2026, l’année des trois COP: quels enjeux pour la Tunisie?
Par Dhia Bouktila. Professeur de Génétique à l’Université de Monastir - De la restauration des terres à la préservation de la biodiversité et à l’action climatique, trois rendez-vous internationaux mettent en lumière l’interdépendance des crises écologiques et la nécessité de politiques publiques cohérentes.
L’année 2026 présente une configuration particulière dans la gouvernance environnementale internationale: les conférences des Parties (COP) des trois grandes conventions issues du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, en 1992, se succèdent en quelques mois. La lutte contre la désertification, la préservation de la biodiversité et l’action climatique occupent ainsi successivement le devant de la scène internationale.
En Mongolie, en Arménie puis en Turquie, les États sont appelés à examiner leurs engagements et à accélérer leur mise en œuvre. Derrière ces trois rendez-vous se dessine une question commune: comment répondre à des crises écologiques étroitement liées lorsque les négociations, les instruments de financement et les politiques publiques demeurent souvent organisés séparément? Pour la Tunisie, confrontée à la rareté de l’eau, à la dégradation des terres et à la vulnérabilité de ses systèmes agricoles, cette question dépasse le cadre diplomatique.
Mongolie, 17–28 août 2026: restaurer les terres, restaurer l’espoir
La COP17 de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD) s’est tenue à Oulan-Bator, du 17 au 28 août 2026, sous le thème Restoring Land. Restoring Hope (« Restaurer les terres, restaurer l’espoir »). La lutte contre la désertification en constituait un enjeu central, aux côtés de la restauration des terres dégradées et du renforcement de la résilience face à la sécheresse. Le phénomène ne se limite pas à l’avancée des déserts : il désigne la dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et subhumides sèches, sous l’effet de facteurs climatiques et d’activités humaines. Il menace ainsi la productivité des sols, les écosystèmes et les moyens de subsistance des populations.
Les enjeux sont à la fois agroécologiques, économiques et sociaux. La dégradation des sols réduit leur capacité à soutenir la production agricole, à retenir l’eau et à assurer leurs fonctions écologiques. Elle fragilise également les moyens de subsistance des populations rurales et peut, lorsqu’elle se conjugue à d’autres facteurs, contribuer aux déplacements de population.
La conférence a débouché sur plusieurs décisions concernant notamment la neutralité en matière de dégradation des terres (Note 1), les parcours pastoraux et la lutte contre la sécheresse. La mobilisation des financements et la participation du secteur privé ont également occupé une place importante dans les discussions.[1]
Pour la Tunisie, la lutte contre la désertification exige une approche qui dépasse les interventions ponctuelles de fixation des dunes ou de plantation d’arbres. Elle repose sur une gestion intégrée des sols, des ressources en eau, du couvert végétal et des usages des terres, adaptée aux caractéristiques de chaque territoire. L’agriculture de conservation et les approches régénératrices offrent, à cet égard, des pistes intéressantes, notamment par la réduction du travail du sol, le maintien d’une couverture végétale et la diversification des cultures. Leur pertinence dépend toutefois de leur adaptation aux conditions agroclimatiques locales et de leur capacité à maintenir la productivité agricole.
Arménie, 19–30 octobre 2026 : agir pour la nature
La COP17 de la Convention sur la diversité biologique (CDB) se tient à Erevan, du 19 au 30 octobre 2026, sous le slogan Taking Action for Nature (« Agir pour la nature »). Elle constitue une étape majeure dans la mise en œuvre du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté en 2022, qui fixe 23 cibles à atteindre d’ici 2030.[2]
Cette conférence doit notamment permettre le premier examen mondial des progrès collectifs accomplis dans la mise en œuvre de ce cadre. L’enjeu est de mesurer les avancées, d’identifier les lacunes et d’accélérer l’action face à l’érosion de la biodiversité. Les discussions concernent la conservation des écosystèmes, la restauration des milieux dégradés, l’utilisation durable des ressources biologiques et la mobilisation des financements nécessaires.
La biodiversité ne se résume pourtant pas à la protection des espèces menacées ou des espaces naturels. Elle comprend également la diversité génétique au sein des espèces, qui constitue une ressource essentielle pour l’adaptation des organismes et l’évolution des systèmes de production.
