Anouar Brahem - Où les oiseaux doivent-ils voler après le dernier ciel? Quand la musique répond là où les mots se taisent (Album photos)
Par Hassan Arfaoui - Le Quartet d’Anouar Brahem a présenté son spectacle «After the Last Sky» dans le cadre du Festival Arabesques, le 11 septembre 2026 à 21 h 30, à l’Amphithéâtre d’O du Domaine d’O, à Montpellier.
Le Festival Arabesques de Montpellier fête cette année sa vingt-et-unième édition. Créé en 2006, il s’est imposé parmi les rendez-vous français importants consacrés aux cultures du monde arabe, en associant musique, théâtre, danse, cinéma, littérature et arts visuels. L’édition 2026, organisée du 8 au 20 septembre, accueille notamment Oum, Bachar Mar-Khalifé, Imarhan, Yasmine Hamdan, Abdullah Miniawy, Emel, Camélia Jordana, Souad Massi et Anouar Brahem.
Vendredi 11 septembre, l’amphithéâtre du Domaine d’O accueillait Anouar Brahem pour After the Last Sky. J’avais évidemment envie de retrouver sur scène un artiste dont l’œuvre et le parcours occupent depuis longtemps une place singulière dans la musique tunisienne et internationale.
Une autre raison avait cependant renforcé ma curiosité. Quelques mois auparavant, j’avais lu l’entretien qu’il avait accordé à Alya Hamza, publié le 9 mars 2026 dans La Presse Magazine, sous un titre qui reprenait l’une de ses déclarations: «Je ne suis plus le même homme après Gaza.» Cette phrase m’avait marqué, sans que je veuille pour autant en faire la clé unique du concert. Elle m’avait surtout conduit à m’interroger sur la manière dont un bouleversement aussi profond pouvait infléchir le travail d’un musicien attaché à la précision et à une forme de pudeur. Comment une histoire marquée par la dépossession, les déplacements, les guerres et les destructions pouvait-elle affleurer dans sa musique, aux côtés de cette résistance obstinée qui demeure attachée à la terre, aux noms, aux récits, à la langue et à tout ce qui permet la transmission d’une mémoire collective? C’est avec cette question, parmi d’autres, que je suis allé écouter After the Last Sky.
Darwich, Said et le sens d’un titre
Le titre choisi par Brahem renvoie à Mahmoud Darwich et à ce vers devenu célèbre: «Où les oiseaux doivent-ils voler après le dernier ciel?». Edward Said reprendra plus tard cette formule pour After the Last Sky: Palestinian Lives, son livre publié en 1986 avec les photographies de Jean Mohr, consacré à la condition palestinienne. Ces références inscrivent le concert dans une histoire plus longue que l’actualité immédiate et éclairent la place qu’y occupent l’attachement aux lieux et la fidélité à ce qui demeure malgré la distance. Le titre ouvre ainsi un horizon palestinien très large, que l’on ne saurait ramener au seul drame de Gaza, même si celui-ci lui confère aujourd’hui une résonance nouvelle.
Un concert où chantent les oiseaux
Sur scène, Anouar Brahem était accompagné d’Anja Lechner au violoncelle, Django Bates au piano et Mats Eilertsen à la contrebasse. Ce qui frappe assez vite, même sans prétendre à une lecture de musicologue, tient à l’équilibre entre les quatre musiciens. Brahem laisse de l’espace aux autres, écoute beaucoup et ne donne jamais l’impression d’un soliste entouré d’accompagnateurs. Le violoncelle d’Anja Lechner m’a particulièrement touché par sa chaleur et sa gravité. Le piano de Django Bates intervient souvent avec discrétion, tandis que la contrebasse de Mats Eilertsen donne à l’ensemble une assise profonde. Les instruments se répondent, se rapprochent, s’éloignent, puis laissent place au silence.
J’ai surtout gardé de cette partie du concert l’impression d’une conversation musicale harmonieuse, parfois immédiatement prenante, parfois plus difficile à suivre. Car cette écriture demande une vraie disponibilité. Certaines séquences m’ont paru accessibles d’emblée, portées par des mélodies dont la beauté s’impose sans effort. D’autres m’ont semblé plus savantes, avec des passages où les repères deviennent moins évidents. Cette exigence musicale peut créer une distance que j’ai ressentie par moments. Mais elle fait partie de l’expérience du concert, qui ne cherche jamais la séduction facile.
Une musique qui interroge le silence
La phrase confiée à Alya Hamza revient alors à l’esprit, mais sans s’imposer comme une explication de ce que l’on entend. Brahem ne transforme pas le concert en manifeste et ne cherche pas à assigner à chaque morceau un sens politique.
Des sentiments de manque, d’inquiétude ou de douceur affleurent, mais la musique conserve son autonomie et laisse à chacun la liberté de ses associations. La référence à Darwich éclaire davantage cette démarche. Dans sa poésie, le passé revient souvent à travers des choses simples: une maison, un arbre, une mère, un café, une odeur, et donne à l’arrachement une dimension intime. Brahem procède lui aussi par suggestion. Sa musique laisse apparaître des réminiscences, des tensions, des fragments, sans chercher à tout nommer.
Le contexte actuel modifie inévitablement notre écoute de After the Last Sky. La question du « dernier ciel » renvoie au refuge impossible face aux destructions et aux déplacements forcés que connaît aujourd’hui Gaza. C’est sans doute là que le concert m’a le plus atteint. Brahem ne propose aucune traduction littérale de la tragédie palestinienne. Sa musique en recueille parfois un écho, parmi d’autres dimensions plus intimes et plus universelles : l’absence, l’inquiétude, la fragilité et l'espoir malgré tout.
En quittant le Domaine d’O, je pensais encore à la question de Mahmoud Darwich: «Où les oiseaux doivent-ils voler après le dernier ciel?» Certains moments du concert m’ont immédiatement touché, d’autres m’ont demandé davantage d’effort et quelques-uns m’ont laissé à distance. Cette part d’incertitude me paraît plus juste qu’une adhésion sans réserve, parce qu’elle correspond à l’expérience réelle d’un concert exigeant, dont certaines zones résistent à l’écoute immédiate, tandis que plusieurs de ses moments continuent à revenir longtemps après.
Hassan Arfaoui