News - 12.05.2015

Lettre ouverte à Mr. Néji Jalloul, ministre de l’Education

Lettre ouverte à Mr. Néji Jalloul, Ministre de l’éducation

Depuis presque une décennie, le système éducatif tunisien s’est nettement dégradé pour afficher aujourd’hui des résultats négatifs par rapport aux autres pays arabes malgré les taux de réussite qui ne cessent de s’améliorer. La sélectivité qui caractérise le système tunisien ne garantit pas nécessairement une formation de qualité aux élèves qui parviennent à poursuivre leurs études. La plupart d’entre eux manifestent des faiblesses évidentes dans le domaine des langues que traduisent les difficultés qu’ils éprouvent à communiquer ou encore à rédiger.  La centralité qui marque les modes de fonctionnements de ce système, héritage d’une double culture administrative, ottomane et française, a amplifié les prérogatives des instances centrales et réduit, dans les mêmes proportions, les compétences des administrations régionales et des établissements scolaires. Ainsi pour un pays comme la Tunisie dont la principale richesse réside dans l’intelligence et le savoir-faire de sa jeunesse, et qui a l’ambition de se hisser rapidement au niveau des nations avancées, productrices de savoir, la résolution de ces problèmes est à la fois un impératif absolu en un défi.

La Tunisie  postrévolutionnaire devra donc investir davantage dans la formation de sa jeunesse, tout en prenant très tôt les mesures nécessaires pour que cet investissement ait un rendement significatif. À l’heure actuelle, au lendemain de la « réussite » démocratique, les avancées encore timides de la politique des réformes suscitent des interrogations quant à la nature de société-future. La crainte d’un échec du modèle scolaire tunisien est accentuée par un choc budgétaire qui complique encore l’équation. La deuxième république devra donc veiller à l’articulation entre financement public et privé dont le but d’améliorer la qualité des enseignements et pour que les jeunes diplômés rencontrent moins de difficultés à trouver des emplois correspondant à leur qualification. C’est pourquoi, le gouvernement Essid se trouve devant l’obligation d’accorder un intérêt particulier à la formation des générations nouvelles surtout que l’éducation est une tâche essentielle de tout État démocratique. Ici, la collaboration entre l’École et la famille est fondamentale pour faire réussir toute réforme souhaitée.  En effet, l’institution scolaire républicaine doit être conçue pour construire le futur citoyen en lui donnant une culture universelle, à travers l’instruction des savoirs et des savoir-faire. La refondation du système éducatif tunisien nous amène à penser l’École dans une dimension prospective. La situation sociale, économique, technologique de la Tunisie postrévolutionnaire évolue et va évoluer plus rapidement encore dans les décennies à venir.

L’École doit donc se transformer en lien avec ces mutations actuelles mais aussi futures. Il s’agit, encore et toujours, de fonder un pacte entre l’École et la Nation. L’École, en Tunisie, était et sera un lieu d’instruction, de formation intellectuelle et de transmission des valeurs, autant que de préparation à la vie sociale et professionnelle. Cette définition de l’École à la tunisienne ne relève pas de l’évidence. C’est même un projet politique qui continue à être singulier au regard d’expériences étrangères qui privilégient le fonctionnement de quasi-marchés éducatifs valorisant davantage l’individu et son employabilité. À nos yeux, si l’École doit accompagner les mutations socio-économiques, technologiques et institutionnelles, elle doit aussi sécuriser. Si elle doit laisser une place aux initiatives et énergies individuelles et locales, elle doit aussi créer du commun.  Pour relever ces défis, l’opposition stérile entre instruction et éducation doit être dépassée. Le système éducatif tunisien doit bien évidemment marcher sur ses deux pieds. Il doit valoriser savoirs et connaissances comme savoir-faire et compétences, et transmettre une culture large, humaniste, scientifique et artistique. La maîtrise de savoirs disciplinaires, dans une nouvelle société de la connaissance, ne peut plus se faire de façon cloisonnée, sans réinterroger les modalités d’appropriation individuelle ou collective des connaissances. Il nous faut donc à la fois transformer les contenus d’enseignement ; leur périmètre, leur structuration, leur hiérarchisation, leur progressivité, leur nature ; mais aussi les modalités de leur transmission et leur appropriation. Les réformes doivent être désormais mieux préparées, selon un processus participatif, associant les acteurs de terrain, personnels comme institutionnels.

Il a été notamment demandé que la conception des programmes scolaires prenne en compte l’avis des enseignants ou que la contractualisation entre l’État et les collectivités territoriales fasse davantage usage d’instruments souples et collaboratifs comme les cahiers des charges développés conjointement par tous les acteurs concernés et qui seraient particulièrement adaptés pour l’équipement des écoles ou l’application de la réforme sur les rythmes scolaires.  L’éducation nationale doit également se donner les moyens d’expérimenter et d’évaluer bien davantage qu’elle ne le fait aujourd’hui. En amont, des expérimentations menées à grande échelle peuvent en effet servir à mieux comprendre, avant toute généralisation, les possibles effets d’une réforme. En aval, les réformes doivent faire l’objet d’un suivi approfondi par les corps d’inspection dont le rôle, a souligné la concertation, doit être tout autant d’accompagner les évolutions auprès des enseignants et des établissements que de les évaluer. Plus généralement, nous souhaitons la mise en place d’une politique d’évaluation qui soit cohérente, légitime scientifiquement et participative. Pour cela, la création d’un pôle de réflexion au niveau du ministère de l’éducation s’impose avec autant plus d’acuité pour pouvoir former, sur des bonnes bases, les citoyens de la deuxième république.

Mohamed Arbi Nsiri
Doctorant

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