News - 06.10.2026

Kamel Ayadi: Cette vie que l’IA nous promet vaut-elle vraiment la peine d’être vécue?

Kamel Ayadi: Cette vie que l’IA nous promet vaut-elle vraiment la peine d’être vécue?

Par Kamel Ayadi. Expert International en Gouvernance et ancien Ministre - Il y a des déclarations de personnalités publiques du monde scientifique et industriel qui ressemblent plutôt à des délires, qui relèvent davantage de l’angélisme technologique que de l’aspiration légitime à une existence meilleure: Laurent Alexandre, médecin, haut fonctionnaire, entrepreneur, écrivain et chroniqueur français, connu pour ses prises de position sur le transhumanisme et la longévité, souvent présent dans les médias français, déclare avec une certitude déconcertante, qui ne laisse aucune place au doute, que «l’homme qui vivra 1 000 ans est déjà né».

D’autres prédictions, plus raisonnables, professées par des scientifiques plus prudents, affirment que ceux qui seront encore en vie dans 10 ans pourraient avoir la chance de vivre jusqu’à 150 ou 160 ans grâce à l’intégration de l’IA dans les recherches biologiques, qui permettront de ralentir ou de réparer les processus du vieillissement.

Avec la longévité sur Terre que nous promettent les scientifiques et les industriels, Elon Musk nous peint un autre tableau de l’avenir avec de très belles promesses, qu’il réitère à chaque interview, dont la dernière lors de son passage au forum de Davos, et qui se résument en un futur «of amazing abundance» (un avenir avec une abondance incroyable) dans les 10 à 20 prochaines années. Cet avenir sera marqué par des prouesses technologiques qui rendront le travail optionnel, car les robots, dont le nombre sera le double de celui des humains, pourront faire tout à notre place, et l’argent perdra toute son importance et sa valeur, car, en situation d’abondance, tout sera à portée de main et, par conséquent, sa valeur marchande baissera de manière drastique.

Une vie où les humains seront allègrement servis par des robots humanoïdes, une économie d’abondance, de nouvelles sources d’énergie, une automatisation massive et une productivité très élevée, une grande partie des emplois automatisés et, comme corollaire, des humains oisifs qui devront trouver comment occuper leur temps. À tout cela s’ajoute, bien sûr, sa promesse d’une vie paisible sur Mars pour ceux, parmi les privilégiés, qui auront les moyens de se payer ce voyage et d’éviter une catastrophe qui pourrait mettre fin à la vie sur Terre. Tout cela, bien sûr, n’est pas de l’ordre des spéculations personnelles, mais des projections d’Elon Musk.

Tant de promesses, tant de revers!

Le régal ne s’arrêtera pas à ce niveau. Il faut lui ajouter le confort de ne plus avoir besoin de faire d’efforts, non pas uniquement d’efforts physiques, avec la bienveillance des humanoïdes, mais surtout d’efforts intellectuels, avec l’abondance de l’IA générative et des LLM (Large Language Models), dont la capacité à générer des textes, des vidéos, des images et du code se multiplie de jour en jour et dont le nombre de modèles se multiplie également avec une facilité déconcertante: Amodei a quitté ChatGPT pour créer Claude, devenu l’un des géants des LLM en l’espace de trois ans.

Plus besoin de réfléchir tant qu’il y aura des agents IA qui réfléchiront à notre place, transformeront nos pensées en écrits structurés et corrects, répondront à nos e-mails et à nos courriers. Plus besoin d’apprendre la syntaxe, de faire la différence entre un accent grave et un accent aigu, de bien accorder le participe passé en fonction de son ordre dans une phrase. Plus besoin de lire pour enrichir son vocabulaire. Plus besoin d’apprendre d’autres langues, car la traduction serait intégrée avec le vocal. Plus besoin de développer ses capacités cognitives, car, avec les assistants LLM, les humains peuvent sous-traiter toute leur activité intellectuelle, ou presque.

Plus besoin d’écrire des livres qui demandent beaucoup d’efforts, de la persistance et des capacités intellectuelles, car il n’y aura pas de gens pour les lire. Distraits comme ils sont, les humains passeront plus de temps à scroller des écrans, à la recherche de la prochaine dose de dopamine, à regarder des images et des vidéos courtes qu’à se fixer sur des pages écrites. Dans une culture de l’image et de l’instantané, inutile de proposer des contenus riches nécessitant une certaine capacité intellectuelle et une haute concentration.

Cette réalité n’a rien d’une prophétie, c’est une tendance réelle. Des écrivains, comme Yuval Noah Harari, ont décidé de ne plus écrire et de s’exprimer par des vidéos courtes de manière régulière. Il n’est pas le seul à avoir su déceler cette tendance, d’autres, encore plus nombreux, ont décidé de coécrire leurs livres avec l’IA. Quel dommage! Car une grande partie de la civilisation humaine est fondée sur l’écriture, le récit, la dissertation, l’argumentation, le narratif et la lente construction d’une pensée.

Ce que nous observons déjà n’est que le début. Si le projet d’Elon Musk, sur lequel son entreprise Neuralink s’est spécialisée, en l’occurrence la production d’implants BCI (Brain-Computer Interface / interface cerveau-ordinateur), arrive à sa pleine maturité, il sera accompagné par un changement complet. Des tests concluants ont été effectués sur des sujets souffrant d’un handicap moteur. Les implants leur ont permis de retrouver le contrôle de leurs organes. La prochaine étape consistera à généraliser ces implants de puces dans les cerveaux d’humains normaux.

