Opinions - 24.10.2013

Une vision insulaire de la crise en Tunisie

Il est dans chaque pays un endroit où se résume l'essence de l'être de sa population et se quintessencient les éléments essentiels, évidents comme ignorés, de sa psychologie profonde.

En Tunisie, cet endroit se situe au sud du pays, exactement aux îles Kerkennah, cet archipel rêveur, adossé à la ville industrieuse de Sfax, encore assez proche de la nature malgré les affres de la civilisation du béton avançant à grands pas.

Que ces îles comptent parmi ses vaillants enfants le leader syndicaliste Farhat Hached et son émule Habib Achour montre déjà sa fibre sociale revendicative comme trait éminent de la dignité en Tunisie.

Ce n'est pas pour étonner, les îles étant réputées aussi par le caractère et le comportement indépendant de leurs femmes, les seules pratiquement en Tunisie à ne pas porter de fichu sur la tête ni à se voiler, étant habituées depuis la nuit des temps à travailler dans les champs lorsque les hommes allaient en mer pécher.

Ces femmes — pour une bonne partie habitant la première île qui nous rencontre en débarquant sur l'archipel — sont des descendantes de nobles citadines venues de Tunis, ayant été exilées sur ces lointaines îles par les beys. En ce temps-là, ainsi punissait-on les mœurs libres et libérées de celles amenées à enfreindre la loi morale et à se laisser tenter par l'adultère.

D'autres — éparpillées dans les villages du reste des deux grandes îles habitées — viennent d'outre-mer, ayant pour ascendants de fiers guerriers espagnols ou de farouches corsaires d'horizons divers, les premiers défendant la cause du Roi Catholique d'Espagne et les autres, celle du calife musulman de la Sublime Porte; mais tous épris de liberté et saisi par le vent du large et l'esprit d'aventure.

Doit-on à ce propos rappeler que les habitants de toute la Tunisie sont venus de ce qui constitue le Liban actuel ? Qu'ils sont donc des voyageurs dans l'âme? Et qu'ils se sont mêlés aux indigènes berbères, hommes libres qui ne se sont convertis à l'islam qu'après moult remous? De fait, ce ne fut qu'une fois qu'ils aient découvert dans l'esprit arabe authentique une passion similaire à la leur pour les larges espaces, célébrant un esprit libertaire dans un esprit de conquête permanente d'espaces de libertés sans entraves.  

Tout cela confirme que l'on est bien, à Kerkennah, en un lieu faisant lien, où souffle le pur esprit tunisien, cette tunisianité qui est d'abord une alliance entre une volonté populaire merveilleusement chantée par le plus célèbre poète du pays et un hédonisme certain. Celui-ci est une propension permanente à une volupté de vivre dont les mœurs carthaginoises offraient déjà une belle illustration décriée par les tenants de la pensée pudibonde de ce temps-là.

Les leçons politiques de l'autogestion îlienne    

J'aime, quand je suis en Tunisie, venir me ressourcer en ces îles, les miennes, où le surréalisme du pays, exacerbé par la crise actuelle, est à son comble (cf. mon article ici : Surréaliste Tunisie ! http://www.leaders.com.tn/article/surrealiste-tunisie?id=10724).

J'y arrive en temps de cueillette des olives, au lendemain d'une vague d'attaques de moustiques que la population a stoïquement supportée, luttant contre ce fléau récurrent avec les moyens du bord, l'impéritie des édiles municipaux. Ceux-ci continuent de se contenter d'épandage des produits nécessaires dans les zones touristiques ou au lieu de résidence de quelques personnalités, au grand dam des habitants.

Ce faisant, ils augmentent le fossé qui se creuse de plus en plus dans tout le pays entre le peuple et ses dirigeants. Et quand on voit les sacs plastiques des ordures ménagères s'entassant sous les palmiers ou accrochés à leur pied, on ne peut que présumer que la confiance ne reviendra pas de sitôt entre des élites déconnectées des réalités de leur peuple, et celui-ci de plus en plus animé par la passion de militantisme de la société civile.

Ainsi a-t-on vu, dans certains villages, les insulaires prendre leur sort en mains et se charger de la salubrité de leur lieu de vie, payant sans compter de leur temps et de leurs maigres ressources pour un mieux-vivre qui est pourtant la première justification de l'État et de sa mission en tant que service public.

Cela démontre que le peuple en Tunisie est désormais prêt à l'autogestion de ses propres affaires et qu'il exige de plus en plus que les élites locales soient issues d'un choix de proximité, étant mises en place par les habitants eux-mêmes avec des contrats moraux d'objectifs précis. Car les bonnes volontés ne manquent pas en Tunisie et les plans d'action sont pléthoriques, alimentant la vie de tous les jours de nos compatriotes.

