Riadh Zghal - Pour un classement national des universités: Quelle mission stratégique impartie aux universités dans notre pays?
Chaque fois qu’un classement international paraît, l’attention se focalise sur la position des universités tunisiennes dans ces palmarès. Et faute d’un bon positionnement, on se met à comparer le score tunisien aux pays des régions maghrébine, africaine, arabe. En revanche, on discute peu des critères d’évaluation adoptés par les différents organismes dans leurs classements.
Les trois grands classements internationaux, ceux de Shanghai (Academic Ranking of World Universities ARWU), de Times (Times Higher Education THE) et de QS (Quacquarelli Symonds World University Rankings) sont orientés vers des objectifs différents mais supposés concerner les universités du monde entier.
Pour Shanghai, c’est la puissance de recherche mesurée par le nombre de prix Nobel parmi les enseignants et les anciens étudiants, le nombre de publications indexées dans SCIE & SSCI, le nombre de citations et la performance académique par tête. On comprend que pour cette institution chinoise, les critères d’évaluation convergent avec une stratégie nationale orientée vers le développement des sciences et de la technologie.
Times Higher Education (THE) utilise des critères qui combinent l’enseignement, la recherche et l’internationalisation. C’est un classement qui couvre les principales fonctions des universités non seulement par le choix des critères mais aussi par leur pondération : l’enseignement (29,5 %), l’environnement de recherche (29 %), la qualité de la recherche (30 %). Cependant, le transfert de connaissances composé des revenus de l’industrie, les brevets et la performance académique par tête, ne pèse que de 4 %. Quant au classement par la société britannique QS (Quacquarelli Symonds World University Rankings), spécialisée dans l’enseignement et l’orientation universitaires, il est dirigé principalement vers la réputation de l’université et l’employabilité des diplômés. La réputation est déclinée en académique et auprès des employeurs. Ce classement se distingue par une méthodologie qui accorde une place prépondérante à la réputation académique, pondérée à 50 %. Celle-ci est évaluée non seulement à partir d’indicateurs statistiques, tels que les citations par enseignant, pondérées à 20 %, mais également au moyen d’une enquête mondiale menée auprès d’universitaires, qui représente 30 % du score. Un tel classement désavantage les institutions universitaires trop peu visibles pour faire partie de l’échantillon de l’enquête. Le classement QS se distingue aussi par l’introduction du critère durabilité qui prend en compte les engagements des universités pour un développement durable.
Les classements internationaux ont la valeur des critères qui les fondent et de leurs pondérations. Mais un pays peut ne pas se satisfaire de ces classements s’il dispose d’une stratégie nationale qui définit les missions imparties à l’enseignement supérieur et la recherche scientifique. C’est alors qu’il se dote de sa propre méthode et choisit les critères d’un classement national de ses universités. Ainsi la Chine, les Etats Unis, l’Allemagne et la France se sont dotés de leurs systèmes de classement nationaux articulés autour d’objectifs particuliers selon le pays : mesurer l’excellence en recherche, la performance globale et les résultats étudiants, la qualité de l'enseignement et l’expérience étudiante, l’insertion professionnelle ou la déclinaison des classements par discipline.
On affine les classements lorsqu’on admet que chaque discipline a ses particularités, ses exigences en matière de recherche et de méthodes pédagogiques et que l’employabilité des diplômés, l’intérêt social pour une certaine science et pour les opportunités d’emploi à l’international ne sont pas les mêmes pour tous les diplômés. On voit par exemple en Tunisie des écoles d’ingénieurs des secteurs public et privé se prêter à des évaluations approfondies par des organismes internationaux pour obtenir une accréditation normée.
