Opinions - 09.11.2011

Le Congrès pour la République (CPR) « Participer ou ne pas participer »

Face aux critiques adressées au parti du Congres pour la République (CPR) faisant suite aux déclarations de M. Marzouki sur sa possible participation au prochain gouvernement de coalition, il nous paraît important de partager les réflexions suivantes :

La démocratie est le seul remède pour éviter à la Tunisie une dictature de gauche, de droite ou une dictature théocratique.

Si la gestion politique du pays depuis l’indépendance notamment au niveau des libertés fondamentales n’a  pas été à la hauteur des attentes des Tunisiens, sur d’autres plans, comme l’éducation, la santé, l’économie, les droits de la femme, des progrès indéniables ont été réalisés, même si leurs fruits n’ont pas été également partagés par toutes les couches de la population. Rejeter ces acquis au nom d’une « orthodoxie révolutionnaire  du Jasmin» ou d’une « orthodoxie culturelle arabo musulmane » dont seuls certains détiendraient les clés de compréhension serait une erreur politique et humaine dont cette génération et la génération suivante feraient les frais. L’exemple de certains pays étrangers devrait nous servir de leçon.

La dictature battue, les élections démocratiques ont eu lieu et une nouvelle Tunisie  pointe à l’horizon

Quelle attitude à adopter  par le CPR?

Participer ou non au prochain gouvernement à côté des conservateurs du parti Ennahdha est une question qui agite les esprits et anime des débats parfois passionnés.

La première option consiste à refuser de participer au prochain gouvernement, laisser les conservateurs du parti Ennahdha montrer ce qu’ils sont capables de faire et de voir dans quelle mesure ils seront capables de résister aux tentations de dérive. C’est la position adoptée par le Parti démocrate Progressiste (PDP).

Les risques de dérive sont réels. Au delà de la doctrine officielle prônée par Ennahdha depuis sa création, la base de ce parti, ses militants et sympathisants galvanisés par ses récents succès électoraux sont déjà à l’œuvre pour créer un climat visant à imposer des normes de comportement conformes à une orthodoxie dont seul le parti Ennahdha serait le garant :Femmes non voilées et non pratiquants des deux sexes montrés du doigt ou harcelés, artistes et intellectuels « déviants » marginalisés, censurés formellement ou informellement, molestés.

Bien sûr, les premiers responsables seront toujours ces artistes, ces intellectuels provocateurs,  ces femmes, coupables d’avoir offusqué la morale officielle.

Le  harcèlement a déjà commencé et prend  de l’ampleur, il a été dénoncé par mes collègues universitaires réunis le1er novembre 20011 à la cité des sciences pour dénoncer les agissements des sympathisants du parti religieux. Comme il a été souligné dans cette réunion, la victoire d’Ennahdha a été interprétée par ses partisans « comme la porte ouverte à la création d’un nouveau modèle social moralisateur, où le port du voile pour les femmes serait une nécessité, où celui du nikab serait autorisé et où l’enseignement de certains concepts, idées et théories, devrait être abandonné. Aux oubliettes donc Karl Marx, un athée qui n’a plus sa place dans l’histoire de l’économie et Charles Darwin dont la théorie évolutionniste est contraire aux préceptes religieux … ».

La Tunisie est un pays arabo musulman, c’est un fait  et la question de l’identité religieuse ou linguistique de la Tunisie n’est pas et n’a pas à être un monopole des partis conservateurs. C’est l’héritage commun des Tunisiens qui ne doivent laisser personne, conservateurs ou autres, s’emparer  de cette question. Les Tunisiens sont un peuple éduqué, ils n’ont pas au regard de cette question d’identité à recevoir de leçon, pas plus qu’ils  n’ont besoin de nouveaux guides spirituels ou d’une tutelle étatique chapeautant leurs croyances et leurs façons de se comporter et de s’habiller.

Les cures d’authenticité imposées par le pouvoir directement ou indirectement sont toujours liberticides, et les tentatives de par le monde visant à créer un homme nouveau n’ont en fin de compte aboutit qu’à la répression et à la dictature.