À Kerkennah, les moustiques sont toujours là, et les piqûres aussi; mais le plus dur est passé, m'assure-t-on. Il en reste partout les restes calcinés de roues utilisées pour chasser les vagues envahisseuses.

Tout en gardant une oreille sur les échos grandguignolesques de la capitale en cet anniversaire du 23 octobre, j'ai participé à la cueillette traditionnelle des olives. Entre autres faits remarqués, j'ai relevé cette sagesse populaire allant jusqu'aux infimes détails, comme de ne pas hésiter à laisser quelques olives sur l'arbre ou par terre en parts nécessaires aux volatiles et insectes.

C'est que tout doit se partager chez le peuple de Kerkennah et les anges ont leur part comme les humains. Pareille solidarité pourrait inspirer nos responsables obnubilés par l'aide internationale et les prêts des organismes financiers, n'hésitant pas à y sacrifier la nécessaire politique d'économie sociale solidaire dont le pays a le impératif grand besoin.

Cette fibre sociale est l'héritage des valeurs ancestrales de l'islam populaire, les îles restant ancrées dans leur identité dont l'islam culturel est une dimension essentielle. Je dis bien l'islam culturel; et on le voit bien dans la réaction quasi unanime des habitants rejetant désormais le parti islamiste aux commandes du pays. Nombre parmi eux avouent avoir voté pour le parti Nahdha lors de la première élection libre, et ils n'hésitent plus à dire tout haut leur déception, étant révulsés par la pratique et politique et morale de ce parti depuis son arrivée au pouvoir.

Les enseignements de la mentalité kerkenienne    

Une pareille volte-face n'est pas pour étonner venant de ces îles qui, bien qu'attachées à la grande métropole du sud qu'est Sfax, n'éprouvent pas moins le besoin et l'envie de s'en distinguer et moralement et mentalement. Ainsi, Sfax est dogmatiquement attachée à l'islam de Nahdha, alors que Kerkennah l'est librement, et donc avec un continuel rappel à l'éthique. Et il s'agit d'une éthique esthétique, au sens à la fois de sensibilité et de beauté, l'insulaire étant féru du beau geste qui est la marque de toute âme noble.

Sfax est réputée pour le sérieux de ses habitants; mais il s'agit de ce sérieux quasi ascétique, qui se prive de tout, y compris du minimum nécessaire de volupté que doit procurer la vie en supplément de l'âme. Tout aussi bosseur, le Kerkenien réussit l'équilibre d'un travail honnête et de qualité avec la nécessaire joie de vivre à laquelle prêtent ses terres enchanteresses, il est vrai.

Sur les îles, le vent souffle tout le temps, au point qu'on parle de Kerkennah la venteuse. D'aucuns y voient une communication permanente entre les esprits, vivants et morts; c'est que la croyance aux esprits y est répandue, conformément à la tradition islamique. Mais, dans l'islam populaire kerkenien, une touche mystique est prééminente, que renforce le culte des saints et un soufisme proche de celui des origines, au sens qu'il est moins une jonglerie qu'une éthique de la vie.

Manifestation éloquente de cette vision morale des rapports humains: à Kerkennah persiste cette tradition ancestrale islamique exigeant en impératif convivial que les gens se saluent quand ils se croisent — et ce même s'ils ne se connaissent pas — et imposant à celui qui roule de saluer le passant lequel doit à son tour le salut à celui qui est assis. Certes, les mœurs commencent à s'altérer, comme dans tout le pays; et une telle bonne habitude disparaît chez certains; mais c'est ainsi qu'on distingue au final les vrais kerkeniens des étrangers de plus en plus de passage sur les îles.

Naguère vaste champ de pieds de vigne et de figues, de palmiers et d'oliviers s'étendant à perte de vue et sans la moindre clôture, Kerkennah a beaucoup changé avec le béton gagne du terrain ainsi que les clôtures qui poussent partout. On y a vu aussi se multiplier les vols et les tentatives d'escroquerie avec l'apparition de spécialistes dans l'acquisition sans titres des nombreuses terres dont les propriétaires sont absents, sur le continent ou ailleurs.

Les plus anciens des îles ne s'en étonnent pas avec leur sagesse ancestrale. N'est-ce pas ce qui se passe dans tout le pays où des escrocs politiques font du pouvoir une aubaine pour s'approprier un pays qui n'appartient qu'à son peuple ? N'est-ce pas le peuple seul digne de diriger son pays dans le cadre d'une démocratie directe, ayant démontré sa maturité politique et civique avec son fameux Coup ?

Certains parmi eux datent les menées maffieuses sur leurs îles de la retentissante visite du dictateur déchu avec sa camarilla peu avant sa chute. Il est parti, mais ses sbires sont restés, disent-ils sans le moindre fatalisme, déterminés à défendre leurs droits comme sait le faire le kerkenien : dignement et sans relâche.

