patibulaires de leurs hideux inquisiteurs, de hauts magistrats au port encore digne, sont bousculés par des gueules de délinquants. Ces gueules sont désormais le visage de  l’État-AKP. Mais le maître de ce jeu macabre ne tardera pas à s’apercevoir de ses fatales erreurs de calcul. Le coup de force aura eu le mérite de pousser le théocrate à la faute.

Quand je pense que les insurgés n’ont pas été neutralisés et arrêtés, comme il se devait, par leurs frères d’armes, quand on voit la canaille barbue piétiner les tenues militaires des jeunes soldats déshabillés et violentés de manière obscène, cette grave offense, qui plaît tant à M. Bhiri, sera longtemps ressentie comme une humiliation impardonnable par les militaires, y compris ceux d’entre eux qui n’approuvaient pas le putsch. Affaire à suivre…

Ma sympathie, n’en déplaise à M. Bhiri et à l’ancien «président provisoire», va aux Kurdes persécutés, aux kémalistes garants de la modernité et à tous ceux qui font obstacle à l’expansionnisme néo-ottoman. Mossoul est et restera irakienne, Alep est et restera syrienne.

Abdelaziz Kacem

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11 Commentaires
Les Commentaires
J'ai - 20-07-2016 12:32

Le terrorisme utilise les armes et la force. Ceux qui les soutiennent sont kif kif des terroristes. Les putschistes utilisent les armes et les forces. Tuent des innocents et des adversaires. Ce sont des terroristes . Ceux qui les soutiennent ou les défendent sont kif kif des terroristes.

saz - 20-07-2016 13:51

Peut on m'expliquer comment des avions militaires turcs peuvent quitter la base atlantiste d'Incirlik, en mission commandée, sans que le maître américain qui y fait décoller ses avions pour aller bombarder l'Irak et la Syrie, ne soit au courant (cf la première déclaration de Kerry). Etonnant!

Mohamed KOUBAA (Ancien de l'ENS, Agrégé ès lettres, Professeur de l'Ens.Sup) - 20-07-2016 20:10

Un grand merci, Si Abdelaziz pour ce bel article. Je pense que tous les intellectuels tunisiens dignes de ce nom doivent adopter votre position et partager votre article afin de dévoiler ces pseudo - démocrates, ces islamistes qui n'auront de cesse de démolir l'Etat moderne. Je ne veux pas parler de la beauté du texte, ni de sa facture. Je risque de tomber dans le pléonasme.

Bechir Toukabri - 20-07-2016 21:44

Bravo pour ce coup de cœur pour les Turcs. Or dans la lutte pour le pouvoir,les sentiments, le droit et les droits de l'homme n'ont pas de place et ne servent à rien.Les transformations sociales pour aboutir utilisent la violence révolutionnaire ou fasciste.La peine qu'on peut avoir pour le peuple turcs est une réaction issue de la morale bourgeoise.Elle est inutile. Aujourd'hui Erdogan à opéré une contre révolution fasciste pour devenir un grand dictateur et un énième sultan ottoman. Mais la réaction du peuple turc peut être imprévisible.

Sihem Bouzgarou - 21-07-2016 00:10

Je ne puis m'empêcher, en lisant cet article et bien d'autres décrivant la réaction musclée du sultan théocrate de penser à ce qui est arrivé en Iran quand les mollahs ont pris le pouvoir ! Ils avaient opéré une purge aussi sanglante que celle que nous voyons, aujourd'hui, en 2016 ! On dit que 30.000 militants de gauche ont été éliminés, après avoir été emprisonnés et parfois, torturés ! Les femmes ont été cantonnées chez elles, après avoir participé activement à la Révolution islamique! Une fois qu'ils ont pu détenir les rênes du pouvoir, les mollahs ont montré leur vrai visage et le masque est tombé : Ce n'est pas le shah d'Iran qu'ils voulaient écarter du pouvoir, ils voulaient plutôt éradiquer un mode de vie, une vision du monde, un projet de société pour lequel les maîtres d'Iran avaient opté !

Rachid Bouhamed - 21-07-2016 07:44

Voici une bien belle réaction de ce grand intellectuel tunisien : comme on aimerait en lire, souvent, bien plus souvent ! Abdelaziz Kacem rejoint les commentateurs les plus éclairés, les moins affidés aux régimes de la pensée unique, et ses conclusions font forcément froid dans le dos : c'est Erdogan lui-même qui est derrière ce soulèvement mis en scène de façon très subtile pour procurer au nouveau Kaiser les prétextes les plus suffisants pour se lancer dans l'épuration programmer de longue date, sinon comment comprendre que des magistrats, des universitaires, soient subitement désignés à la vindicte du régime, en attendant de l'être devant la populace aisément manipulable ? Le jeu d'Erdogan est clair, et l'excès qui s'annonce déjà dans la répression est la meilleure preuve.

