Aymen Bouali: Quand Vasco de Gama “découvre” l’Inde, les Tunisiens sont déjà là!
Mai 1498. Vasco de Gama, navigateur portugais, est en mer depuis des mois avec ses hommes. Ils veulent rejoindre l’Inde, mais la route a été tout sauf simple. Des côtes africaines au cap de Bonne-Espérance, ils ont affronté la mer, les tempêtes et de longues semaines sans terre à l’horizon. Puis, un jour, les montagnes de Calicut apparaissent. Ils sont enfin arrivés.
Pour les Portugais, c’est un moment immense. Leur royaume cherchait depuis des années cette route maritime vers l’Inde.
Mais, dès le lendemain, l’histoire leur réserve une scène assez inattendue.
Vasco de Gama envoie un homme à terre. Celui-ci est conduit auprès de deux hommes de Tunis. Le récit de l’expédition les appelle «deux Maures de Tunis» et ajoute un détail étonnant: ils parlent castillan et génois.
Comment avaient-ils appris ces langues? Le récit n’en dit rien. Peut-être dans les ports, peut-être au fil de leurs affaires. Ce ne serait pas surprenant: la Méditerranée de l’époque était un espace où circulaient marchands, marins et voyageurs. Quand on vend, achète et négocie d’un port à l’autre, on finit aussi par apprendre les mots de l’autre.
Et puis vient le dialogue.
À peine le Portugais arrivé, l’un des hommes de Tunis lui lance, dans la langue que le récit a conservée :
- Diable ! Qui t’a amené jusqu’ici?
Puis ils lui demandent ce que les Portugais sont venus chercher si loin.
- Nous sommes venus chercher des chrétiens et des épices.
Ils demandent alors pourquoi le roi de Castille, le roi de France et la Seigneurie de Venise n’envoient pas, eux aussi, des hommes jusque-là.
La scène a presque quelque chose de comique. Ceux qui viennent de traverser les océans à la recherche d’un nouveau chemin découvrent, à leur arrivée, des hommes de Tunis qui connaissent déjà les lieux… et avec lesquels ils peuvent parler.
Les deux hommes accueillent ensuite leur visiteur, lui donnent du pain de blé avec du miel. L’un d’eux l’accompagne même jusqu’aux navires. Là, les Portugais sont stupéfaits d’entendre quelqu’un les comprendre aussi loin de chez eux.
Ce détail n’est pas une légende. Il figure dans le Roteiro da Viagem de Vasco da Gama, récit rédigé par un homme ayant participé à l’expédition.
Cette petite histoire dit quelque chose que nous oublions parfois. La Tunisie n’a jamais été une terre immobile. Bien avant les passeports, les avions et Google Maps, des hommes partaient, commerçaient, apprenaient des langues et s’installaient parfois très loin de chez eux.
Il faut raconter ces histoires. Pas pour prétendre que nous étions toujours les premiers partout, notre amour-propre national peut survivre sans cela, mais pour nous rappeler la profondeur de notre histoire.
Partir n’a pas toujours voulu dire fuir. Cela voulait aussi dire découvrir, commercer, apprendre, rencontrer, tenter sa chance.
Vasco de Gama venait d’ouvrir une nouvelle route pour les Portugais.
Il découvrit, au passage, que des hommes de Tunis avaient déjà trouvé la leur.
Et peut-être est-ce cela, au fond, notre vieille relation avec la mer: ne pas toujours attendre que le monde vienne à nous, mais partir voir ce qu’il y a de l’autre côté de l’horizon.
Aymen Bouali
Universitaire