Outre la droiture, la vaillance et la force d'âme dans la lutte pour la justice et la justesse, à kerkennah, la mentalité est à la tolérance et à la culture des sentiments les meilleurs en l'homme. Ainsi, bien que l'ivrognerie gagne du terrain, ainsi que c'est le cas dans tout le pays malgré une moralisation affectée tout autant inutile qu'outrancière, les insulaires les plus pieux ne s'en offusquent pas. Ils ne frappent d'aucun d'ostracisme les leurs du fait d'une conduite qu'ils ne leur reprochent pas moins, mais indirectement et avec tact. Contrairement à ce qu'on voit ailleurs, ils la considérant bien volontiers et tout au plus comme un péché mignon.

C'est que l'enfant de ces îles, du plus au moins humble (mais reste-t-il kerkenien dans l'âme, celui-là ?) a de naissance la sagesse de comprendre la nature humaine et de la prendre comme elle est. De tout temps, il a appris à vivre avec la nature telle quelle, finissant avec un esprit positiviste à force de volontarisme par la rendre moins hostile. Ainsi, a-t-il pris l'habitude de vivre avec les scorpions et les serpents qui ne manquent pas sur les îles. Il s'agit, pour les premiers, d'une variété blanche, dont le venin est rarement mortel, contrairement à la variété noire de Sfax. Et il en va de même pour les reptiles.   

Cela remonte assurément à la nuit des temps, mais ainsi ne cessait-il de domestiquer la vie en ses manifestations les plus hostiles, finissant par la domestiquer, en atténuer la nocivité !

En termes d'ivrognerie, on a vu nombre d'anciens adeptes de la dive bouteille finir par devenir les plus assidus à la prière, sans que cela soit nullement l'effet d'un quelconque endoctrinement, mais juste une évolution psychologique personnelle, libre de tout harcèlement. Ainsi se vit la liberté à Kerkennah; et ainsi elle coexiste avec la morale vraie !

C'est une telle de leçon de fortitude mentale que donnent les patriotes de Kerkennah à leurs concitoyens; et les politiciens actuels seraient bien inspirés d'y puiser la sagesse qui leur manque. Ce ne serait pas seulement une marque de lucidité de leur part, car c'est leur devoir en illustration évidente de la morale dont ils se réclament.

J'avais déjà dit que si les îles kerkennah entraient en colère, c'était assurément un signe avant-coureur de jours néfastes pour le pays (cf. mon article ici : Si les îles Kerkennah protestent... http://www.leaders.com.tn/article/si-les-iles-kerkennah-protestent?id=10176). Or, les Kerkeniens le sont et ils sont déterminés à exiger enfin des responsables qui soient dignes de les représenter, faute de quoi ils se saisiraient de leurs affaires et les dirigeraient seuls. Ils ont et le talent et le savoir-faire pour y réussir, comme ils le font dans leur vie de tous les jours. Et si pareil sentiment est présent sur les îles Kerkennah, c'est qu'il est capillarisé dans tout le pays.

Notre peuple dans son ensemble est bien plus intelligent que le personnel politique qui prétend gérer ses intérêts depuis un temps. Qu'on en retienne la leçon et que les plus honnêtes parmi les véritables patriotes dans la classe politique laissent la place à qui saura les remplacer avantageusement. Ayant démérité dans leur ministère, qu'ils s'effacent devant de nouvelles têtes, aujourd'hui  anonymes, mais bien compétentes; les masses populaires et la société civile en regorgent à profusion !

Qu'enfin le peuple s'attelle à la gestion de ses intérêts comme il le fait à merveille, bien que de manière informelle, dans sa vie quotidienne; la démocratie, la vraie — une démocratie directe — n'aurait qu'à y gagner. C'est une exigence de la Révolution tunisienne qui fut, avant tout, un Coup du peuple, signant la fin d'un temps révolu et une faim pour un autre plein de promesses.

Farhat Othman
 

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1 Commentaire
Les Commentaires
Mohsen CHERIF - 25-10-2013 13:15

On n'appel plus cela la démocratie direct, on appel cela aujourd'hui la démocratie participative en opposition à la démocratie représentative. Espérons que cette vague s'amplifie et qu'elle submerge tout le pays et pourquoi pas toute l'humanité, car cette nouvelle conscience des choses est entrain de prendre de l'ampleur en europe même, quant aux Etats-Unis la lutte contre le tout étatique a toujours existé et chaque état et chaque commune sont très jaloux de leurs prérogatives dans la gestion de leurs affaires. L'important est le développement de la maturité cytoyenne et ce depuis le plus jeune age afin que la corruption sous toutes ses formes disparaisse enfin de l'espace social.

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