Alexandr Wang, entrepreneur américain de l’IA et fondateur de Scale AI, aujourd’hui dirigeant de l’activité «Superintelligence» de Meta, a déclaré qu’il ne ferait son premier bébé qu’une fois rassuré sur la maturité de cette technologie. Il ne conçoit pas que son enfant se limite à son quotient d’intelligence biologique.

Mis à part le gap que ce genre de technologie pourrait créer entre ceux qui ont les moyens de se la procurer et ceux qui n’en ont pas, à savoir deux catégories d’humains — les premiers, super-intelligents, dotés de capacités mentales extraordinaires, et une deuxième catégorie de gens normaux —, cette vision transhumaniste de la fusion homme-machine pose des questions éthiques sérieuses.

On est sorti du concept de l’humain augmenté vers l’humain remplacé par la machine. Les neuroscientifiques n’arrêtent pas de marteler les effets néfastes du recours excessif aux agents de l’IA générative sur les capacités cognitives. Cette célèbre phrase résume tout : «Your brain, use it or lose it» (soit vous utilisez votre cerveau, soit vous le perdez à jamais). Si vous n’utilisez pas votre cerveau en le confrontant aux difficultés de la créativité, de la rédaction et de l’apprentissage profond, vous perdez toute sa plasticité neuronale et il entrera en hibernation (offloading). Il semble que l’humain ait cédé l’apprentissage profond à la machine et ait adopté une forme d’apprentissage superficiel.

Que restera-t-il pour donner un sens à la vie?

Je suis curieux de comprendre comment des gens comme Elon Musk vivent la contradiction entre une IA qui nous promet toute cette belle et très longue vie, mais qui est également capable de conduire à l’extinction de la vie entière sur Terre dans très peu d’années. Puisqu’il reconnaît les risques existentiels de l’IA à court terme, ceux-ci pourraient gâcher cette longévité promise.

En plus, et à supposer que tout ce que nous promet E. Musk se réalise, une vie où la technologie résout tous les problèmes, crée l’abondance, prolonge la longévité et renvoie les humains dans l’oisiveté: n’a-t-il pas pensé qu’en ayant tout à portée de main, on perdra l’essentiel ? Le sens de la vie, de l’existence de l’humain sur Terre et sa profonde raison d’être!

L’abondance n’a jamais créé le bonheur, et encore moins ce bonheur ne serait possible s’il n’était pas le résultat d’un effort personnel et s’il n’était pas l’accomplissement d’une réussite. A-t-on oublié que le sens de la vie réside dans un échec qui conduit à une belle réussite, dans une souffrance qui se termine par une délivrance, dans une difficulté de la vie qui se dresse comme un obstacle qui nous submerge, nous envahit, mais qui nous oblige à nous construire de l’intérieur et à forger une détermination pour la transformer en défi qu’on finit par remporter?

Le sens de la vie naît d’un espoir, se forge par la détermination et se construit dans la rareté. Celle-ci peut se révéler comme un cadeau de la vie. Le besoin est la mère de l’invention. L’histoire contemporaine a montré que l’homme a créé la richesse là où il n’y avait pas de richesses naturelles (pays d’Asie), et là où il y en avait, il les a dilapidées (pays pétroliers).

L’être humain a toujours survécu à la rareté et à la complexité, qui sont à l’origine de son combat depuis des millénaires. Il est l’héritier de l’Homo erectus, qui a su s’adapter à un environnement naturel difficile, et de l’Homo sapiens, qui a su inventer les signes et les langues pour communiquer et qui a jeté les bases des très belles civilisations qui ont suivi.

Le sens de la vie n’est pas dans la longévité, le nombre d’années de vie, mais dans l’intensité du vécu et dans le travail accompli. Albert Einstein a refusé de se faire opérer à la fin de sa vie, disant à ses médecins: «Je veux partir quand je le veux. Il est de mauvais goût de prolonger artificiellement la vie. J’ai fait ma part ; il est temps de partir. Je le ferai avec élégance.»

Il y a une belle scène dans le film La Guerre de Troie, inspiré de la mythologie grecque, qui m’est restée dans la mémoire, celle où Achille disait à Briséis: «The gods envy us. They envy us because we're mortal, because any moment might be our last.» (Les dieux nous envient parce que nous sommes mortels, alors qu’eux sont éternels et que chaque moment de vie peut être le dernier pour nous). Dans cette perspective, la mort n’est plus seulement une fin: elle devient une chance de donner un sens à la vie.

Parfois, je me demande si l’homme n’est pas en train de reproduire le péché originel qui va le conduire à un second châtiment divin. Adam ne s’est pas contenté de sa vie paisible au paradis; il a cherché à goûter au fruit de l’arbre de l’éternité (شجرة الخلد وملك لا يفنى). Il reçut le premier châtiment avant d’être racheté par la grâce divine, puis renvoyé sur Terre (بعضكم لبعض عدو), où il sera soumis au test de la sagesse face à l’instinct de l’ambition et au désir de l’hégémonie.

Mais l’ambition tragique peut avoir des conséquences destructrices, comme on le lit dans les œuvres de Shakespeare, où il explore comment l’ambition, lorsqu’elle dépasse les limites de la raison ou de l’éthique, mène inexorablement à la chute et à la destruction.

Kamel Ayadi
Expert International en Gouvernance
Ancien Ministre