News - 29.04.2012

L'enfer de la prison de Nadhour et les cas de conscience

Savez-vous ce que demande une grande partie des 400 détenus embastillés pour de longues peines à la terrible prison de Nadhour, près de Bizerte ? Leur libération immédiate ? Certains n’y pensent plus. Mais juste la conversion des peines de prison à perpétuité en une détention de 20 ans ! Et, si possible, la grâce en faveur de ceux qui auront accompli la moitié de leurs peine ! C’est dire le poids du boulet qu’ils tirent et qu’il leur reste  à tirer encore longtemps. La visite de la prison, organisée dimanche, par le ministre de la Justice, Noureddine Behiri, pour la presse, d’anciens détenus et leurs familles et des représentants de la société civile, était une véritable descente aux enfers de la détresse humaine. Pour nombre d'entre eux, une découverte fort émouvante, des affres du milieux carcéral. La décision est, aujourd’hui, prise : la prison sera évacuée de ses détenus (qui répartis sur d’autres maisons d’arrêt) pour être transformée en musée. 

 
Pour arriver au bagne de Nadhour, il faut traverser la magnifique corniche de Bizerte, puis escalader la montagne jusqu’au sommet où se trouvent juchées de vieilles bâtisses, édifiées du temps du protectorat par l'armée française : Une caserne et les sinistres prisons de Borj Erroumi et Nadhour. Imaginez déjà la peine des familles des détenus, venant souvent de régions éloignées, pour y accéder. Ni hall d’accueil, ni préau, ni la moindre épicerie ou café…
 
Devant la prison de Nadhour, ce dimanche matin, l’ambiance était à la fête du souvenir et des retrouvailles. De vieux militants, Am Ali Ben Salem, Mohamed Salah Baratli, Kaddour Ben Yachret et d’autres compagnons de résistance contre l’occupation française, puis impliqués dans les procès du Youssefisme et du complot contre Bourguiba (1962), se retrouvaient avec « les jeunes » de perspectives et successives générations militantes, jusqu’aux islamistes, derniers prisonniers d’opinion libérés fin 2010. Aziz Krichen, qui y était détenu dès 1966, avec la toute première fournée d’étudiants perspectivistes, et aujourd’hui ministre-conseiller auprès du président de la République, en garde un souvenir intact. Il se rappelle de chaque porte, de chaque serrure. Radhia Nasraoui voulait voir la cellule où était detenu son époux Hamma Hammami. Sahbi Atig, président du groupe parlementaire d’Ennhadha, y a purgé près de 3 ans de ses 17 ans de détention. Ajmi Lourimi, y avait fait longue escale, dans son tour des prisons de Tunisie. Et bien d’autres.
 
Raoudha Laabidi, présidente du Syndicat National des Magistrats ne pouvait cacher sa stupéfaction de ce qu’elle découvrait comme conditions carcérales. Kalthoum Kennou, présidente de l’Association des Magistrats Tunisiens n’en était pas moins émue. Accompagné par les hauts dirigeants de l’Administration des Services pénitentiaires, le ministre Behiri, a tenu à faire visiter à ses invités tous les coins et recoins de la prison, jusqu’aux grottes creusées dans la montagne et suintantes d’humidité où des détenus irrévérencieux étaient enchaînés dans l’obscurité totale et ce, jusqu’aux années 90. 
 
Ici, les détenus étaient pour la plupart ceux condamnés à de longues peines, voire à perpétuité. Perdant toute illusion quant à une remise en liberté avant terme, et cherchant à bénéficier de remises de peines pour bonne conduite, ils se résignaient à leur sort. « A la différence de nombreuses autres prisons, notamment la  toute proche, celle de Borj Erroumi, Nadhour n’a connu aucun incident au lendemain du 14 janvier, nous explique un officier. Il y a eu juste de grandes interrogations auxquelles nous avons essayé d’apporter les explications en notre possession et surtout d’appeler à l’apaisement. Ici, l’ordre est bien établi : chacun y tient, conscient qu’il en est de son intérêt, surtout que le séjour risque d’être long ». Y a-t-il maltraitance, voire torture ? « Pas ici, répond-il catégoriquement. La moindre geste violence de la part d’un agent à l’endroit d’un détenu, risque de dégénérer en mouvement collectif, ce que tous craingnons. Bien au contraire, nous essayons de faire preuve de compréhension et de compassion, mais tout en faisant respecter l’ordre ».
 
L’appel au secours lancé à un ancien co-détenu
 
Les détenus semblaient avoir été prévenus de la visite. Dans les cours intérieures (Laria), certains se sont ingéniés à préparer des banderoles, à partir de lambeaux de tissus, qu’ils avaientt étendues sur les fils du linge. On y lit des suppliques au ministre de la Justice pour la conversion de la perpétuité à 20 ans de prison, la grâce pour les peines accomplies à moitié et le grand pardon. Voilà pour les revendications collectives. Mais, chacun en fait, ou presque, a préparé sa propre requête. Interpellant les officiels qu’ils reconnaissent, par leurs noms, dans un grand brouhaha, des détenus agglutinés derrière les barreaux des fenêtres d’aération en haut des chambrées, s’efforçaient de leur remettre en mains propres, de derrière les barreaux, leurs demandes.
 
