Ridha Bergaoui: Mégaprojets et relance de la filière laitière tunisienne
Par Ridha Bergaoui - Le cheptel bovin tunisien a connu ces dernières années une baisse importante de ses effectifs, accentuant les déficits nationaux en lait et en viande rouge. Face à cette situation, le ministère de l’Agriculture a engagé une stratégie 2026-2030 visant à relancer les filières animales et à reconstituer le cheptel national en s’appuyant surtout sur les petits éleveurs.
Parallèlement, plusieurs pays, confrontés eux aussi à des déficits en lait et en viande, ont choisi une autre voie: celle des mégaprojets d’élevage, fondés sur des exploitations de très grande taille et des troupeaux comptant des dizaines de milliers de vaches laitières.
Mégaprojets laitiers et sécurité alimentaire
De l’Arabie saoudite au Qatar, en passant par les Émirats arabes unis et Oman, plusieurs pays du Moyen-Orient ont développé de grandes exploitations laitières intégrées pour renforcer leur sécurité alimentaire et réduire leur dépendance aux importations. Ces complexes associent élevage intensif, production d’aliments pour animaux, transformation industrielle et commercialisation. Ils reposent sur des investissements importants, des technologies avancées et une organisation rigoureuse, mais aussi sur des ressources financières et des infrastructures conséquentes.
En Arabie saoudite, le groupe Almarai exploite de grandes fermes laitières et a même investi dans des productions agricoles à l’étranger pour sécuriser l’approvisionnement de ses troupeaux en aliments. Au Qatar, Baladna a rapidement développé la production de lait frais après la crise diplomatique de 2017, tandis qu’aux Émirats arabes unis, Al Rawabi s’appuie sur un élevage intensif et une importante unité de transformation.
De son coté, l’Algérie a engagé l'un des projets d’élevage des plus ambitieux jamais lancés en Afrique et dans le monde: le projet Baladna El Djazaïr. Ce projet est le fruit d’un partenariat entre l’État algérien et le groupe qatari Baladna, et porte sur un investissement d'environ 3,5 milliards de dollars. L’objectif du projet est la couverture d’environ 50 % des besoins de l’Algérie en lait en poudre, estimé à 400 000 tonnes importées chaque année.
Le projet est localisé à Adrar (au Sud-Ouest, au cœur du Sahara). Il porte sur environ 117 000 hectares et doit progressivement atteindre, sur une période d’environ neuf ans, 270 000 vaches laitières. La production annoncée serait de près de 1,7 milliard de litres de lait par an qui seront transformées en 190 000 à 200 000 tonnes de lait en poudre. Le projet prévoit également l’engraissement des veaux mâles issus des troupeaux laitiers. Les autorités algériennes ont annoncé que près de 85 000 à 95 000 jeunes bovins seront commercialisés chaque année pour alimenter le marché national de la viande rouge. Le projet projette créer au moins 5 000 emplois directs et 24 000 emplois sur toute la chaine.
Le complexe associera cultures céréalières et fourragères, élevage bovin laitier et transformation industrielle du lait. Des centaines de forages profonds, des systèmes d'irrigation modernes, et des infrastructures routières et énergétiques sont également prévus. Le projet s’appuie sur des technologies de pointe comme le refroidissement automatique des étables, traite robotisée, rationnement informatisé, gestion numérique des troupeaux, irrigation de précision…
Officiellement lancé en 2024, le projet entame sa deuxième phase avec l’accueil, à partir du mois de novembre 2026, d’un cheptel de 30 000 génisses laitières de race Holstein issues de neuf États américains à travers 109 vols cargo.
Le choix d’Adrar, en plein dans le Sahara, semble à priori non justifié. Dans ces régions au climat très rude et hostile, les températures peuvent atteindre les 50°C à l’ombre, le jour et de -5 à -15 °C la nuit, ce qui semble incompatible avec l’élevage de la vache laitière du genre Holstein qui a été sélectionnée pour des climats beaucoup plus doux. Toutefois le Sahara présente pour le projet plusieurs avantages dont le plus important est la présence de la nappe d’eau douce de l’Albien, également appelée l’aquifère du Continental Intercalaire. Il s’agit de la plus grande nappe souterraine du monde, à cheval sur l’Algérie (70 % environ), la Libye (20%) et la Tunisie (10%). La faible pression foncière, la disponibilité de très grandes surfaces disponibles, la possibilité d'irrigation par pivots et le fort ensoleillement (source d’énergie solaire), représentent également des avantages importants pour la réalisation du projet.
