News - 07.01.2014

Pièces montées d'images et de festons: Les reliefs photographiques d'Aïcha Filali

La galerie Ammar-Farhat, rebaptisée récemment  A. Gorgi,  abrite actuellement et jusqu’au 14 janvier 2014 la dixième exposition personnelle d’Aïcha Filali  intitulée «Chbebek et Ateb» (Seuils et fenêtres). Il s’agit, comme le mentionne le catalogue réalisé à l’occasion,  d’une installation matrimoniale  mettant à plat et avec beaucoup d’humour  la cérémonie de mariage telle qu’elle apparaît à travers les photographies du genre. Travaillée par un regard percutant sur la société tunisienne, l’œuvre de l’artiste  confirme à  cette occasion ses choix esthétiques habituels tout en franchissant le seuil de nouvelles aventures plastiques. 

Le jour J est enfin arrivé. Ils l’avaient longtemps attendu, espéré, rêvé. Tout ou presque a été minutieusement réfléchi, programmé, organisé … le lieu, les mets,  le trône, les ornements, la liste des invités, les costumes, les bijoux, la coiffure, le maquillage … sans oublier  le bouquet de fleurs et le photographe, celui qui va «sceller» pour les proches et les générations futures les moments solennels de la cérémonie.  S’il faut croire l’adage tunisien bien connu «on ne fête sa vie qu’une seule fois»,  il faut donc tout mettre en œuvre pour garantir la réussite de la cérémonie.

Icônes d’un soir, le jour de leur mariage, ils n’avaient d’ouïe et d’yeux que pour le photographe

Le couple est  enfin paré et prêt à parader. Coupé et rasé de près, Monsieur arbore son costume neuf avec  pochette et cravate.  La métamorphose est totale. Madame est à peine identifiable. La teinture, la coiffure, les bijoux, le costume, le maquillage ont  opéré à fond du teint, jusqu’à l’effacement de ses  traits propres. La beauté, la cohésion et le bonheur sont aujourd’hui à la carte, le chef étant le photographe. C’est ce personnage qui sera chargé d’écrire les pages du futur album, qui composera les portraits du couple,  de ses amis, voisins et de sa famille. C’est lui qui assurera la visibilité de l’événement et permettra plus tard de désigner le passé contemporain des personnes et des  objets du cérémonial. Personnage  intrus à la famille, sous contrat pour une soirée,  le photographe  consignera les poses les plus stéréotypées, dictera les attitudes  les plus pétrifiées dans le respect d’une  tradition hiératique créée en  partie par ses congénères.  Réduit à quelques phrases hâtives, son dialogue avec ses modèles contractuels est de l’ordre de l’impératif.  La part active des mariés  est réitérative ; elle donne forme  aux injonctions, répète corporellement les instructions verbales  de Sa Majesté  le photographe. Le sourire  est ici  sous commande et l’artifice de rigueur. Les poses, on le sait, ne sont pas des mouvements naturels par l’obturateur arrêté mais des formes conventionnellement réglées. Il en va ainsi du semblant de baiser échangé, du découpage de la pièce montée que du passage de l’alliance dans l’annulaire… Bref, au royaume des youyous, le photographe est roi. Icônes de la fête,  Monsieur et Madame n’ont d’ouïe et d’yeux  que pour leur monarque.

C’est de ce matériau photographique et de son  esthétique involontaire  que l’artiste s’est  d’abord saisi puis numériquement approprié. C’est entre autres, à partir de  ses images populaires scannées,  destinées à l’origine  aux albums familiaux qu’elle a, durant deux ans,  élaboré  une autre visibilité et qu’elle nous offre aujourd’hui  un dépaysement sémantique.

Chez soi pas comme dans la cité, un ébranlement surréel de la frontière

C’est à un voyage du surplace que l’artiste nous convie; nul besoin d’aller ailleurs pour  rompre avec ses habitudes. Il suffit d’entrouvrir une fenêtre, de fermer une porte ou de chausser des lunettes pour voir le monde autrement. Dans sa deuxième traversée de l’ordinaire, Aïcha Filali a photographié frontalement portes, balcons, fenêtres bien de chez nous. On peut y déceler, çà et là, le nom d’une rue, le numéro d’une maison ou  celui d’un compteur d’eau, comme on peut y voir des fils électriques suspendus  ou des traces de peinture  dégoulinante ou envahissant  des espaces non concernés par le recouvrement.  Dans la boutique virtuelle qu’est devenu  internet aujourd’hui, elle s’est procuré un ensemble  de lunettes de diverses formes photographiées à des fins commerciales sous plusieurs angles. En tant qu’objets / écran,  portes, fenêtres et lunettes ont en commun la force attractive de l’imaginaire et de la connexion permanente au monde.  Une porte, une fenêtre peuvent être franchies aussi par effraction. Noires, les lunettes permettent  de dérober  une image de l’autre en camouflant  ses propres yeux. Différemment, les trois objets laissent passer donc  le regard vers un  - je ne sais où-  extérieur et vers un – je ne sais quoi-  intérieur.  Si la porte constitue d’une manière générale  une frontière opaque entre l’univers familier et l’univers public, la fenêtre, ce  cadre fondamental de l’imaginaire, ce  piège transparent à illusions,  est en jonction persistante avec les deux univers. 

