News - 22.03.2016

Soixante ans d’indépendance… et des souvenirs plein la tête !

Soixante ans d’indépendance… et des souvenirs plein la tete !

En Tunisie, ce dimanche 20 mars 2016, on fêtait les six décennies d’indépendance au Palais de Carthage, sur l’Avenue et aux quatre coins du pays. Avec un sérieux et une volonté affirmés comme pour conjurer l’actualité marquée par les lâches attaques de Ben Guerdane. La veille, samedi 19 mars 2016, à Paris, M. François Hollande commémorait  le cessez-le-feu en Algérie,  au « mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie » du Quai Branly.

Des larmes et du sang

Et de fait, notre indépendance non plus ne s’est pas faite sans larmes et sans martyrs, dans chaque parcelle du pays.  Enfant, j’ai souvent entendu mes parents évoquer avec une grande tristesse la terrible manifestation du 8 janvier 1938 et la mémoire de notre voisin Jalloul Metali, tombé  à 26 ans, sous les balles de la police. Cette manifestation destourienne était organisée  à Bizerte pour protester contre l’éloignement en Algérie du grand syndicaliste Hassen Nouri. La famille Metali habitait, comme la mienne, le quartier de la Meddah, rue du Moulin et nous avions même  je crois, un mur mitoyen. Au total, ce sont six personnes qui ont perdu la vie lorsque le commissaire de police Filippi donna l’ordre de tirer. On déplora dix blessés et l’un d’entre eux dut être amputé d’une  jambe. L’enterrement des martyrs se fit en présence de plusieurs membres du Bureau politique comme Salah Ben Youssèf, Mongi Slim, Slimane Ben Slimane, Hédi Nouira et Tahar Sfar ainsi que du caïd de Bizerte et de Tahar Ben Ammar, vice-président du Grand Conseil. Quant au leader Habib Bougatfa, il avait été arrêté et condamné à 8 mois de prison et 5 ans d’interdiction de séjour (Lire Ali Aït Mihoub, « Bizerte et le colonialisme. Recherche sur la politique coloniale et le mouvement national dans la région de Bizerte » (en arabe), Institut Supérieur d’histoire de la Tunisie contemporaine, Tunis, 2014). Dans ma famille, on craignait l’arrestation de mon père dont la proximité  avec Si Habib Bougatfa était notoire et qui travaillait avec lui dans la dynamique Société de Bienfaisance Musulmane.

Soixante ans d’indépendance oui,  mais comment oublier dans cette ville, la caserne Maurand pointée comme une affreuse mitrailleuse lourde sur Houmet Echourfa et ses tirailleurs  « sénégalais », baïonnettes au fusil,   qui effrayaient tant ma grand’mère et toutes les femmes ? Comment oublier que ces Sénégalais en goguette avaient  poignardé M. Sarraj qui servait des grillades dans sa  gargote ? Comment oublier la caserne Japy (de l’Horloge),  les soldats menaçants sur les hauteurs du Nador et les gendarmes patibulaires  à l’entrée de Menzel Jemil et qui m’effrayaient tant alors que j’étais à bord du car de la TAT, avec mon père, en route vers  Tunis? Comment oublier ce brigadier corse qui m’asséna une retentissante gifle parce que je ne l’avais  pas salué sur le pas du commissariat, tout près du stade et du collège Stephen Pichon?

Historique, le discours de Bourguiba  à Bizerte

Souvenirs, souvenirs… qui s’entrechoquent et débordent tel un cours d’eau impétueux…

A Carthage, ce dimanche, le Président insistait fortement sur l’impératif de l’unité nationale… tout comme Bourguiba dans son discours du 8 janvier 1952 à la mosquée Sahab Ettabaa à Tunis que mon père nous résumait à partir de sa lecture du quotidien Ezzouhra je crois.

