Riadh Zghal: La demande sociale pour la science et la technologie, un levier de développement inclusif
Par Riadh Zghal - L'investissement en éducation et formation, à lui seul, ne produit pas nécessairement les retombées économiques et sociales attendues s’il n’y a pas une demande sociale pour la science et la technologie. Lorsque l’intérêt pour la science et la technologie (ST) se réduit aux biens de consommation et l’engouement pour les diplômes, cela ne change quasiment rien sur une situation économique et sociale problématique. En revanche, le recours au quotidien au savoir scientifique comme nécessité, comme source d’innovation technologique et pour le décideur comme domaine stratégique à considérer dans la planification des politiques à moyen et long terme, servira de levier de développement durable.
La demande sociale pour la science et la technologie n’est pas une tendance spontanée largement partagée par la population nationale mais peut faire l’objet d’un choix politique délibéré agissant comme levier de développement économique et de souveraineté nationale. Pour cela, l’Etat donne l’exemple d’abord en soumettant ses choix politiques à des considérations de savoir. Ce n’est pas seulement le savoir dont disposerait un gouvernement de technocrates mais aussi les savoirs théoriques les plus actuels dont disposent les universitaires ainsi que la connaissance, produit de leurs recherches empiriques sur le territoire national, celle formée par l’expérience dans les divers domaines quel que soit le niveau éducatif de praticiens qui exercent des activités, tout en innovant ou en mettant à profit de façon judicieuse un héritage de savoirs traversant les générations tout en étant opérationnel.
Le besoin social de sciences et de technologie se manifeste par les choix stratégiques de l’Etat, l’investissement public et privé dans la recherche scientifique et la recherche et développement. Il apparaît dans les modes de gestion des entreprises et des institutions sociales et gouvernementales à travers la tendance et la capacité à tirer profit des potentialités du capital intellectuel disponible pour assurer une gouvernance performante, créer de la valeur, et réaliser divers objectifs, notamment les plus ambitieux. Si l’intérêt pour la science se réduit à la course aux diplômes sans opportunités ni capacités de traduire les savoirs acquis en actions productives —en réalité les deux vont ensemble— faute d’une culture nationale où la valorisation du capital intellectuel et la demande sociale pour la science et la technologie occupent peu d’espace dans les représentations collectives, alors s’ouvre la porte au chômage structurel des diplômés, la fuite des compétences et la sous-performance généralisée entretenue par le gaspillage du capital humain national formé au prix de lourds investissements financiers et des efforts incommensurables. En réalité, la demande pour la science et la technologie est une affaire de politique, d’acteurs sociaux, d’institutions, de culture, bref de société…
A cet égard, l’expérience de la Chine qui, en quelques années est passée du statut de pays pauvre du Tiers Monde à celui de la seconde grande puissance économique du monde, demeure édifiante. D’une décennie à l’autre, la Chine a orienté sa stratégie de développement économique et social d’abord vers l’industrialisation et le passage d’une économie extractive à une économie productive, puis vers le développement des technologies de l’information et de la communication conduisant progressivement vers l’assurance d’une souveraineté scientifique et technologique, les deux étant inséparables de la souveraineté nationale dans une économie mondiale où l’innovation technologique a transformé les termes de la concurrence.
Si l'on admet que la science et la technologie se développent selon une demande sociale et politique, on comprend aisément pourquoi dans l'histoire, ce sont les époques d'essor civilisationnel qui ont connu le plus d'inventions et l'émergence d'un statut privilégié du savant. La science, produit social, répondant à une demande sociale, est influencée par la structure de la société, ses valeurs, ses processus de fonctionnement social, économique et politique reflétant ses besoins. Or comme l’écrivait Engels : «Si la société a des besoins techniques, ceux-ci feront plus progresser la science que dix universités.»
La demande pour la science peut être freinée par les bas revenus par tête d’habitant et, partant, par la modestie des exigences des citoyens relatives à la qualité et la performance des produits et des services. De même, les entreprises sont peu demandeuses de science et technologie développées au niveau national pour de nombreuses raisons : l’absence de prédisposition et de moyens à investir dans la recherche et développement, la connexion absente ou squelettique entre le monde académique et celui de la production, la solution «facile» de l’importation des technologies. En revanche, on observe que dans leur effort d’appropriation de la technologie, des entreprises réalisent des innovations. L'appropriation de la technologie réside en un processus de mise en œuvre des capacités intellectuelles et créatives, individuelles et collectives, pour la maîtrise de technologies disponibles et l'innovation. Elle se réalise lorsque cadres et travailleurs adoptent un rapport «intelligent» à la technologie importée pour la comprendre, la maîtriser, l’exploiter au mieux et éventuellement la transformer. Les mécanismes d'appropriation de la technologie s'appliquent à un continuum d'activités allant de la maîtrise d'un processus de maintenance des équipements à des innovations améliorant les procédés de fabrication, jusqu’au dépôt de brevets et l'exportation du know how. Ces innovations, lorsqu’elles sont documentées, qu’elles sont soumises à un examen scientifique, peuvent aboutir à des innovations radicales qui transforment aussi bien les processus de production que ceux de la gouvernance de l’entreprise.
Un tel rapport à la technologie existe dans beaucoup d’entreprises. En revanche, ce dont le pays a besoin pour faire de la ST un levier et un accélérateur du développement économique et social, c’est la mise à niveau et la dynamisation de son système national d’innovation. Ce système est constitué d’institutions sociales et politiques de formation, de recherche scientifique, de recherche et développement, de financement. Ce qui crée la dynamique de l’écosystème de l’innovation, ce sont les interactions entre les scientifiques, les producteurs et les utilisateurs de la technologie à l'intérieur des institutions sociales et politiques. L’impact du système national d’innovation sur le processus de développement national dépend de la capacité d’absorption des innovations lorsque celles technologiques s’accompagnent d’innovations sociales et politiques.
Riadh Zghal