News - 09.09.2026

Cols secs, cols humides: quand la chaleur redessine le travail (et nos inégalités)

Cols secs, cols humides: quand la chaleur redessine le travail (et nos inégalités)

Par Ahmed Guidara - Pendant des décennies, on a lu le monde du travail à la couleur des cols: blanc pour le bureau, bleu pour l’atelier. Aujourd’hui, avec la multiplication des canicules, une autre ligne de fracture s’impose, plus physique et plus brute: celle entre ceux qui travaillent «au sec» et ceux qui travaillent «au mouillé».

L’idée de cet article m’est venue d’une conversation, lors des derniers jours de canicule, entre un cadre «col blanc» de l’administration et un agent de maintenance «col bleu». La discussion a commencé presque banalement, autour de la chaleur dans les bâtiments et des difficultés à travailler dans certains locaux. Puis, peu à peu, le ton a changé.

D’un côté, le cadre décrivait des réunions dans des bureaux climatisés, des dossiers à traiter, des arbitrages à rendre, en insistant sur la nécessité de «maintenir le service» et de «ne pas désorganiser l’activité». De l’autre, l’agent de maintenance racontait ses interventions dans des locaux surchauffés, ses déplacements en plein soleil, ses journées où la priorité n’était pas de remplir des tableaux, mais de tenir physiquement, de boire assez, de trouver un peu d’ombre entre deux interventions.

Dans la même administration, la même semaine, deux expériences du travail: l’un parlait de productivité et de continuité, l’autre de déshydratation et de fatigue accumulée. C’est là que l’expression «cols secs» et «cols humides» a pris tout son sens: ce n’était plus un concept lu dans un article, mais une réalité vécue, presque palpable, résumée en quelques phrases échangées dans un couloir.

Une économie conçue pour un climat qui a disparu

Nos organisations du travail, nos bâtiments, nos calendriers agricoles et scolaires ont été pensés pour un climat qui n’existe plus. On fonctionne comme si les 25–30 °C restaient la norme, alors que les épisodes extrêmes deviennent structurels.
En France, les canicules de l’été 2025 auraient coûté jusqu’à 0,3 point de PIB, soit environ 9 milliards d’euros, selon l’assureur Allianz Trade. Certains économistes disent qu’une journée à plus de 32 °C équivaut, économiquement, à une demi-journée de grève. La Banque centrale européenne montre que les effets se font sentir plusieurs années après: quatre ans plus tard, certaines régions ont encore une activité en recul de 1,4 point de PIB.

Derrière ces chiffres, il y a des chantiers ralentis, des récoltes compromises, des services publics tendus, des équipes qui «tiennent» comme elles peuvent. Dans mon administration, comme dans beaucoup d’autres, ces questions commencent à émerger dans les notes internes, les réunions de direction, les échanges informels: jusqu’où peut-on aller? À partir de quand la chaleur devient-elle un risque professionnel majeur qui justifie une adaptation structurelle, et plus seulement des mesures ponctuelles?
La discussion entre le cadre et l’agent de maintenance en est un bon exemple: d’un côté, une vision macro, centrée sur la performance et la continuité; de l’autre, une vision micro, centrée sur le corps, la santé, la capacité réelle à travailler dans ces conditions. Les deux ont raison, mais ils ne parlent pas du même monde. C’est précisément ce décalage que la notion de «cols secs» et «cols humides» permet de nommer.
Du col bleu au col humide: quand le travail devient physiquement intenable
Les métiers en première ligne sont désormais bien identifiés: ouvriers du BTP, éboueurs, agriculteurs, livreurs, personnels de logistique, cuisiniers, agents d’entretien et de voirie, tous ceux dont l’activité implique un effort physique en extérieur ou dans des espaces non climatisés. En France, près d’un quart des emplois appartient à une catégorie exposée ou très exposée à la chaleur.