Surtout, souvenir de cet énorme évènement qu’a vécu, le 13 janvier 1952, non seulement Bizerte mais aussi la région de Ferryville (aujourd’hui Menzel Bourguiba) en passant par Ras Jebel, Sejnane et  Mateur….Le discours historique de Bourguiba face au Vieux Port et en présence du leader Hédi Chaker, la foule immense et une présence féminine remarquable, la forêt de drapeaux, les mots d’ordre du Parti, l’élan vers le leader, le service d’ordre formé de  dockers, de jeunes destouriens, de syndicalistes  et de scouts mêlés sont gravés à jamais dans la mémoire.   J’ai entendu dire que cette visite de Bourguiba à Bizerte avait été peut être saluée par un poème de son ancien condisciple au Collège Sadiki, M. Habib Jaouahdou, un des rares  pharmaciens tunisiens de  Bizerte.  De l’extrême nord du pays, là où la présence de la France est la plus visible et la plus arrogante et où ses ressortissants sont les plus nombreux  (après la capitale),  le zaïm s’adressait  à tout le peuple tunisien : il dévoilait un virage décisif et changeait carrément de ton. De fait, il appelait  à la mobilisation, suite à l’échec des négociations - voulues par Maurice Schumann, ministre des Affaires Etrangères mais contrecarrées par Georges Bidault, Président du Conseil des Ministres-, une annonce à peine voilée de la lutte armée et qui allait se dérouler au sud du pays, au nord-ouest, dans les Mogods…. Le pouvoir colonial répliquera vigoureusement. Sitôt nommé Résident Général de France en Tunisie le 13 janvier 1952, « l’autoritaire » Jean de Hautecloque   fera arrêter  le 18 janvier 1952 Mongi Slim et Habib Bourguiba – envoyés par la suite à Tabarka-et interdira même la tenue du  congrès du Néo Destour. Le  Président de la République  Vincent Auriol avait bien raison de qualifier de Hautecloque   d’ « imbécile ». Le peuple ne resta pas les bras croisés : ainsi, à Bizerte, le 16 janvier, la ville observa une grève générale. Une manifestation importante eut lieu pour protester contre la comparution devant le tribunal français  des Tunisiennes membres de cellules destouriennes qui s’étaient réunies à Béjà. Des affrontements eurent lieu à Zarzouna et en ville. On  déplorera  deux morts sous les balles de la gendarmerie et de la police et le soulèvement contre  la férule de la France s’étendit à Béjà et à Medjez el Bab. Le 17 janvier 1952, la police empêcha Farhat Hachèd d’entrer dans la ville. Il ne fut finalement autorisé à y rentrer qu’après avoir pris l’engagement d’apaiser les manifestants. La ville et sa région allaient cependant entrer en ébullition et continuer à manifester contre les forces coloniales et à les harceler.  Un gendarme,  Antoine Cicéro,  fut abattu  à Ghar el Melh (Porto Farina) dans la nuit du 20 au 21 janvier 1952.  La répression se renforça avec l’arrivée des fusiliers-marins de Toulon et de la Légion Etrangère et une sorte de couvre-feu fut imposé à la ville et sa banlieue notamment à Mateur et à Ras Jebel où l’armée ratissa certains quartiers.

Un fait nouveau marque ce soulèvement dans la région de Bizerte : la participation des femmes que le pouvoir n’hésita pas à malmener et à emprisonner. Allumée à Bizerte, la mèche révolutionnaire allait provoquer  manifestations, grèves, sabotages et attentats dans tout le pays.  Le colonel Durand est tué à Sousse le 22 janvier et la répression fait près d’une vingtaine de victimes côté tunisien. Les affrontements sanglants  ne se termineront qu'avec l'indépendance de la Tunisie le 20 mars 1956. Le général Garbay- de sinistre mémoire étant donné ses « faits d’armes » contre la population malgache en 1947- conduira du 28 janvier au 1er février- la répression au Cap Bon et procédera au massacre de Tazerka.
Souvenir encore….Les heures que j’ai passées, adolescent,  à potasser « Les Conventions entre la France et la Tunisie signées à Paris le 3 juin 1955 » dont j’ai pu me procurer   un exemplaire pour essayer de comprendre le conflit entre Bourguiba et Ben Youssèf et ses retombées :  Saout Ettalèb à la Zitouna et son annexe de Bizerte, les fellaghas au sud et dans le nord-ouest avec des conflits- parfois des drames-  et des cellules du parti Secrétariat Général et  Bureau Politique de Mateur à Ras Jebel et de Ferryville à El Alia.

