Houcine Hannachi: Vices de fond
Par Lotfi Souab - Dans ce roman singulier, l’auteur brosse une galerie de portraits en clair-obscur mettant en lumière des vices qui traversent la nature humaine. Finement dessinés, nuancés et affranchis de tout manichéisme, ces personnages révèlent derrière les apparences les fragilités de l’être humain.
Houcine Hannachi est une figure marquante du paysage éducatif et universitaire tunisien. Outre ses activités pédagogiques en tant qu’inspecteur de français, il est connu pour ses travaux académiques en linguistique et ses diverses publications ayant trait au roman et à la poésie. Son dernier roman Vices de fond vient d’être publié. Il se présente comme une galerie de portraits (douze), de personnages, de «silhouettes», de «vies», de «trajectoires», préfère dire l’auteur.
La portée d’un titre: du vice apparent au vice profond
D’emblée, Houcine Hannachi interpelle le lecteur par un titre évocateur qui nous renseigne sur la tonalité d’ensemble du roman. Au travers d’un détournement lexical à des fins parodiques, l’auteur, dans une vaste introspection, jette un regard introspectif sur ses personnages, scrute leurs contradictions et leurs fragilités.
Titre-programme, aux vertus incontestées, il est au cœur de son projet, nous semble-t-il, visant à révéler les fragilités de l’être humain. C’est ainsi que tour à tour, l’auteur fait défiler des figures humaines telles que le manipulateur, le mythomane, le tricheur, le corrompu, etc. Certains vices sont criards ; d’autres plus sournois. Le titre inscrit le roman dans une perspective à la fois psychologique et sociale.
Portraits en clair-obscur
Il est pertinent de mettre en lumière l’approche de l’auteur qui s’écarte résolument de la stigmatisation pour laisser libre cours aux personnages de se révéler à travers leurs actes, leurs comportements, leurs «inclinations», un exemple éloquent dans le «m’as-tu vu». «Mon monde est un théâtre dont je suis à la fois l’auteur principal, le metteur en scène et le critique.» (p 37.)
Le «rat de café» est l’occasion pour le romancier de restituer l’atmosphère de café à partir de faits et d’évènements anodins. Dans «l’envieux», l’auteur prend le lecteur à contrepied: «Je n’ai jamais vu l’envie comme un défaut.» Plus loin, dans «le tricheur», il évoque la «triche maîtrisée, avant de déjouer les stéréotypes dans «le paresseux»: «l’effort serait-il une vertu ?» (p 102.) «Je ne refuse pas le progrès. Je l’utilise pour faire moins et mieux.».
Notons, par ailleurs, la belle définition de la paresse: «La paresse est une économie de soi. Elle évite l’emballage, les illusions de grandeur, les ambitions qui consument. Elle permet d’observer le tumulte sans s’y dissoudre. Pendant que d’autres s’épuisent à vouloir plus, je conserve mes forces.» (p 104.)
Quant à l’écriture du romancier, elle est audacieuse et portée par une maîtrise syntaxique remarquable. En effet, l’auteur exploite judicieusement la parataxe. Les phrases courtes, leur juxtaposition, confèrent à l’œuvre sa cohérence et garantissent au récit sa fluidité.
Le vice n’est plus perçu comme une transgression: il devient une manière d’être au monde. Autre originalité du roman et non des moindres, celle-ci tient à un paradoxe : le faux peut parfois donner accès au vrai. En donnant à voir les marques, les postures, les mensonges, les simulacres et les faux-semblants, l’auteur ne cherche pas seulement à les dénoncer: il s’en sert pour dévoiler une vérité plus profonde sur l’homme et sur la société que le lecteur est invité à déchiffrer.
Roman à lire absolument. Je le dis sans souci d’apologie mais parce que cela est.
Vices de fond
de Houcine Hannachi
Éditions GLD, 2026, 116 pages