News - 18.09.2026

Future Skills: quelles compétences la Tunisie doit-elle préparer aujourd’hui?

Future Skills: quelles compétences la Tunisie doit-elle préparer aujourd’hui?

Par Mohamed Taieb Habaieb

Le marché du travail change plus vite que les programmes de formation. Pendant longtemps, préparer un jeune à la vie professionnelle consistait principalement à lui transmettre un métier, une qualification ou un ensemble de connaissances techniques. Cette logique devient plus difficile à maintenir dans un environnement où les technologies, les métiers et les modèles économiques évoluent rapidement.

L’intelligence artificielle accélère encore cette transformation. Elle ne concerne plus uniquement les ingénieurs ou les entreprises technologiques: elle touche la communication, le marketing, la finance, le service client, les ressources humaines, le développement logiciel, l’industrie et de nombreuses fonctions administratives.

La question pour la Tunisie n’est donc pas simplement de savoir combien de spécialistes de l’IA elle doit former. Elle est de savoir comment préparer l’ensemble de sa population active à travailler dans une économie où les outils numériques deviennent une partie ordinaire du travail.

L’IA ne supprime pas seulement des tâches: elle redéfinit les métiers

L’erreur serait de réduire le débat à la disparition de certains emplois. Dans la plupart des organisations, la transformation commence plutôt par les tâches qui composent les métiers.

Un professionnel du marketing peut automatiser une partie de sa recherche ou de sa production de contenu. Un développeur peut accélérer certaines étapes du développement. Un juriste peut utiliser l’IA pour rechercher et structurer de l’information. Un commercial peut analyser plus rapidement son portefeuille de clients.

Le métier demeure, mais sa composition change.

Cette évolution signifie que les compétences recherchées par les entreprises peuvent également évoluer. Maîtriser un logiciel précis reste utile, mais savoir apprendre rapidement un nouvel outil peut devenir encore plus important.

La Tunisie commence à formaliser cette évolution

Le sujet des compétences n’est pas théorique pour la Tunisie. En juillet 2026, le ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle a présenté les résultats d’une étude consacrée aux besoins en métiers et en compétences dans le secteur des technologies de l’information et de la communication. Une feuille de route doit notamment répondre à l’évolution des besoins du secteur, renforcer l’employabilité et améliorer sa compétitivité.[1]

En avril 2026, le ministère a également annoncé la publication de la «Carte tunisienne des métiers et des compétences», destinée à constituer un référentiel national des métiers, spécialités et compétences recherchés en Tunisie et à l’international.[2]

Ces initiatives montrent un changement de logique : il ne s’agit plus uniquement de former selon des filières existantes, mais d’essayer d’anticiper les compétences dont l’économie aura besoin.

Les compétences techniques ne suffisent plus

La première catégorie de «future skills» reste évidemment technique. La culture numérique, la maîtrise des données, la cybersécurité, le cloud, l’automatisation, le développement logiciel et l’intelligence artificielle deviennent progressivement des compétences importantes dans un nombre croissant de secteurs.

Mais une économie numérique ne peut pas fonctionner uniquement avec des spécialistes techniques.

Un ingénieur capable de comprendre un problème métier, un marketeur capable d’interpréter des données, un dirigeant capable de comprendre les limites d’un système d’IA ou un responsable RH capable d’accompagner une transformation numérique ont tous besoin d’une double culture: métier et numérique.

C’est cette hybridation qui pourrait devenir l’une des compétences les plus recherchées.

Les «human skills» prennent une nouvelle valeur

À mesure que certaines tâches sont automatisées, les compétences humaines ne disparaissent pas. Elles peuvent au contraire prendre davantage de valeur.

L’esprit critique devient essentiel pour vérifier une information générée par une IA. La créativité reste nécessaire pour produire des idées originales. La communication permet de transformer une analyse en décision. La résolution de problèmes aide à déterminer ce qu’il faut réellement automatiser. Et la capacité d’apprentissage devient indispensable lorsque les outils évoluent continuellement.

L’objectif ne devrait donc pas être de former des personnes qui savent seulement utiliser une technologie. Il faut former des personnes capables de comprendre un problème, de choisir le bon outil, d’évaluer le résultat et d’assumer la décision finale.

Université, formation professionnelle et entreprise: le même défi

La transformation des compétences pose une question institutionnelle : qui doit former à ces nouveaux usages?

L’université conserve un rôle essentiel dans les fondamentaux scientifiques, l’analyse, la recherche et la capacité à apprendre. La formation professionnelle doit pouvoir évoluer rapidement avec les besoins des entreprises. Et les entreprises elles-mêmes doivent devenir des lieux d’apprentissage continu.