Premier anniversaire de l’indépendance

Me voilà en ce matin du 20 mars 1957 sur l’Avenue, à l’angle de la Rue de Rome, tout près de l’Institut des Hautes Etudes de la rue de Souk Ahras où j’avais commencé mes études post-bac.  Une grande estrade avait été dressée là où se trouve  aujourd’hui la statue de Abderrahmane Ibn Khaldoun. La foule est là, heureuse, endimanchée. Des délégations étrangères commencent à arriver. Des ambassadeurs de pays asiatiques en costume traditionnel (Indonésie ? Inde ?) captivent l’attention de l’assistance. Et voilà François Mitterrand, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice qui prend place,  représentant de son pays à cette cérémonie si symbolique. Détail qui m’avait intrigué : sa voiture est restée là, presque sous une partie de l’estrade alors que les véhicules des autres dignitaires avaient filé  vers la rue Essadikia (Jamal Abdnasser). Voilà le gouvernement algérien du GPRA qui arrive au grand complet. Aussitôt, le ministre français quitte l’estrade  et prend place dans sa voiture. Pour la France, la fiction des trois départements français en Algérie est toujours de mise. On guillotine les moujahidins algériens comme s’ils étaient des bandits de grands chemins et Mitterrand ne se privera pas de refuser la grâce à la plupart d’entre eux. Il ne démissionnera pas comme Pierre Mendès France pour protester contre la justice expéditive mise en place par les socialistes Guy Mollet et Robert Lacoste dans l’espoir de juguler  la résistance algérienne. Les cinq dirigeants historiques algériens, Ahmed Ben Bella et Mohamed Boudiaf en tête, sont emprisonnés après avoir été kidnappés dans un acte de piraterie aérienne internationale,  le 22 octobre 1956,  alors qu’ils se rendaient de

Rabat à Tunis. Que Mitterrand  quitte la cérémonie du premier anniversaire de l’indépendance de notre pays concorde donc avec la politique menée à Paris ainsi qu’avec le profil de cet homme - « le Florentin »- sobriquet que lui collera la classe politique après la sombre affaire de l’attentat de l’Observatoire, attentat  qui l’avait amené à se cacher dans les buissons du jardin du Luxembourg…peut être pour  faire parler de lui ?

Le départ de Mitterrand m’a choqué car, de cette période des années 1952-1956, idéaliste comme tous les jeunes, je garde vivace dans mon esprit  l’idée de Maghreb arabe….si malmenée aujourd’hui. Comment oublier nos destins communs ? On n’est passé de l’autonomie interne en Tunisie à l’indépendance totale qu’après l’annonce de celle du Maroc le 2 mars 1956.   Partout, je voyais  la carte du Maghreb – imprimée en quadrichromie par Si Abdelaziz Khamassi, ami de mon père- avec les portraits des leaders  Messali Hadj ou Farhat Abbès, Mohamed V et Bourguiba. Je n’oublie pas la manifestation de Casablanca et ses morts suite à l’assassinat de Farhat Hachèd et qui prouve  au monde que la solidarité des peuples du Maghreb n’est pas un vain mot. Et puis, il y eu l’ivresse de la nationalisation du Canal de Suez le 26 juillet 1956 et le rire tonitruant de Nasser à Alexandrie… comme lavant l’affront de la mainmise de l’impérialisme anglais sur l’Etat égyptien. 
Souvenirs, souvenirs…Baudelaire disait : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. » Mais le sagace Voltaire avertissait : « Si tu veux ennuyer,  dis tout ».

Puissent les politiciens d’aujourd’hui ne pas oublier la leçon que nous donnent ces martyrs que seul  l’amour de ce pays animait ….mais pas celui des maroquins, du pouvoir ou celui de faire  triompher des concepts d’un autre âge!

Mohamed Larbi Bouguerra
 

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