En Tunisie, la soumission de l’orientation universitaire aux résultats obtenus au baccalauréat par l’élève constitue en soi un classement des disciplines et des établissements universitaires mais sur la base de critères formés par l’opinion publique et relatifs, entre autres, au prestige des carrières professionnelles, à l’emplacement géographique de l’institution, à son caractère public ou privé. Ce sont autant de critères aussi flous que peut l’être l’opinion publique sans fondement rigoureux sur des enquêtes révélant les performances globales de chaque institution ni sur une orientation stratégique nationale qui privilégie l’excellence pédagogique, ou de recherche, ou les rapports avec le monde productif, l’employabilité ou l’expérience étudiante.
Or le pays a besoin d’un classement national qui mesure les performances des institutions par rapport à la mission stratégique impartie aux universités car ce sont des instituions qui ont le pouvoir d’impacter le développement global de la nation. Un tel classement met les institutions universitaires en concurrence et les pousse à s’améliorer. Il met aussi le doigt sur les niches d’excellence et sur les manquements et les insuffisances des diverses composantes du système, dont le cadre institutionnel, les moyens disponibles, les contraintes et les opportunités propres à chaque région. Un classement national fournit également une appréciation des performances universitaires au miroir des besoins nationaux et ceux des différentes régions du pays. L’intérêt d’un classement dépend d’un choix réfléchi des critères d’évaluation dans la mesure où ils adhèrent à une orientation stratégique de la politique publique, aux transformations scientifiques, technologiques et économiques et à une vision prospective au moment où les turbulences de l’environnement géopolitique nécessitent anticipation et capacité d’adaptation. L’erreur serait de définir bureaucratiquement les critères d’évaluation plutôt que d’adopter une approche participative assurant davantage de pertinence par rapport aux missions de l’enseignement supérieur.
Toute évaluation débute par les institutions faisant partie d’une même université. Chacune dispose d’une certaine autonomie, reçoit des ressources du ministère de tutelle, renferme une communauté d’enseignants aux profils et aux motivations variables, un climat social marqué par une culture organisationnelle qui imprime les relations entre enseignants chercheurs et ces derniers avec les directions au gré des élections des doyens, directeurs, conseils scientifiques et chefs de département. Ce n’est qu’après l’évaluation des performances des institutions que vient le classement des universités. Une telle opération sert de diagnostic à la fois de la situation des parties et de l’ensemble qui révèlera éventuellement des pôles d’excellence et la nécessité de relèvement des performances de certaines institutions et de l’université dans son ensemble.
C’est donc au vu des besoins sociaux et économiques et de la préparation des cohortes d’étudiants à l’avenir qu’il faudra choisir les critères d’un système de classement national des universités. Au plan pédagogique, ce seront des critères en rapport avec le profil des nouvelles générations d’étudiants qui détiennent des savoirs, sont stimulés par le pragmatisme et pas seulement par les connaissances théoriques, et qui, plutôt que d’être des récepteurs passifs, contribuent à leur propre formation. Les changements technologiques et les nouvelles conditions de l’emploi nécessitent des capacités d’adaptation, de l’initiative, de la créativité, de l’esprit critique, un sens de l’intérêt commun qui se développe par le biais de l’activité associative…
Outre la mission formative des universités, il y a celle de la contribution au développement économique et social. Une université est appelée à développer le capital humain national par la formation et à contribuer par la recherche scientifique connectée aux besoins nationaux, à la résolution des problématiques nationales et locales. Le savoir se réalise par accumulation lorsque les chercheurs prennent en considération les apports des auteurs nationaux qui ont mené des recherches inspirées et appliquées au contexte tunisien.
«L’évaluation de la recherche concerne aussi bien les acteurs que les structures et l’ensemble du système national de la recherche et de l’innovation (SNI), elle s’adresse donc à trois cibles: les chercheurs individuels, les institutions d’enseignement et de recherche et le système national de la recherche.»
L’internationalisation est également un critère à considérer dans un modèle de classement national des universités. La présence d’étudiants étrangers, les travaux de recherche en association avec des organismes, des universités et des laboratoires étrangers, particulièrement ceux des pays du sud, l’organisation d’évènements scientifiques internationaux ouvrent des horizons aussi bien pour les étudiants que pour les enseignants-chercheurs.
Riadh Zghal