Dans le domaine agricole, les variétés locales et les espèces apparentées aux plantes cultivées peuvent présenter des caractéristiques utiles pour rechercher des résistances aux maladies, améliorer la tolérance aux stress environnementaux ou diversifier les productions. Leur valorisation suppose toutefois un travail scientifique : caractérisation des ressources, identification des caractères recherchés et validation expérimentale de leur intérêt.
Pour la Tunisie, l’inventaire, la caractérisation, le suivi et la préservation de la biodiversité constituent des leviers complémentaires pour renforcer la sécurité alimentaire, soutenir l’innovation agricole et valoriser durablement le patrimoine biologique national. L’actualisation régulière des connaissances sur les espèces et les ressources génétiques permet notamment de mieux identifier leur potentiel et les menaces qui pèsent sur elles. Cette démarche soulève également des enjeux stratégiques liés à l’accès aux ressources génétiques, aux savoirs associés et au partage équitable des avantages issus de leur utilisation.[3]
Turquie, 9–20 novembre 2026: du consensus à l’action climatique
La COP31 de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) se tiendra à Antalya, du 9 au 20 novembre 2026. Réunissant les Parties à la Convention, elle portera notamment sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, l’adaptation, le financement climatique et la mise en œuvre de l’Accord de Paris. La présidence turque entend favoriser le passage du dialogue au consensus, puis à l’action, afin de traduire les engagements internationaux en mesures concrètes.[4]
L’enjeu est considérable : l’augmentation des températures et la modification des régimes de précipitations affectent les ressources en eau, les écosystèmes et les activités agricoles. Les réponses doivent donc associer la réduction des émissions à des mesures d’adaptation tenant compte des vulnérabilités propres à chaque territoire.
Pour la Tunisie, l’adaptation constitue un enjeu majeur de développement. Elle suppose de mieux gérer les ressources en eau, de réduire les pertes dans les réseaux et de développer la réutilisation sûre des eaux usées traitées. Dans l’agriculture, elle implique d’adapter les systèmes céréaliers et oléicoles au stress hydrique, de valoriser les ressources génétiques locales et d’améliorer l’anticipation des sécheresses. La protection des oasis, des forêts, des parcours et du littoral complète cette démarche. L’enjeu est de coordonner ces priorités dans une stratégie territoriale cohérente, fondée sur les connaissances scientifiques et le suivi des résultats.
Trois COP, une même réalité écologique
La succession de ces conférences rappelle que les trois crises environnementales ne sont pas indépendantes.
Le changement climatique peut accentuer les sécheresses et exercer des pressions supplémentaires sur les sols et les écosystèmes. La dégradation des terres fragilise la végétation, réduit certaines fonctions écologiques et menace les habitats. La perte de biodiversité, quant à elle, peut affaiblir la capacité des écosystèmes à résister aux perturbations et à se rétablir.
L’enjeu est donc de mieux articuler les politiques sans confondre les objectifs propres à chaque convention. Les trois COP disposent de cadres de négociation distincts, mais leur mise en œuvre gagne à s’appuyer sur des diagnostics scientifiques communs et des mécanismes de financement complémentaires.
Cette nécessité de coordination a d’ailleurs été explicitement soulignée dans la Déclaration d’Erevan adoptée lors du Sommet des dirigeants consacré à la biodiversité, le 16 octobre 2026, qui appelle notamment à renforcer les synergies entre les conventions de Rio.[5]
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Pour la Tunisie, l’enjeu est celui de la cohérence
La Tunisie dispose déjà de cadres nationaux relatifs à la lutte contre la désertification[6], à la biodiversité[7] et au changement climatique[8]. Le défi ne consiste donc pas uniquement à multiplier les stratégies ou à renouveler les engagements internationaux, mais à renforcer leur articulation dans la mise en œuvre.
Cela suppose de décloisonner la mise en œuvre de ces trois cadres en coordonnant leurs objectifs, les priorités d’investissement et les dispositifs de suivi. Les politiques agricoles illustrent cet enjeu : elles doivent contribuer à l’adaptation au changement climatique tout en limitant la dégradation des sols et en préservant la biodiversité.