Au nom d’une authenticité arabo musulmane, de vieux débats qu’on croyait appartenir au passé ressurgissent au premier rang desquels se trouve la place de la femme ; des droits et libertés fondamentales en tant que femme, en tant que citoyenne.

Dans une Tunisie où le taux d’alphabétisation est très élevé, où le nombre des filles à l’université est supérieur à celui des garçons, qui aurait pu penser que les droits acquis par ces femmes seraient un jour remis en cause, que l’équilibre des droits au sein de la famille, même imparfait, serait questionné,

Aucune stratégie, aucun calcul politique ne peut justifier une marche arrière dans ces domaines. Accepter d’ouvrir un débat sur la polygamie, sur la mixité dans les écoles et les universités ou sur l’institution de files d’attentes séparées  hommes femmes, dans les bus, les cinémas, les taxis, et pourquoi pas demain s’interroger sur le droit des femmes à conduire ou à voter, à se déplacer, à travailler sans autorisation à l’instar de ces sociétés présentées comme « modèle » est une atteinte à l’égalité des citoyens, un camouflet aux générations passées qui ont lutté pour l’instauration de ces droits fondamentaux et aux démocrates du pays.
La femme est un être humain à part entière, les droits des femmes et les acquis qui les concernent sont sacrés et non négociables.

Au nom de l’authenticité, à l’heure où l’ouverture sur le monde passe par la communication, par la connaissance des langues étrangères, le vieux débat sur l’arabisation resurgit comme si la langue arabe était en danger. Il y a une certaine  inconscience à prôner l’arabisation à outrance lorsqu’on se souvient des ravages que des politiques démagogiques de ce genre ont causé dans les pays voisins, comme si les leçons de l’histoire ne pouvaient jamais être retenues.
Les langues étrangères sont un atout majeur pour nos jeunes, ce sont des moyens efficaces d’ouverture aux cultures et aux différentes autres civilisations dans le monde, elles sont une arme pour nos concitoyens qui leurs ouvrent le marché de travail planétaire.

Aussi, il est impératif que les élus définissent de façon non équivoque le contenu précis des droits et libertés fondamentales des citoyens et des citoyennes et que des engagements non équivoques soient pris pour que chacun comprenne bien quel projet de société sera traduit dans la constitution et ce que chacun doit comprendre par « garantie des droits et libertés fondamentaux ».

Ainsi quel que soit le parti qui remportera les élections à venir, les principes généraux fondant la société resteront inchangeables. Ce qui change s’est la manière de gouverner, c’est l’approche économique ou politique qui change mais jamais les principes de base sur lesquels la société s’est constituée  ne sont remis en cause.

Le parti Ennahdha, une fois au pouvoir aura-t-il la volonté ou le pouvoir de discipliner ses zélotes et de leur inculquer le sens de la tolérance et du respect des droits fondamentaux des Autres ? Intégrera t-il pleinement le jeu démocratique, ne s’attaquera pas à la « modernité tunisienne », à son modèle de développement original, une fois au pouvoir, acceptera t-il l’alternance?

Seul l’avenir le dira et l’avenir sera ce que les 60% de Tunisiens qui ont voté pour d’autres partis et les 4 millions qui n’ont pas pu ou pas voulu voter en feront avec ou sans Ennahdha.


« A l’heure actuelle la formation d’un gouvernement de coalition est la meilleure garantie pour instaurer une véritable démocratie dans le pays  et pour préserver les acquis socio économiques »

La Tunisie fait ses premiers pas vers la démocratie. Ayant dû par la violence conquérir le droit à l’alternance, elle doit maintenant développer une culture démocratique qui lui permettra d’aborder sereinement les changements à venir et de s’éviter de nouvelles dictatures et de futurs soubresauts révolutionnaires.

 « C’est la première tentative de gestion démocratique du pays »

Les élections qui viennent d’avoir lieu visent la mise en place d’une assemblée constituante dont la première tâche sera de préparer une nouvelle constitution, c’est-à-dire de mettre en place  les bases juridiques d’une société dans laquelle les principes fondamentaux des droits de l’homme ne seront pas lettre morte. Cette phase de construction démocratique exige la participation d’une large proportion des représentants des différents courants politiques.