Sahbi Attigi était très sollicité. « T’es encore-là ! » lance-t-il à un ancien camarade de chambrée. « Hé oui, répond avec un grand sourire son interlocuteur. D’ailleurs, je ne suis pas le seul, il y a aussi, X, notre coiffeur, et plein de copains. Tu te rappelles de ton lit qui est-là ? On se le dispute tous pour qu’il nous porte chance et nous sorte de là ». Sahbi Attig, très ému, se rendra dans différents pavillons qu’il avait fréquentés, entrainant avec lui Lotfi Zitoun, ministre-conseiller auprès du Chef du Gouvernement. Aux détenus, il recommandera patience et bonne conduite, promettant que la fin de leurs souffrances ne saurait tarder. « Le ministre de la Justice, leur annoncera-t-il, travaille actuellement sur projet de loi d’amnistie, devant fixer des critères aussi clairs qu’équitables et vous allez pouvoir en bénéficier autant que possible ». Il ajoutera surtout que : « cette fois-ci, ni népotisme, ni corruption. L’équité vaudra pour tous ! »
 
S’il n’avait pas enduré les affres de Nadhour, Lotfi Zitoun, était un bon client récidiviste du 9 Avril. Mais, ici, ses prestations télévisuelles gouailleuses ont fait sa réputation. Lui aussi est interpellé par nombre de détenus. Certains se rappellent bien de Hamadi Jebali, qui avait partagé avec eux leurs chambrées, mais aussi Sadok Chourou, et d’autres dirigeants d’Ennahdha.
 
« Tout compte fait, on s’y plait… »
 
Ayant eu vent du projet d’évacuation de la prison, certains détenus qui s’y sont habitués au fil des années, ne manquent pas de s’y opposer. « Tout compte fait, nous sommes à l’aise, ici, disent-ils. Nous y avons pris nos habitudes, nous connaissons bien les gardiens et tous les gardés qui connaissent nos dossiers et sont devenus nos confidents ». 
 
« Partir ailleurs, ajoutent-ils. Même si les conditions sont difficiles, nous avons fini par nous y faire. Alors autant nous laisser ici. A moins qu’on nous remette en liberté, pour ceux qui sont éligibles à une grâce spéciale ». Syndrome compréhensible pour les psychologues, mais le maintien est inacceptable. La décision estheureusement prise.
 
De véritables cas de conscience
 
Dans la cour centrale de la prison, les discussions entre visiteurs et responsables de l’Administration des Services pénitentiaires ne s’arrêtent pas. « Que l’Assemblée nationale constituante vote pour nous les crédits nécessaires, et nous pourrons alors rénover les prisons et construire de nouvelles centrales modernes et humaines, lancent-ils ». Mais, en attendant, il va falloir traiter les cas les plus urgents. « Parmi ceux qui croupissent ici derrière les barreaux depuis plus de 20 et 25 ans, nombre sont ceux qui méritent une grâce. Il est nécessaire de statuer sur leurs dossiers, au cas par cas ! »
 
« Faut-il établir une amnistie générale et remettre en liberté tous ceux qui ont déjà purgé une bonne partie de leur longue peine ? » demande un journaliste. « Cela ne doit pas être systématique, confie un haut gradé, précisant qu’il s’exprime à titre personnel. Il faut sélectionner ceux qui le méritent le plus et ne présentent pas de danger pour la société ou risquent de récidiver ». Comment le faire ? Sur quels critères ? Un véritable cas de conscience. Mais, ce n’est pas le seul. Il y a aussi certains détenus qui, depuis de longues années de détention, n’arrêtent pad de clamer leur innocence. F, par exemple, accusé d’avoir tué sa femme, purge depuis maintenant 19 ans et trois mois, une condamnation à perpétuité, malgré ses fortes dénégations. « Sous l’atroce torture, et pour mettre fin à mes souffrances, j’étais contraint de signer de faux aveux, admettant un crime que je n’ai jamais commis. Le véritable coupable qui n’était autre que mon voisin, et bien qu’arrêté et condamné pour d’autres crimes, s’était complètement défaussé sur moi, refusant de reconnaître son forfait. Que puis-je faire, sinon m’armer patience ». 
 
A Nadhour, tous ou presque, détenus et gardiens croient en son innocence et ne manquent pas de lui témoigner leur compassion. «On l’aime beaucoup, nous dit un officier et nous l’avons affecté à la cuisine. Tous le considèrent comme un membre de l’équipe ». D’autres cas comme lui méritent réexamen du dossier, voire révision du procès. Les portes de l’espoir ne sont guère fermées.
 
Au-delà de la forte symbolique, le ministre de la Justice a bien réussi cette visite. Elle a surtout le mérite de tirer la sonnette d’alarme sur l’ensemble du dispositif pénitentiaire tunisien et de souligner l’urgence de sa réforme. Où est la part de correction par rapport à celle de la réhabilitation ? Comment doivent s’exécuter les peines et dans quelles conditions ? Quels droits garantir ? Et selon quels critères doit être accordée la grâce ? Les chantiers sont déjà lancés. Il y a aussi les effectifs à renforcer et recycler sans cesse et les moyens financiers nécessaires à mobiliser.