News - 18.09.2026

Abdel Ala Bounouh: Le mirage technologique face à l'épreuve de la rareté de l'eau insulaire à Malte et à Djerba

Abdel Ala Bounouh: Le mirage technologique face à l'épreuve de la rareté de l'eau insulaire à Malte et à Djerba

L'archipel souverain de Malte et l'île tunisienne de Djerba partagent une histoire intime et douloureuse avec la soif. Privées de rivières permanentes et étouffées par un climat semi-aride, ces deux terres d'insularité font face à un même péril: le dérèglement climatique. Soumises à un stress hydrique chronique, à une forte pression démographique et touristique, et à la dégradation de leurs nappes phréatiques par intrusion saline, les îles de Djerba et de Malte partagent une trajectoire commune: le passage obligé vers des ressources non conventionnelles, principalement le dessalement d'eau de mer. Dans ce qui suit, nous proposons une analyse comparative de ces deux territoires, révélant comment la technique tente de s'affranchir des limites physiques de l'insularité, tout en créant de nouvelles formes de dépendances énergétiques et environnementales.

Pendant des siècles, Maltais et Djerbiens ont développé un art de vivre fondé sur l'extrême sobriété et l'ingéniosité vernaculaire. À Djerba, l'architecture traditionnelle du menzel était entièrement conçue autour de citernes privées (les majjen ou feskia), façonnées pour recueillir méticuleusement la moindre goutte de pluie tombée sur les toits. A la fin des années 1960, le nombre de citernes sur l’ensemble de l’île était estimé à plus de 5 000 unités (publiques et privées), ce qui correspond à 1 million de m2 de surfaces totale des impluviums. À Malte, un vaste réseau souterrain de galeries drainantes permettait de capter l'eau d'infiltration nichée au cœur des roches calcaires. Cette symbiose historique avec l'avarice du ciel a toutefois volé en éclats au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

L'explosion démographique locale et l'essor du tourisme international ont brisé cet équilibre séculaire. Avec des précipitations annuelles ne dépassant pas 500 mm à Malte et moins de 200 mm à Djerba, accompagnés d’une forte évaporation estivale, la nature devient impuissante. Les deux îles figurent sous le seuil international de détresse hydrique (fixé à 500 m³) et l’île de Malte détient d'ailleurs le titre de pays le plus stressé en eau de toute l'Union européenne, accueillant près de 2,3 millions de touristes annuels pour 520 000 résidents. Djerba compte seulement 190 000 habitants et accueille chaque année plus d’un million de touristes.

L'agonie des nappes phréatiques et l'étau du biseau salin

Face à une demande exponentielle d’eau potable, le réflexe immédiat des populations a été le pompage intensif dans les nappes phréatiques. Dans les deux territoires, la surexploitation non contrôlée des aquifères a provoqué une baisse catastrophique de la pression hydrostatique. Sans résistance d'eau douce sous terre, l'eau de mer s'est engouffrée dans les sols, générant l'inévitable phénomène du biseau salin. En s'infiltrant sous terre, le sel a rendu l'eau des puits traditionnels saumâtre, stérilisant les terres agricoles et ruinant l'arboriculture locale. À Malte, la situation est doublée d'une pollution chronique aux nitrates d'origine agricole et urbaine. Parallèlement, le dérèglement climatique accentue le drame: avec une hausse de température de 1,5°C constatée en sept décennies, les rares pluies surviennent désormais sous forme d'orages violents et brefs qui ruissellent vers la mer sans pouvoir recharger les sols. Selon les projections scientifiques, Malte pourrait perdre 16 % supplémentaires de ses ressources souterraines d'ici à la fin du siècle.

La mer comme ultime planche de salut

Au bord du gouffre hydrique, Malte et Djerba ont opéré une mutation radicale en se tournant vers l'osmose inverse. Si la finalité reste identique — métamorphoser la Méditerranée en eau potable —, les trajectoires géopolitiques et financières reflètent les spécificités de chaque territoire. Dépourvu d'arrière-pays, l'État maltais a investi très tôt dans des méga-usines d'osmose inverse, exploitant une astuce géologique : puiser l'eau via d'immenses puits marins filtrés naturellement par la roche calcaire, réduisant ainsi les prétraitements chimiques.

Il existe à Malte 4 principales usines de dessalement par osmose inverse à Pembroke, Ghar Lapsi, Cirkwwa et Hondoq, gérées par la Water Services Corporation et produisant environ 20 à 22 millions de mètres cubes d'eau potable par an, ce qui représente près de 64 % de l'approvisionnement total en eau du pays. L’usine de Pembroke est la plus grande du pays sur l'île principale, avec une capacité de production d'environ 54 000 m³/jour. À l'inverse, Djerba a longtemps été maintenue sous «perfusion» par la Tunisie continentale via des conduites sous-marines depuis les nappes de Zeuss-Koutine. Mais face au tarissement des réserves continentales et aux coupures estivales, l’île a mis en place en 2018 une unité de dessalement d'eau de mer située à Mezraya, avec une capacité de production de 50 000m3/jour extensible à 75 000 m³/jour. La station de dessalement des eaux saumâtres (réduction de la salinité (de 6g/l à moins de 0,5g/l) de Guellala est une infrastructure entrée en service en 2000.

