Quand l'IA rencontrera le vieillissement: la Tunisie face à son avenir démographique
Par Mohamed Louadi, PhD. ISG-Tunis - Un jour viendra où les robots accompliront une part importante du travail aujourd'hui réalisé par les humains. Des usines entièrement automatisées fonctionnent déjà dans plusieurs pays industrialisés dans le monde, mais ce modèle reste encore éloigné de la réalité tunisienne.
La réflexion qui suit oppose deux situations: celle où le travail manque de travailleurs (Europe vieillissante) et celle où les travailleurs manquent de travail (Tunisie). La Tunisie connaît aujourd'hui la seconde, avec un chômage des jeunes (15-24 ans) de 35,4 % , mais les projections démographiques indiquent un basculement progressif vers la première à l'horizon 2040-2050.
Si la Tunisie dispose aujourd'hui d'un excédent de main-d'œuvre, les projections démographiques indiquent que cet excédent pourrait se résorber dans les vingt à trente prochaines années, sans pour autant créer une pénurie généralisée si le chômage structurel persiste.
Figure 1. Le contraste démographique continental en 2050: une Europe vieillie face à une Afrique encore très jeune. Source: PopulationPyramid.net(1).
Figure 2. La Tunisie en 2050: le pays maghrébin le plus avancé dans le vieillissement démographique. Source: PopulationPyramid.net (2026)(2).
Les pyramides des âges pour 2050 (figures 1 et 2) illustrent ce contraste : l'Europe est déjà très vieillie (base étroite, sommet élargi), tandis que l'Afrique reste jeune (base large). La Tunisie occupe une position intermédiaire, mais est plus proche de l’Europe que du reste de l’Afrique. Selon le recensement de 2024, l'âge médian est d'environ 34 ans, les 60 ans et plus représentent 16,9 % de la population (contre 11,6 % dix ans plus tôt), et l'indice de fécondité est tombé à 1,54 enfant par femme, bien en dessous du seuil de renouvellement (2,1)(3). La base de la pyramide se rétrécit tandis que le sommet s'élargit.
Pour mesurer l'impact réel de cette transition sur le marché du travail, il est utile de quantifier les flux démographiques. Selon les projections de l'INS(4), la population en âge de travailler (15-59 ans) devrait amorcer un déclin progressif à partir des années 2040, mais ce déclin sera lent: il faudra attendre les années 2050-2060 pour que la baisse atteigne plusieurs centaines de milliers de personnes. Autrement dit, le vieillissement démographique ne créera pas une pénurie immédiate et brutale ; il pourrait d'abord contribuer à résorber le chômage existant avant d'éventuellement générer des tensions sur certains segments du marché du travail, en particulier dans les secteurs qualifiés, où la transmission des compétences sera cruciale, et dans les métiers physiquement exigeants (bâtiment, logistique, agriculture), qui peineront à recruter une main-d'œuvre jeune en nombre suffisant. La Tunisie n'est donc plus un pays jeune en train de profiter d'un dividende démographique, mais elle n'est pas non plus confrontée à une pénurie de main-d'œuvre généralisée dans l'immédiat. Mais elle entre dans une phase de vieillissement qui, à long terme, réduira le réservoir de main-d'œuvre disponible, tout en laissant une fenêtre de transition de plusieurs décennies.
Face à ce déficit démographique qui se profile, deux leviers s'offrent: la main-d'œuvre étrangère (notamment subsaharienne) et la robotisation. Ces options ne sont pas exclusives: la question centrale est celle du dosage et du rythme de chaque transformation.
À cet égard, il convient d'expliciter une articulation fondamentale: si l'adoption de la robotique dans la Tunisie actuelle répond prioritairement à un impératif de compétitivité, de précision industrielle et d'intégration dans les chaînes de valeur mondiales (notamment pour satisfaire les exigences des donneurs d'ordres étrangers dans le textile, l'automobile ou l'électronique), elle constituera dans vingt ans un levier d'amortissement indispensable pour pallier le déclin de la population active. La robotisation répond donc d'abord à un défi de qualité et de productivité à court terme, avant de devenir un bouclier contre la contraction démographique à long terme.
