News - 04.10.2026

Slaheddine Belaid: genèse du pont de Radés

Slaheddine Belaid: genèse du pont de Radés

Par Slaheddine Belaid, ancien ministre de l’Equipement - L’historique du pont de Radès, inauguré en 2009, a débuté bien plus tôt, en 1988. J’étais, à cette époque, Directeur Général des Ponts et Chaussées, poste que j’ai occupé pendant près de deux ans, d’octobre 1987 à juillet 1989. En janvier 1988, mon collègue Directeur Général de la Coopération au ministère du Plan m’a informé verbalement que la JICA (Japan International Cooperation Agency) avait modifié très sensiblement sa doctrine en matière de coopération avec la Tunisie. Alors qu’elle ne finançait jusque-là que les projets à caractère strictement social tels que les alimentations en eau potable ou la construction et l’équipement d’établissements de santé, la JICA a décidé de prendre dorénavant en considération les projets d’infrastructure. Il a précisé, toutefois, que l’agence japonaise continue d’exiger que toutes les études nécessaires à l’évaluation puis à l’exécution des projets soient confiées à ses filiales spécialisées ce qui, compte tenu des délais de traduction, peut prendre beaucoup de temps. Il me conseillait, par conséquent, de limiter nos demandes de financement aux projets dont la maturité se situe dans le moyen ou le long terme.

L’idée m’est alors venue de présenter à la partie japonaise trois projets d’ouvrages fixes permettant de franchir respectivement, le canal maritime entre La Goulette et Radès, la passe de Jorf entre le continent et Ajim sur l’île de Djerba et, enfin, le canal de Bizerte en doublement du pont mobile existant. Les liaisons entre La Goulette et Radès et entre Le Jorf et Ajim étaient assurées par des bacs de faible capacité pouvant embarquer une trentaine de voitures chacun; même en portant le nombre de bacs en service à trois ou quatre unités sur chacun des deux sites, on ne pourrait faire transiter que 1200 à 1500 voitures par jour ce qui est nettement insuffisant au regard de demande. En outre, le trafic des bacs est suspendu en période de fort vent. Quant au pont mobile de Bizerte, il commençait à connaitre des périodes de saturation de plus en plus longues durant la saison estivale. Si le rétablissement de communication entre La Goulette et Radès et entre Le Jorf et Ajim ne peut se faire que par un ouvrage supérieur, le doublement du pont mobile de Bizerte, par contre, peut être réalisé soit par un tunnel passant sous le canal de navigation soit par un pont à grand tirant d’air (plus de 50 mètres)  autorisant le passage de tout type de navires. L’expertise japonaise, mondialement reconnue, dans la conception et la réalisation de ce genre d’ouvrages me confortait dans l’option prise de proposer nos trois projets ci-dessus au financement de la JICA.

Dans les semaines qui ont suivi la transmission de notre requête au ministère du Plan, l’ambassadeur du Japon à Tunis a rendu visite au ministre de l’Equipement, Sadok Ben Jemaa, pour lui exprimer tout l’intérêt que son gouvernement portait à la coopération avec la Tunisie dans le domaine des infrastructures. Il a été convenu au cours de cette réunion de donner priorité au projet de la liaison fixe entre Radès et La Goulette(1). Les études techniques préliminaires et de faisabilité menées par la JICA entre 1988 et 1990 ont conclu à la rentabilité de ce premier projet ce qui laissait espérer un début de réalisation vers le milieu de la décennie 1990. Malheureusement, les responsables du ministère du Plan ne voulaient voir que le coût du projet - estimé à 140 MDT – qui leur paraissait difficilement supportable par le budget de l’Etat. Ils vont tout faire pour retarder l’échéance de la présentation de la requête de financement à l’institution japonaise spécialisée, la Japan Bank for International Cooperation (JBIC) au point de mettre mal à l’aise les plus hautes Autorités japonaises. L’accord de prêt n’a été signé qu’en mars 1999 et l’approbation du marché de construction de l’ouvrage par la Commission Supérieure des Marchés n’est intervenue qu’au début de l’année 2004.

Le pont de Radès a été inauguré en 2009 soit plus de vingt ans après la date de sa proposition au financement de la JBIC. Il est considéré, de nos jours, comme le symbole emblématique de la coopération tuniso-japonaise au même titre que le canal Medjerda-Cap Bon l’avait été pour la coopération tuniso-chinoise. Le projet de doublement du pont mobile de Bizerte est actuellement en cours d’exécution grâce à deux prêts accordés par la BEI (Banque Européenne d’Investissement) et la BAD (Banque Africaine de Développement). La solution retenue a été, en définitive, celle d’un pont fixe de 56 mètres de haut dans sa partie centrale. Quant à la liaison fixe entre Le Jorf et Ajim, je suis persuadé qu’elle ne tardera pas à voir le jour dans un proche avenir.

Slaheddine Belaïd
Octobre 2026

1. Le regretté Sadok Ben Jemaa aimait raconter cette anecdote : à la question posée par l’ambassadeur du Japon de savoir s’il y avait un ordre de priorité entre ces trois projets, Sadok Ben Jemaa a répondu: «en tant que Djerbien, je serais tenté de mettre en premier la liaison fixe entre Agim et le Jorf mais je sais que c’est le pont de Radès qui est le plus urgent et qui présente le taux de rentabilité le plus élevé».