Jamila Ben Mustapha - 21-07-2016 08:41

Ce qui a été le plus pénible, après le coup d’Etat manqué contre Erdogan, ça a été le kidnapping du mot « démocratie » par les ennemis même de la démocratie ! Rares sont les événements qui ont donné lieu à une aussi grande confusion et à une telle instrumentalisation du terme ! Il y a eu un véritable renversement de situation où on a vu les Islamistes s’approprier le mot, accusant les modernistes d’être des putschistes. Et rien n’a dû se faire autant à contrecoeur que le soutien au triste sire Erdogan, auquel a été acculée toute la communauté internationale, le coup d’Etat ou la conquête du pouvoir par la violence, étant bien entendu, antinomique de la notion d'Etat de droit. Dès que le président turc a repris du poil de la bête, on a dû se rendre compte à quel point ce soutien était problématique, lorsqu’on l'a vu ameuter ses milices pour qu'elles aillent humilier et déshabiller des soldats désarmés, attitude d’une grande bassesse pour toute personne respectueuse des droits que l’on se doit d’accorder à l’ennemi sans défense et à l’être humain en général. Mais voilà que ces comportements sont applaudis par N.Bhiri, celui-là même qui nous menaçait de mettre en action cent mille jihadistes, du temps de la gouvernance de la troika et qui, à l’occasion du coup d’Etat manqué, joue à « Plus démocrate que moi, tu meurs ! » En réalité, c’est lui qui est déshabillé par ses propres paroles car les responsables d’Ennahdha ont beau vouloir prétendre avoir changé, voilà que le premier événement qui survient les trahit et fait sauter la très légère couche de maquillage démocratique dont ils se sont recouverts. Et c’est ainsi que les horribles scènes de lynchage qui choqueraient n'importe quel être humain digne de ce nom, sont savourées et deviennent objet d’ironie sous la plume du très démocrate N. Bhiri.

argus - 21-07-2016 14:11

Saluons d'abord ce coup de coeur poignant de A;Kacem et partageons son appel aux sages d'Anahda de brider les ardeurs de son 3ème vice président qui est allé jusqu'à se féliciter du fait que des nervis ont déculottés,au sens propre et grossier en arabe,les putschistes ; il est regrettable aussi qu'on est ameuté en pleine nuit du putsch quelques centaines de citoyens de la Cié Nahda pour manifester leur soutien à Ardogan. Ce que Bhiri feint d'ignorer dans ce qui s'est passé en Turquie,c'est la guéguerre enclenchée depuis quelque temps pour la prise du pouvoir et la manière d'y arriver:parti politique hégémonique(akp)o ou infiltration graduelle soutenue(les adeptes de F Goullën).Nahda semble coupler les deux méthodes.

argus - 21-07-2016 14:40

Saluons d'abord ce coup de coeur poignant de A;Kacem et partageons son appel aux sages d'Anahda de brider les ardeurs de son 3ème vice président qui est allé jusqu'à se féliciter du fait que des nervis ont déculottés,au sens propre et grossier en arabe,les putschistes ; il est regrettable aussi qu'on est ameuté en pleine nuit du putsch quelques centaines de citoyens de la Cié Nahda pour manifester leur soutien à Ardogan. Ce que Bhiri feint d'ignorer dans ce qui s'est passé en Turquie,c'est la guéguerre enclenchée depuis quelque temps pour la prise du pouvoir et la manière d'y arriver:parti politique hégémonique(akp)o ou infiltration graduelle soutenue(les adeptes de F Goullën).Nahda semble coupler les deux méthodes.

illico - 21-07-2016 15:03

Eu égard au silence inquiétant de nos élites politiques et intellectuelles -surtout celles qui se prétendent laïques ou de gauche- face à de tels dérapages de la part de ceux dont la voix se fait tantôt mielleuses pour mieux nous tromper et tantôt franchement arrogantes pour nous intimider, comme celle de Bhiri, il est réconfortant, voire salutaire, que des voix courageuses et puissantes, comme celle de M. Abdelaziz Kacem se fassent entendre pour dénoncer le danger qui nous menace.Bravo.

yasmin - 10-08-2016 15:03

merci pour cet article

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