Une expérience récente en Tunisie montre l’intérêt de cette logique. Un programme soutenu par la Banque mondiale a accompagné les universités tunisiennes sur des sujets liés à l’employabilité, à la co-construction de formations avec les secteurs professionnels et à la transformation numérique. Le programme a concerné les 13 universités publiques et plus de 186 établissements d’enseignement supérieur.[3]

Le défi consiste maintenant à réduire encore davantage la distance entre ce qui est enseigné et ce qui est réellement utilisé dans les organisations.

Former à apprendre plutôt qu’à exercer un seul métier

Dans un environnement stable, une formation pouvait préparer quelqu’un à exercer le même métier pendant de nombreuses années. Dans un environnement technologique instable, cette logique devient moins robuste.

La compétence fondamentale pourrait donc devenir la capacité à apprendre continuellement.

Cela implique de développer des parcours plus flexibles, des formations courtes, des certifications, des programmes de reconversion et surtout une culture de la formation tout au long de la vie. Un salarié qui apprend régulièrement de nouveaux outils et méthodes peut rester pertinent plus longtemps qu’un salarié qui dépend uniquement de sa qualification initiale.

Pour la Tunisie, cette capacité d’adaptation est particulièrement importante si le pays souhaite développer les activités à forte valeur ajoutée et renforcer ses services destinés aux marchés internationaux.

Le risque d’une nouvelle fracture: ceux qui maîtrisent l’IA et les autres

La transition numérique peut créer de nouvelles opportunités, mais elle peut aussi accentuer les écarts.

Une partie des salariés utilise déjà quotidiennement les outils d’IA et d’automatisation. D’autres n’y ont pas accès ou ne savent pas encore comment les intégrer dans leur travail. Le même phénomène peut se produire entre entreprises, entre secteurs et entre régions.

La question des compétences devient donc aussi une question d’inclusion.

Le plan de développement tunisien 2026-2030 identifie explicitement l’accélération de la transformation numérique et de l’utilisation de l’IA parmi les grandes transformations auxquelles le pays doit répondre. Il met également l’accent sur les secteurs à forte valeur ajoutée, l’innovation, la recherche et la création d’emplois, notamment pour les jeunes et les diplômés du supérieur.[4]

L’enjeu sera de faire en sorte que la montée en compétences accompagne la transformation technologique, au lieu de la suivre avec plusieurs années de retard.

Quelles compétences pour la Tunisie de 2030?

Il serait difficile de prévoir précisément les métiers qui seront les plus importants en 2030. En revanche, certaines familles de compétences semblent déjà se dessiner.

La première est la culture numérique: comprendre les outils, les données, la cybersécurité et les principes de l’IA. La deuxième est la capacité à travailler avec les technologies: automatiser, analyser, vérifier et intégrer des outils numériques dans son métier. La troisième est l’adaptabilité : apprendre, désapprendre et réapprendre.

À cela s’ajoutent les compétences humaines : communication, créativité, esprit critique, leadership et résolution de problèmes.

Enfin, la Tunisie aura besoin de profils hybrides capables de faire le lien entre technologie et secteurs économiques : IA et santé, data et finance, numérique et industrie, technologie et agriculture, IA et communication.

C’est probablement dans ces croisements que se trouve une partie importante des opportunités futures.

Le véritable capital de la Tunisie sera humain

La Tunisie dispose déjà d’une base importante de compétences scientifiques, techniques et entrepreneuriales. Les pouvoirs publics présentent aujourd’hui l’intelligence artificielle et la transformation numérique comme des leviers de développement, d’innovation et de compétitivité.[5]

Mais une stratégie technologique ne peut produire ses effets sans une stratégie parallèle sur les compétences.

Former aux «future skills» ne signifie pas apprendre à tout le monde à devenir ingénieur en IA. Cela signifie donner à chacun les moyens de comprendre les technologies qui transforment son environnement professionnel, de les utiliser intelligemment et de continuer à apprendre.

La question centrale pour 2030 ne sera peut-être donc pas: «Quels métiers l’IA aura-t-elle supprimés?»

Elle sera plutôt: «Avons-nous préparé suffisamment de Tunisiens à travailler dans une économie où l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle devront fonctionner ensemble?»

La réponse dépendra moins de la technologie disponible que de notre capacité à investir dans le capital humain.

Mohamed Taieb Habaieb

Sources

[1] Ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle, «Atelier de présentation des résultats d'une étude sur les besoins en métiers et en compétences dans le secteur des technologies de l'information et de la communication», 7 juillet 2026.

[2] Ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle, «Annonce de l’émission de la Carte tunisienne des métiers et des compétences», 15 avril 2026.

[3] Banque mondiale, «Building Skills, Quality, and Job Ready Graduates through Empowered Universities in Tunisia», 21 août 2026.

[4] Présidence du Gouvernement tunisien, «Conseil ministériel axé sur le projet du plan de développement 2026-2030», 6 janvier 2026.

[5] Ministère des Technologies de la Communication, «La démarche tunisienne en matière de transformation numérique et d’intelligence artificielle», 10 juillet 2026.