La valorisation des ressources génétiques nationales constitue un exemple concret de cette convergence. L’étude des espèces locales et des apparentés sauvages des plantes cultivées peut permettre d’identifier des caractères utiles à l’adaptation au stress hydrique et aux températures élevées. Leur utilisation dans l’amélioration des cultures peut renforcer la résilience agricole, tandis que des pratiques de gestion durable des sols contribuent à la restauration des terres dégradées.
L’enjeu est aussi économique. La dégradation des ressources naturelles compromet la productivité et accroît la vulnérabilité des activités qui en dépendent. À l’inverse, une gestion intégrée des terres, de l’eau, des ressources génétiques et des risques climatiques peut améliorer la résilience des filières agricoles, préserver leur potentiel productif et favoriser la création de valeur ajoutée.
L’année 2026 offre ainsi à la Tunisie une occasion de dépasser une approche sectorielle des enjeux environnementaux. La portée des trois COP ne se mesurera pas seulement aux déclarations adoptées, mais à la capacité des États à traduire leurs engagements en décisions coordonnées et en résultats vérifiables.
Car lorsque les crises écologiques sont interdépendantes, la cohérence des réponses devient elle-même un enjeu stratégique.
Dhia Bouktila
Professeur de Génétique à l’Université de Monastir
Spécialiste en génomique appliquée aux systèmes agricoles et environnementaux
Travaille sur les enjeux de souveraineté biologique et de gouvernance du savoir scientifique
Références institutionnelles
[1] Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD). COP17 - Restoring Land. Restoring Hope, Oulan-Bator, 17–28 août 2026. Site officiel de la COP17: https://www.unccd.int/cop17
[2] Convention sur la diversité biologique (CDB). COP17, Erevan, 19–30 octobre 2026. Présentation officielle, slogan et objectifs de la conférence. Site officiel de la COP17: https://www.cbd.int/conferences/2026
[3] Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique, Protocole de Nagoya sur l’accès aux ressources génétiques et le partage juste et équitable des avantages découlant de leur utilisation. https://www.cbd.int/abs/doc/protocol/nagoya-protocol-en.pdf
[4] Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). COP31, Antalya, 9–20 novembre 2026. Présentation officielle et priorités des négociations. Site officiel de la COP31: https://unfccc.int/cop31
[5] Présidence arménienne de la COP17, Yerevan Declaration – Taking Action for Nature, 16 octobre 2026. Texte intégral de la Déclaration, site officiel de la COP17 : https://cop17yerevan.am/en/press-releases-2
[6] Ministère de l’Environnement de Tunisie. Les orientations et les activités programmées dans le domaine de la lutte contre la désertification et la dégradation des terres. Présentation de la mise en œuvre du Plan d’action national de lutte contre la désertification (2018–2030). https://environnement.gov.tn/tunisie-environnement/la-lutte-contre-la-desertification-et-la-degradation-des-terres/les-orientations-et-les-activites-programmees-dans-le-domaine-de-la-lutte-contre-la-desertification-et-la-degradation-des-terres
[7] Ministère de l’Environnement de Tunisie. Évolution de la planification nationale en matière de diversité biologique. Présentation des stratégies nationales et du plan d’action 2025–2030, aligné sur le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal. https://environnement.gov.tn/tunisie-environnement/la-diversite-biologique/evolution-de-la-planification-nationale-en-matiere-de-diversite-biologique
[8] Ministère de l’Environnement de Tunisie. Engagements et priorités de la Tunisie en vertu de l’Accord de Paris sur le climat. Présentation de la contribution déterminée au niveau national (CDN) et des dispositifs de coordination pour sa mise en œuvre. https://www.environnement.gov.tn/tunisie-environnement/les-changements-climatiques/engagements-et-priorites-de-la-tunisie-en-vertu-de-laccord-de-paris-sur-le-climat
Note
1. La neutralité en matière de dégradation des terres signifie qu'à l'échelle d'un territoire donné, les pertes de terres productives doivent être compensées par des gains équivalents, de manière à ce que la quantité et la qualité globales des ressources terrestres restent stables ou s'améliorent.
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