Où en est la Tunisie en matière de robotisation?
La Tunisie compte déjà quelques entreprises dotées de lignes automatisées (ACTIA)(5) et des acteurs locaux comme TIRA ROBOTS(6). Mais il existe une différence considérable entre des usines robotisées et une économie où les robots auraient remplacé une fraction substantielle du travail humain.
Le Baromètre Industrie 4.0 Tunisie 2024 donne à cet égard une indication particulièrement intéressante: parmi les entreprises interrogées, seules 2 % déclaraient utiliser des robots ou des machines autonomes ou collaboratives. À l'inverse, 42 % déclaraient disposer de machines modernes automatiques mais non connectées, tandis que 29 % utilisaient encore des machines héritées ou anciennes(7). Ces chiffres suggèrent que, malgré l'existence d'installations fortement automatisées, l'adoption de la robotique autonome ou collaborative reste encore limitée dans l'industrie tunisienne. La Tunisie est donc davantage au début de cette trajectoire qu'à son terme.
Ce faible taux d'adoption s'explique en partie par le coût. L'acquisition et l'installation d'un bras robotisé industriel coûtent entre 50 000 et 150 000 euros, auxquels s'ajoutent les coûts de maintenance, d'énergie et de programmation. En comparaison, le salaire annuel moyen d'un ouvrier qualifié en Tunisie est d'environ 6 000 à 10 000 euros. Même si un robot peut produire 24 heures sur 24 avec un taux de défaut réduit, l'absence de visibilité à long terme et le manque de compétences locales en maintenance freinent encore les investissements, d'autant que la main-d'œuvre reste, pour l'instant, abondante et peu coûteuse.
L'État commence néanmoins à traiter cette transformation comme un enjeu industriel. En 2026, l'Agence de promotion de l'industrie et de l'innovation (APII) a lancé, dans le cadre de son dispositif Industrie 4.0, un appel à projets destiné à accompagner les entreprises industrielles dans leur transition numérique. Les domaines concernés comprennent notamment l'intelligence artificielle, l'IoT industriel ainsi que l'automatisation et la robotisation des processus de production(8).
Des signaux positifs existent toutefois. L'industrie automobile et des composants, l'électronique et l'agroalimentaire commencent à intégrer des bras robotisés pour le soudage, l'assemblage, le contrôle qualité ou la palettisation. À Sfax, un laboratoire dédié à l’Industrie 4.0 a été inauguré en octobre 2025 au Centre sectoriel de formation en électronique de Sakiet Ezzit, dans le cadre d’une initiative visant à renforcer les capacités de formation liées à la transformation industrielle numérique(9).
Le Programme de mise à niveau de l'industrie, qui a financé des milliers de projets depuis trente ans, intègre désormais davantage la dimension numérique et automatisée. La Tunisie n'est pas absente de la course, mais elle part de loin et avance encore à un rythme trop lent pour compenser à elle seule le vieillissement démographique à venir.
À qui appartiendront les robots?
Si les robots devaient combler une partie du vide, une question décisive se pose: à qui appartiendront-ils? Dans le scénario le plus probable, ils seront la propriété d'entreprises privées, probablement étrangères, qui les loueront aux usines tunisiennes. Le travail robotisé générerait alors une rente captée par les propriétaires du capital, ce qui pourrait concentrer les richesses et accroître les inégalités, en particulier si la maintenance et les logiciels restent sous contrôle étranger.