A cet égard le prochain gouvernement qui doit être de coalition nationale devra refléter les résultats des élections, et les postes ministériels doivent être répartis en conséquence.  Y participer, c’est respecter le choix des électeurs et s’assurer que les acquis sociaux économiques seront préservés. C’est la meilleure solution pour préserver l’avenir du pays car le parti conservateur religieux n’a pas la majorité dans le pays et n’a pas à lui seul le mandat d’engager l’avenir du pays et des générations futures. La participation  du CPR et des représentants de différents autres partis politiques au nouveau gouvernement est donc indispensable. Dans le cas contraire, comme l’a souligné M. Ben Achour “ce serait une exclusion de la majorité par les minorités ». Logiquement 60% des postes ministériels devront être attribués aux  parties autres qu’Ennahdha

Sauf à souhaiter retomber dans les affres du passé, l’avenir du pays ne doit pas être pensé par un seul parti. La constitution tunisienne a certainement besoin de quelques ajustements pour prémunir le pays contre de nouvelles tentatives d’usurpation du pouvoir par des minorités mais il appartient à toute la société de se mobiliser à cette fin.
La mobilisation de toutes les forces politiques, toutes tendances confondues, est primordiale pour préparer la physionomie de la Tunisie de demain qui sera la Tunisie des libertés individuelles, de l’égalité de tous devant la loi. Elle sera aussi la Tunisie de tous les tunisiens et non une Tunisie façonnée par une minorité.

A cet effet,  la vigilance de tous et du CPR en particulier est fondamentale pour contrecarrer toute tentative de nature à limiter les droits acquis et les libertés fondamentales

La participation du CPR dans un prochain gouvernement de coalition serait d’une importance capitale, elle permettrait d’éviter que des portefeuilles clés comme la Justice, la culture, l’éducation l’enseignement supérieur si importants pour l’orientation et la définition de la société ne soient concentrés entre les mains d’un seul parti.

Le CPR comme les autres partis doivent exercer le pouvoir que leur donne la légitimité du vote ; ils doivent  orienter la politique conformément au mandat qu’ils ont reçu des électeurs, et il est de leur responsabilité de défendre leur programme et leur vision si telle ou telle faction du gouvernement en place  était tentée de faire adopter des dispositions liberticides.

Certaines lignes rouges ne doivent d’aucune manière être franchies, la liberté de la presse, l’égalité homme /femme, la liberté de culte et toutes les libertés fondamentales consacrées par le droit national et international. Le fonctionnement de l’État doit être sur la base de la transparence dans la gestion administrative et financière et la non exploitation de la religion à des fins politiques.

Durant la phase transitoire qui va débuter, le CPR doit être vigilant, car  sa participation au gouvernement de coalition  ne signifie nullement complaisance ou soumission.

 Le CPR  doit veiller à ce que le caractère original de la société tunisienne soit préservé en tant que société ouverte, tolérante, progressiste et moderniste tant lors de la rédaction de la nouvelle constitution que de sa mise en œuvre.

Tous les partis ne pourront pas ou ne souhaiteront pas participer au nouveau gouvernement mais ils feront œuvre de législateurs lorsque  le moment viendra de définir la constitution. Il est impératif que l’opposition, le PDP et autres partis ayant choisi de rester en dehors du gouvernement, fasse son travail de réflexion constructive et qu’elle dynamise et galvanise le gouvernement, pour qu'il puisse obtenir des résultats. Ce choix de rester dans l’opposition présente des avantages car un gouvernement sans opposition, c'est la continuité de la dictature et la négation de la démocratie.

Aussi, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur de cette coalition, tous les partis politiques devront apporter leur contribution à la mise en place d’une nouvelle constitution  du pays qui régira le pays et assurera la protection des droits fondamentaux de tous les citoyens selon les principes et les standards internationaux reconnus par notre pays. Ainsi, nous serons en droit de dire, lors de l’adoption définitive de la nouvelle constitution progressiste et moderniste,  « que  tous les démocrates ont gagné  lors de l’élection du 23 octobre 2011. »

Habib Dahdouh
Professeur agrégé en droit
Responsable du Bureau État de droit - Nations Unies Port au Prince- Haïti
Membre fondateur du CPR