Mais la vulnérabilité n’est pas uniforme. À Paris, plus de la moitié des emplois (50,6%) appartiennent à la catégorie la plus protégée face à la chaleur, contre seulement 21% dans l’Aude. À l’inverse, les emplois les plus exposés représentent 14,6% des postes dans l’Aude, contre 5,2% à Paris. Dans 17 départements français, plus d’un emploi sur dix appartient déjà à cette catégorie particulièrement vulnérable.

En Tunisie, on retrouve la même logique, avec des territoires et des filières plus ou moins exposés : chantiers d’infrastructures, agriculture, collecte des déchets, services municipaux, maintenance… Pour ces métiers, la chaleur n’est pas un risque abstrait, mais une condition quotidienne de l’exercice professionnel. C’est exactement ce que décrivait l’agent de maintenance: un travail qui ne s’arrête pas quand la température monte, mais qui devient simplement plus dur, plus dangereux, plus éprouvant.

La nouvelle hiérarchie des bureaux: cols blancs secs et cols blancs mouillés

La vraie nouveauté, c’est que cette fracture traverse aussi les cols blancs. Dans les entreprises et les administrations, la climatisation et la flexibilité deviennent des avantages en nature non déclarés, qui redessinent les rapports de pouvoir.

Le «col blanc sec» dispose d’un bureau climatisé, d’une certaine latitude pour adapter ses horaires ou télétravailler, et maintient une productivité normale même en période de canicule. Le «col blanc mouillé», lui, occupe un open space surchauffé, un bureau sous les toits, ou un poste dans un bâtiment mal isolé. Il devient moins productif, plus irritable, dort plus mal, et voit augmenter son risque d’accident de la route entre le domicile et le travail. S’il habite lui aussi dans un logement non climatisé, le télétravail pendant la canicule devient une aggravation, non une protection.

Dans plus d’une réunion, j’ai vu la température de la salle devenir un indicateur silencieux de statut: celui qui a la main sur le thermostat a aussi, souvent, la main sur l’ordre du jour. La discussion entre le cadre et l’agent de maintenance illustre ce décalage: l’un raisonne en termes de «service à assurer», l’autre en termes de «conditions réelles pour assurer ce service». Les deux sont dans la même organisation, mais dans des mondes thermiques différents.

Productivité, santé, accidents: le coût humain et économique de la chaleur au travail

Les effets de la chaleur sur le travail ne sont pas seulement inconfortables, ils sont mesurables. Dès 28 °C pour un travail physique et 30 °C pour un travail sédentaire, les risques professionnels liés à la chaleur apparaissent. Au-delà de 30 °C, certaines estimations indiquent que la productivité peut chuter d’environ 3% par heure de travail.

Sur le plan sanitaire, le stress thermique augmente les risques de déshydratation, de coups de chaleur, de troubles cardiovasculaires, de fatigue chronique et de troubles du sommeil. Il accroît également la probabilité d’erreurs humaines et d’accidents du travail, en particulier dans les métiers physiques, de conduite ou nécessitant une vigilance soutenue. L’Organisation internationale du travail (OIT) identifie désormais le stress thermique comme un enjeu majeur de santé au travail.

Dans la région MENA, dont la Tunisie, les travailleurs extérieurs figurent parmi les plus exposés, avec des journées de chaleur extrême de plus en plus fréquentes et intenses. Les secteurs de la construction, de l’agriculture, des transports, de la collecte des déchets et des services municipaux sont en première ligne.

Quand l’agent de maintenance parle de ses journées où «il faut tenir», il décrit exactement ce que ces chiffres traduisent de façon abstraite: une baisse de capacité de travail, un risque sanitaire accru, une fatigue qui s’accumule jour après jour, été après été.