Afin d'éviter une dépendance technologique totale un scénario alternatif mérite d'être examiné: le développement de modèles de type Robot-as-a-Service (RaaS). Dans cette configuration, la propriété des flottes de robots ne serait plus exclusivement réservée à des multinationales, mais pourrait être financée et détenue par des structures coopératives locales, des fonds d'investissement régionaux ou des acteurs de la diaspora tunisienne. En louant ces capacités d'automatisation aux PME industrielles tunisiennes, ces entités permettraient de conserver la rente du capital automatisé au sein de l'économie nationale tout en démocratisant l'accès aux technologies de pointe pour les entreprises n'ayant pas les liquidités nécessaires à un achat ferme. Un tel modèle suppose de nouveaux mécanismes de financement, des compétences locales et un cadre réglementaire à construire. La diaspora tunisienne pourrait jouer un rôle d'interface et de financement. C'est une piste que nous devons explorer si nous tenons à éviter une dépendance technologique totale.
Conclusion
La Tunisie se trouve à un carrefour stratégique. Son vieillissement démographique est désormais structurel, tandis que son tissu industriel s'automatise à un rythme trop modéré pour absorber l'inflexion de la population active. Si la tentation de combler les déficits de main-d'œuvre par la migration subsaharienne existe, cette option se heurte à des contraintes socio-politiques majeures. Faute de politiques d'intégration rigoureuses, le recours au levier migratoire demeure socialement instable et politiquement coûteux.
En dernière analyse, robotisation et immigration constituent deux leviers d'ajustement face au déclin de la productivité induit par la transition démographique. Si l'Europe dispose de l'intensité capitalistique nécessaire pour privilégier la robotisation, la Tunisie, l'Algérie et le Maroc seront davantage confrontés à la gestion des flux migratoires subsahariens.
En raison de sa structure démographique plus avancée dans le vieillissement (figure 3), la Tunisie se trouve en première ligne de cet arbitrage structurel. Sa politique à l’égard de l’immigration ne doit pas s’inspirer de l’Europe.
Figure 3. L’Algérie et le Maroc en 2050 : une transition démographique engagée, mais encore éloignée du profil européen et de celui de la Tunisie. Source: PopulationPyramid.net(10).
Mohamed Louadi, PhD
ISG-Tunis
Mohamed Louadi est diplômé de l’Université du Wisconsin à Madison et de l’Université de Pittsburgh. Il a enseigné à l’Université de Pittsburgh (États-Unis), l’Université du Québec à Trois-Rivières (Canada), l’Université Concordia (Canada), The Higher Colleges of Technology (Dubaï), l’Université américaine de Beyrouth et l’Université de Tunis (ISG).
Notes
1) PopulationPyramid.net (2026). Pyramides des âges pour le monde entier de 1950 à 2100, https://www.populationpyramid.net/world/2050/, consulté le 9 septembre 2023. à partir de Perspectives de la population mondiale des Nations unies, révision 2024 (variante moyenne) - dernière mise à jour juillet 2024.
2) Op. Cit. PopulationPyramid.net (2026).
3) Institut national d’études démographiques. (2024, 11 juillet). Seuil de remplacement des générations. INSEE. https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c2320
4) Institut National de la Statistique. (2025). Flash Projections de la population 2025-2054. INS Tunisie, https://www.ins.tn/publication/flash-projection-de-la-population-2025-2054, consulté le 8 septembre 2026.
5) Voir ACTIA. (2026.). ACTIA Tunisie. https://www.actia.com/tunisie/, consulté le 8 septembre 2026.
6) Voir Flat6Labs. (n.d.). Tira Robots. https://flat6labs.com/fr/Company/tirarobots/, consulté le 8 septembre 2026.
7) EY Tunisie, Novation City, & UNIDO Tunisie. (2024). Baromètre Industrie 4.0 Tunisie 2024 (2e éd.).
8) Agence de promotion de l'industrie et de l'innovation. (2026). Appel à projets Industrie 4.0. https://www.tunisieindustrie.nat.tn/, consulté le 8 septembre 2026.
9) Tunis Afrique Presse. (2025, 2 octobre). Inauguration d'un laboratoire Industrie 4.0 au Centre de formation en électronique de Sakiet Ezzit. https://www.tap.info.tn/fr/Portail-Economie/19287811-inauguration-d-un, consulté le 8 septembre 2026.
10) Op. Cit. PopulationPyramid.net (2026).