Tous les  matériaux photographiques sont réunis.  L’effraction virtuelle est en marche, l’imaginaire en attente. L’artiste s’emparera de ces images de convenance  pour agréer  des rencontres fortuites mêlant de la sorte trois niveaux de réalité couramment  distants. En autorisant l’écart, le photomontage permet justement de rompre avec le registre du vrai et de ses corollaires. Monsieur et Madame  sont ainsi extraits de leur contexte photographique initial et déplacés sur un autre plan plutôt  non convenant  spécialement apprêté pour eux. Portant lunettes, Monsieur et Madame  délaissent de la sorte leur décor initial marqué  de tentures, de moulures et de dorures pour figurer  dans un balcon suspendu entre ciel et terre,  pour monter des escaliers qui ne les mèneront nulle part… sans oublier pour autant d’amener avec eux les accessoires essentiels de la fête. La pièce montée et le bouquet de fleurs faisant partie du voyage. L’artiste étend le procédé et généralise le port des lunettes à tous les convives photographiés. Faut dire qu’avant de porter des lunettes, Monsieur et Madame s’étaient préalablement déguisés pour la fête. Monsieur a eu d’ailleurs beaucoup de mal à voir dans Madame la fille qu’il a vue hier. Chaussés de lunettes noires, en  incognito bien visible, comme  atteints d’une myopie collective, les personnages posent maintenant dans ou  devant les portes,  fenêtres  ou balcons d’une cité frappée soudainement  de surréalisme. Les images ainsi obtenues consentent à être imprimées en grand format sur tissu. L’album n’est plus qu’un lointain souvenir, c’est le mur qui est maintenant en attente.

Du mou rompu au rang … de tableau-relief

Nous sommes maintenant dans un univers textile chargé de formes photographiques agrandies dans la limite de la machine imprimante. Nous sommes face à une matrice molle pleine de nouvelles potentialités iconographiques. Théoriquement, la courbe des interventions plastiques  possibles  oscille entre deux grands pôles esthétiques : le moins ou le plus, en passant bien sûr  par le degré zéro. Le potentiel des formes photographiques obtenues appelant l’exagération, l’artiste choisit d’aller vers le plus et de grossir les artifices déployés par elles,  de distendre  des formes déjà enflées de codes vestimentaires et d’apparat par des accessoires empruntés en grande partie au même terroir sémantique. Les machines de la reproductibilité numérique et leur vitesse vont laisser la place à la machine à coudre et à divers outils de la couture, à un long travail minutieux et lentement artisanal. L’artiste est maintenant dans une autre inclinaison technique, d’autres matériaux vont intégrer la surface plane, la transformant en reliefs d’images imprimées et d’objets. C’est dans les merceries et les tas de fripiers qu’elle trouvera son bonheur esthétique. Munie de petites images /copies des photomontages, l’artiste parcourt les merceries de Tunis pour choisir une palette/ panoplie d’objets, en accord  ou  désaccord coloré avec  ses matériaux photographiques. C’est  dans ces lieux de « perdition » textile et ornementale,  à l’affût des dernières modes et  tendances,  qu’elle choisira  cravates, fausses perles, fleurs artificielles, dentelles,  festons dorés et pailletés … qui viendront ainsi se superposer ou se juxtaposer  aux figures de Monsieur et Madame et de leurs convives.  Un pan d’une   cravate  doublera  l’image d’une autre, une rivière de  fausses perles scintillantes se dégagera de l’image d’une pâle parure.  Des fleurs artificielles augmenteront l’image de la  corbeille ou du bouquet  tenu par Madame. Des perles blanches ponctueront d’éclat les différents étages  de la pièce montée. Et pour couronner le tout, à l’image du faux diadème porté par Madame, Aïcha Filali encadre l’ensemble, en prenant soin de matelasser préalablement  les figures et les bordures.  Plusieurs modèles de festons, du plus simple au plus bigarré, lui seront nécessaires   pour  faire cadre.  Monsieur et Madame sont maintenant prêts pour tenir le mur. Sidi Bou Saïd sera le  village inaugural  de leur voyage de noces. On l’aura compris, l’artiste a choisi résolument  le sens de  l’amplification et de l’exagération propre au cérémonial  même.  Dans cette traversée de l’ordinaire perturbée sous peu par un dépaysement  sémantique et esthétique, nous retrouvons les différentes facettes  de l’artiste dans une autre  mouture exubérante du social et de ses déclinaisons. L’artiste  reste égale à ses visions tout en franchissant le  seuil  du sanctuaire des schèmes idéologiques du purisme plastique cher aux  défenseurs  de la modernité.  Je vous conseille vivement de rendre visite à Monsieur et Madame et de leur présenter vos vœux les plus sincères sur...facebook.

Nadia Jelassi
Artiste, enseignante à l’ISBAT
 

Tags : Nadia Jelassi  
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1 Commentaire
Les Commentaires
citoyenne indépendante - 07-01-2014 21:02

Normalement l'Artiste ne parle pas beaucoup ,c'est les autres qui observent et parlent à sa place sans jamais parvenir à connaître ce qu'on appelle la sauce secrète !!

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