Une nouvelle géographie de la vulnérabilité: territoires, filières et populations

Ce qui se joue avec les «cols secs» et les «cols humides», c’est aussi une nouvelle géographie de la vulnérabilité. Certains territoires cumuleront demain une forte concentration de métiers exposés, des filières agricoles sensibles et des populations fragiles. D’ici à 2050, dans l’Hexagone, 12 départements devraient cumuler à la fois plus de trois jours par an au-dessus de 35 °C et plus de 10% d’emplois très exposés.

La transformation touche également l’agriculture. Dans les principaux départements viticoles français, le nombre moyen de jours au-dessus de 35 °C pourrait atteindre 3,4 jours par an en 2050, soit presque deux fois la moyenne nationale. Plus largement, 65 départements changeraient d’au moins deux «crans climatiques» sur l’échelle internationale utilisée pour déterminer quelles cultures sont adaptées à un territoire, au point de remettre en question une partie de leur identité agricole.

En Tunisie, on peut imaginer des dynamiques similaires : des régions où l’agriculture, les chantiers et les services municipaux seront de plus en plus contraints par la chaleur, tandis que d’autres territoires, plus urbains et plus équipés, concentreront les «cols secs». La discussion entre le cadre et l’agent de maintenance se rejouera alors à l’échelle des territoires: certaines zones deviendront structurellement «humides», d’autres resteront «sèches».

Entreprises et administrations: de simples lieux de travail à des infrastructures de résilience?

Dans un monde de chaleur extrême, les entreprises et les administrations sont appelées à jouer un rôle qui dépasse leur fonction économique traditionnelle. Une large part des espaces accessibles et rafraîchis dans les métropoles repose déjà sur des actifs privés. En Californie, des chercheurs ont montré que lors des épisodes de chaleur extrême, près de 90% des visites observées se font dans des lieux privés accessibles au public utilisé comme refuges thermiques, principalement des centres commerciaux climatisés.

Les entreprises détiennent déjà les bâtiments, les réseaux, les capacités logistiques, les espaces frais, ombragés ou climatisés, les flux alimentaires et les moyens de transport dont dépendra une partie croissante de notre capacité collective à «tenir la chaleur». Elles sont donc progressivement conduites à devenir des infrastructures de résilience, parfois sans l’avoir explicitement choisi.

Pourtant, ces initiatives restent balbutiantes. Selon Bpifrance, seules 16% des PME et entreprises de taille intermédiaire ont déjà réalisé un diagnostic de vulnérabilité climatique, et 12% ont défini une stratégie d’adaptation. Pour avancer, il faudra mieux territorialiser la compréhension des risques, selon les filières et les sites, et déployer de nouvelles coopérations entre acteurs publics et privés.

Dans mon administration, comme dans beaucoup d’autres, on commence à peine à poser ces questions: quels bâtiments sont les plus vulnérables? Quels métiers sont les plus exposés? Quelles adaptations sont réalistes à court, moyen et long terme? La discussion entre le cadre et l’agent de maintenance pourrait être le point de départ d’un diagnostic plus large, moins abstrait, ancré dans la réalité du terrain.

Adapter le travail à la chaleur: entre réorganisation et «congé climatique»

Face à cette nouvelle réalité, plusieurs pays ont déjà commencé à adapter les horaires de travail pendant les périodes de forte chaleur. Dans les pays du Golfe, les travaux extérieurs sont suspendus durant les heures les plus chaudes de la journée pendant l’été. En Espagne, certaines collectivités avancent les horaires des services publics lors des épisodes caniculaires. En Grèce, les autorités ferment ponctuellement certains sites touristiques et recommandent le télétravail lorsque les températures deviennent extrêmes. En Italie, plusieurs régions autorisent l’interruption du travail en plein air lorsque des alertes rouges sont émises.

L’idée d’un «congé climatique» gagne du terrain dans les débats académiques, syndicaux et politiques. Il consisterait à permettre aux salariés et aux fonctionnaires de suspendre temporairement leur activité lorsque les autorités déclenchent une alerte météorologique exceptionnelle, au même titre que certaines fermetures liées aux catastrophes naturelles. Plusieurs experts estiment toutefois qu’un tel dispositif devrait rester exceptionnel, afin d’éviter une désorganisation des services essentiels.