Ces expériences illustrent les possibilités offertes par les technologies et l’intégration industrielle, mais également la dépendance de ces systèmes à l’énergie, aux aliments du bétail, l’eau et aux finances.
Des mégaprojets pour relancer la filière bovine nationale?
Les mégafermes laitières, constituent une prouesse technique et industrielle. Elles permettent de concentrer les moyens, de profiter des technologies de pointe, de mécaniser les opérations et de produire des volumes importants. Elles soulèvent néanmoins des interrogations sur leur rentabilité réelle, leur empreinte environnementale, le bien-être animal et leurs conséquences sociales. Si les économies d’échelle peuvent améliorer la productivité, la concentration des animaux et des moyens de production peut aussi accroître la vulnérabilité du système face aux sécheresses, aux maladies et aux ruptures d’approvisionnement.
La Tunisie pourrait, en théorie du moins, envisager un projet laitier de grande dimension dans le Sud, en mobilisant l’eau des nappes profondes souterraines, les compétences nationales, les technologies modernes et l’énergie solaire. Mais la faisabilité technique ne garantit ni la rentabilité économique ni la durabilité environnementale. Les ressources hydriques du pays sont déjà soumises à une forte pression et les moyens financiers restent limités. Contrairement à nos voisins, la Tunisie ne dispose ni des mêmes ressources énergétiques ni des mêmes étendues foncières. Le modèle de mégafermes laitières, basé sur l’irrigation massive de cultures fourragères dans le désert et l’élevage intensif, paraît donc particulièrement risqué, difficile et peu raisonnable.
Ces mégaprojets montrent toutefois que la réalisation de l’autosuffisance alimentaire nécessite avant tout une forte volonté politique qui se traduit nécessairement par un soutien politique, technique, économique et financier du projet. Ces pays ont jugé que la sécurité alimentaire et la souveraineté nationale passent avant la rentabilité. Ils montrent également que les solutions techniques existent pour surmonter tous les problèmes (y compris des conditions d’ambiance hostiles à la Holstein) et qu’il est possible d’avoir d’excellentes performances, même en plein sahara, en faisant recours à un cheptel hautement sélectionné, une alimentation de qualité, une hygiène stricte et une gestion rationnelle en faisant recours aux technologies modernes (robotique, mécanisation, automatisation, irrigation intelligente, gestion numérique des élevages…).
En Tunisie, l’agriculture est dominée par la petite exploitation
En Tunisie, le morcellement et la petite taille des exploitations agricoles constituent une contrainte majeure qui limite la production et les rendements agricoles. En effet, l’agriculture et l’élevage reposent largement sur les petites exploitations familiales. Environ 550 000 exploitants se partagent 4,5 millions d’ha de terre agricole (soit 27,5 % du territoire). Majoritairement ces exploitations sont organisées sur des parcelles morcelées de moins de 10 hectares.
Cette contrainte représente un handicap pour la modernisation du secteur, sa mécanisation et l’amélioration de sa productivité. On se rappelle tous de la tentative menée par le ministre Ben Salah dans les années 1960 pour instaurer le système des coopératives agricoles, détruire au bull doser les tabias et mettre en commun matériel et cheptel. Malheureusement cette tentative a échoué et la situation ne cesse de s’empirer avec le partage des terres lors des héritages et le développement des constructions et des infrastructures.
Quant à l’élevage, il repose sur une multitude de petits exploitants. On compte plus de 350 000 éleveurs, dont la majorité détient un cheptel réduit. Le secteur bovin laitier compte environ 412 000 vaches laitières (dont 60% du type Holstein), réparties sur des dizaines de milliers de petites fermes, avec une moyenne de seulement 2 à 5 vaches par éleveur.
Dans un pays confronté à un stress hydrique permanent, des ressources limitées, les contraintes foncières, structurelles et socio-économiques des exploitations agricoles, les mégaprojets ne sont d’aucun intérêt. Le modèle le plus adapté est un réseau de petits et moyens éleveurs modernes, bien organisés, complété par des unités de production de taille maîtrisée. Les fermes familiales reposent sur une main-d’œuvre domestique, produisent des volumes modestes mais s’intègrent bien aux ressources locales. Elles offrent une bonne résilience sociale et environnementale.
Pour la filière bovine tunisienne, le véritable défi serait de produire davantage et à un coût acceptable, sans épuiser les maigres ressources dont dépend l’agriculture aujourd’hui et demain.