Entre dilemme énergétique et péril écologique

Si l'osmose inverse a conjuré le spectre d'une catastrophe sanitaire et économique humanitaire, elle ne constitue pas un miracle mais déplace le problème vers de nouvelles dépendances écologiques et technologiques. En premier lieu, forcer l'eau de mer à traverser des membranes filtrantes exige une quantité phénoménale d'électricité (1 mètre cube d’eau exige en moyenne entre 2,5 et 3 kWh). À Malte comme à Djerba, cette énergie demeure produite par des centrales thermiques alimentées par des combustibles fossiles importés (gaz naturel, fioul). Un paradoxe tragique s'installe : pour lutter contre la sécheresse causée par le dérèglement climatique, ces îles brûlent des hydrocarbures émetteurs de gaz à effet de serre. En vue de réduire la consommation d’énergie, la nouvelle usine de Gozo a été équipée de récupérateurs d'énergie de pointe (échangeurs de pression), ce qui a permis de réduire la consommation énergétique de 23%.

En second lieu, le sous-produit inévitable du dessalement pose une menace environnementale directe : la saumure. Pour chaque litre d'eau douce produit, l'usine rejette un litre d'effluent hypersalé, chaud et chargé d'antitartres chimiques. Rejetée près des côtes, cette saumure coule vers les fonds marins et asphyxie les herbiers de Posidonia oceanica. Or, ces prairies sous-marines sont les poumons de la Méditerranée et le rempart naturel contre l'érosion côtière. En détruisant cet écosystème, le dessalement fragilise à terme les plages mêmes qui alimentent l'économie touristique.

Des systèmes de tarification différents et un nouveau modèle insulaire de production d’eau

La gestion de la tarification de l’eau potable est un levier économique puissant permettant de rationaliser une ressource rare soumise à une forte pression touristique et climatique. Dans le cas des deux îles, cette gestion repose sur des structures progressives par paliers, mais elles diffèrent par leur degré de recouvrement des coûts et leur contexte institutionnel. À Djerba, les tarifs sont fortement subventionnés par l'État via la Société nationale d'exploitation et de distribution des eaux (Sonede), tandis qu'à Malte, la tarification gérée par la Water Services Corporation vise un recouvrement complet des coûts opérationnels.

Conscientes que le «tout-dessalement» s'apparente à une fuite en avant coûteuse et vulnérable, les deux îles cherchent désormais à façonner un modèle vertueux basé sur l'économie circulaire. Malte a pris une longueur d'avance avec le programme «New Water»: grâce à des systèmes de purification tertiaire de pointe, l'archipel recycle ses eaux usées pour fournir 7 millions de mètres cubes d'eau de haute qualité par an aux agriculteurs, couvrant près de 35% de leurs besoins. Le gouvernement maltais ambitionne également de viser le « zéro impact net » sur ses aquifères en réinjectant autant d'eau qu'il en prélevait. Du côté de l’île de Djerba, la prise de conscience se traduit par le retour à la sagesse ancestrale : réhabilitation obligatoire des citernes de collecte pluviale dans les nouvelles constructions urbaines et complexes hôteliers, couplée au traitement des eaux grises pour l'arrosage des golfs et des jardins.

L'arbitrage politique: entre souveraineté touristique et justice spatiale

Au-delà du défi technologique, le modèle du dessalement cristallise une vive tension de gouvernance: l'arbitrage entre l'attractivité économique et la justice sociale. À Djerba comme à Malte, le modèle de développement repose sur une surconsommation d'eau dictée par le tourisme de masse (arrosage des golfs, les infrastructures hôtelières et grand confort estival), alors même que les insulaires subissent de plein fouet les contraintes de la rareté. Cette dissymétrie se traduit directement dans le quotidien des résidents par des coupures d'eau récurrentes lors des pics estivaux ou par des réajustements tarifaires qui pèsent sur le pouvoir d'achat des ménages permanents.Tandis que les subventions d'État en Tunisie cherchent à préserver une forme d'équité sociale au risque de fragiliser l'équilibre financier du service public, la tarification par recouvrement des coûts à Malte transforme l'eau en un bien marchand hautement stratégique. Distribuer une ressource produite à grand renfort d'énergie implique dès lors un choix éminemment politique: prioriser la rente touristique ou garantir un droit à l'eau équitable et continu pour les habitants locaux. Sans une régulation stricte de la demande sectorielle, le sursis technologique risque d'exacerber les fractures territoriales au détriment de la cohésion insulaire.

Au-delà de la technique, le dessalement pose un choix de gouvernance crucial: arbitrer entre les besoins d'un tourisme de masse très consommateur (hôtellerie, golfs) et le droit des résidents locaux à l’eau. À Djerba comme à Malte, cette tension se traduit par des coupures estivales ou des hausses tarifaires qui pèsent directement sur les populations permanentes. Sans une régulation politique stricte de la demande touristique, l'illusion de l'abondance produite par le dessalement risque d'aggraver les fractures sociales et territoriales. L'avenir des deux îles ne s'écrira pas uniquement à travers la sophistication de leurs usines d'osmose inverse, mais dans leur capacité politique à concevoir des territoires insulaires sobres, conscients de leur insularité. La technologie offre un sursis indispensable, mais elle ne pourra jamais affranchir définitivement un territoire insulaire de ses contraintes géophysiques.

Abdel Ala Bounouh
PhD Géographie Aménagement

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