L’une des pistes les plus évoquées consiste à décaler les horaires de travail vers les premières heures de la journée: un fonctionnement des administrations entre 6 h ou 7 h du matin et le début de l’après-midi durant l’été. Ce modèle rappelle les horaires estivaux déjà pratiqués dans certains pays méditerranéens, mais pourrait devenir beaucoup plus fréquent à mesure que les vagues de chaleur s’intensifient.

La discussion entre le cadre et l’agent de maintenance montre bien la tension: d’un côté, la crainte de désorganiser le service ; de l’autre, l’impossibilité physique de continuer à travailler comme avant. Trouver un équilibre demandera de sortir d’une logique purement comptable pour intégrer la réalité corporelle du travail.

Et en Tunisie: une question déjà posée, mais encore peu structurée

La Tunisie connaît elle aussi une multiplication des épisodes de chaleur extrême. Ces dernières années, plusieurs gouvernorats ont enregistré des températures proches ou supérieures à 49 °C, conduisant les autorités à émettre des alertes répétées. Dans ce contexte, la question d’une adaptation des horaires administratifs revient régulièrement dans le débat public à chaque épisode caniculaire. Jusqu’à présent, les ajustements restent ponctuels et relèvent essentiellement de décisions gouvernementales temporaires ou de recommandations adressées aux employeurs.

Pourtant, avec l’intensification annoncée des vagues de chaleur, plusieurs spécialistes estiment que ces adaptations pourraient devenir structurelles, notamment pour les administrations accueillant du public ou exerçant des activités extérieures. Les métiers municipaux (entretien, voirie, collecte des déchets, services techniques), les chantiers de construction et d’infrastructures, l’agriculture et les activités en plein champ sont particulièrement concernés.

La fraîcheur comme nouveau droit social?

Au-delà des ajustements techniques et organisationnels, la distinction entre « cols secs » et «cols humides» pose une question plus fondamentale: celle de la fraîcheur comme nouveau droit social. Dans un monde où les températures moyennes augmentent et où les épisodes extrêmes se multiplient, l’accès à un environnement de travail supportable ne peut plus être laissé au seul jeu du marché ou à la bonne volonté des employeurs.
Reconnaître ce droit impliquerait de:

Intégrer systématiquement le risque chaleur dans l’évaluation des risques professionnels et les normes de construction.
Garantir des standards minimaux de confort thermique dans les bâtiments publics et les lieux de travail, en particulier pour les métiers exposés.
Penser l’aménagement urbain (ombre, végétalisation, points d’eau) aussi comme un outil de protection des travailleurs extérieurs. 
Revaloriser socialement et économiquement les métiers qui, littéralement, «tiennent le coup sous la chaleur», en reconnaissant leur pénibilité accrue et leur rôle essentiel dans la continuité des services.

La transition climatique ne sera juste que si elle place ces «cols humides» au cœur des politiques d’adaptation. Sinon, la fracture entre ceux qui travaillent au sec et ceux qui travaillent au mouillé risque de devenir l’une des lignes de conflit social majeures des prochaines décennies.

Une question de regard, plus encore que de thermomètre

Au final, ce qui me frappe, ce n’est pas seulement la chaleur, c’est la façon dont on la regarde. Pour certains, c’est un sujet de confort, de productivité, de coûts. Pour d’autres, c’est une condition de travail, de santé, de dignité.

La prochaine fois qu’une canicule sera annoncée, on pourrait se poser une question simple: qui, dans mon organisation, dans ma ville, dans mon projet, va vraiment «transpirer» pour que les autres puissent rester «au sec»? Et qu’est-ce qu’on est prêt à faire, concrètement, pour que cette ligne de fracture ne devienne pas une ligne de rupture?

Ahmed Guidara 
Conseiller des services publics et directeur général