Il faut rappeler que la Tunisie avait atteint son autosuffisance en lait dans les années 2000, avec même un excédent qui a justifié la création d’une usine de fabrication du lait en poudre, et que la filière bovine nationale est le fruit de nombreux efforts et d’une stratégie mise en place depuis les années 1960.
Stratégie de relance de la filière laitière
Afin de relancer l’élevage bovin, la stratégie engagée par le Ministère de l’agriculture prévoit d’augmenter les effectifs, d’améliorer la productivité, de renforcer la couverture sanitaire vétérinaire, de développer l’utilisation des ressources fourragères locales et de moderniser le suivi des troupeaux grâce à la numérisation. Elle accorde également une attention particulière à l’adaptation au changement climatique, à la gestion de l’eau, au soutien des petits éleveurs et à l’amélioration de la collecte du lait.
Toutefois, aucune stratégie de relance ne pourra réussir durablement si l’élevage ne permet pas aux producteurs de vivre de leur travail. C’est là que se situe l’un des principaux blocages de la filière. Techniciens et professionnels s’accordent pour signaler que le prix du lait payé au producteur, fixé à 1,340 dinar le litre, est inférieur au coût de production (allant de 1,700 à 1,900 DT) surtout avec la hausse continue des prix des intrants (génisse de remplacement, aliments concentrés, logement, soins vétérinaires, main d’œuvre…). Par ailleurs, les années successives de sécheresse ont aggravé la situation et multiplié les difficultés des petits éleveurs. Il est évident que lorsque la production entraîne des pertes, les éleveurs réduisent leurs troupeaux, renoncent au renouvellement des vaches ou abandonnent progressivement leur activité. Ceci est la raison principale de la chute des effectifs du cheptel bovin et l’effondrement de la production (lait et viande bovine).
La reconstitution du cheptel passe nécessairement par une rémunération juste du lait aux producteurs leur permettant de couvrir les charges et de dégager une marge suffisante pour vivre dignement et investir. Le coût de l’autosuffisance alimentaire ne peut reposer uniquement sur les éleveurs. Aux autorités politiques de trouver la solution pour que cette augmentation ne se répercute pas sur le consommateur, dont le pouvoir d’achat est déjà fragilisé.
Par ailleurs, l’encadrement des petits éleveurs, afin d’améliorer la conduite des animaux et la productivité, les aider également à s’organiser pour mieux acheter et commercialiser leurs produits, permettront d’abaisser les couts et d’améliorer la qualité.
Enfin, la relance de l’élevage bovin nécessite de renforcer la recherche surtout en sélection génétique et en alimentation animale. Le développement de races mixtes, produisant lait et viande, en complément de la Holstein, mérite d’être étudié. Cette orientation permettrait de mieux valoriser les ressources locales et de contribuer à réduire le déficit en viande rouge.
Conclusion
Pour relancer la production laitière et de viande bovine, la Tunisie n’a pas besoin de reproduire le modèle des mégafermes, d’ailleurs elle n’a ni les ressources hydriques ni les moyens financiers nécessaires. La Tunisie, avec peu de moyens et malgré de nombreuses contraintes, a pu atteindre dans les années 2000 son autosuffisance en lait, grâce à une volonté politique sans faille et une stratégie axée surtout sur le soutien aux petits éleveurs et l’intérêt du consommateur.
Le modèle tunisien doit continuer à s’appuyer sur les petits éleveurs, qui détiennent la plus grande partie du cheptel, en leur associant des unités modernes de taille maîtrisée. Ces élevages doivent être performants, bien encadrés et intégrés à la filière.
La réussite de l’élevage bovin repose avant tout sur une vache performante, une alimentation maîtrisée, un accompagnement technique efficace et une rémunération équitable des éleveurs. Cette dernière condition est indispensable à la reconstitution du cheptel et la relance de la filière.
L’autonomie alimentaire dépend certes du volume de la production mais également de la durabilité des filières, la rentabilité des exploitations, la maîtrise des ressources, la capacité à s’adapter au dérèglement climatique et le niveau de dépendance aux marchés étrangers. L’enjeu est de reconstruire une filière bovine viable, performante et adaptée à nos ressources, une filière rentable et durable.
En définitive, l’autosuffisance se construit progressivement, grâce à des élevages économiquement viables, capables de résister aux aléas climatiques, de préserver les ressources naturelles et de fournir aux consommateurs du lait et de la viande de qualité et à des prix accessibles.
Le véritable défi de l’élevage tunisien est de produire plus, mieux, durablement, en conciliant les intérêts des éleveurs, les exigences environnementales et le pouvoir d’achat des citoyens.
Ridha Bergaoui
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