News - 08.09.2026

Elyes Ghariani: La succession de Guterres révèle les fractures du monde

Elyes Ghariani: La succession de Guterres révèle les fractures du monde

Par Elyes Ghariani - Alors que le mandat d'António Guterres s'achève le 31 décembre 2026, la course à sa succession dépasse une simple compétition diplomatique. Elle révèle les fractures du système international: rivalité entre grandes puissances, contestation d'un ordre mondial hérité de 1945, affirmation du Sud global et crise d'un multilatéralisme que chacun invoque, mais que les rapports de force empêchent souvent de fonctionner.

Choisir le prochain Secrétaire Général des Nations Unies revient donc à répondre à une question plus vaste: qui peut encore incarner une organisation universelle dans un monde qui ne partage plus une vision commune de l'ordre international?

Une succession au cœur d'une ONU en crise

Jamais, peut-être, un Secrétaire Général n'aura pris la tête d'une organisation à la fois aussi indispensable et aussi entravée. Le mandat de Guterres s'achève sur une accumulation de crises qui dessinent un monde plus fragmenté: l'Ukraine et le retour de la guerre de haute intensité en Europe; Gaza, symbole de l'impuissance du droit international face aux divisions des grandes puissances; le Soudan, tragédie majeure reléguée aux marges de l'attention internationale; et la rivalité sino-américaine, qui structure désormais les relations internationales.

À ces conflits s'ajoutent la crise climatique, l'endettement du Sud, les migrations et la compétition technologique. Autant de défis qui dépassent les frontières et appellent une réponse collective, au moment même où la coopération internationale se délite et où les logiques de puissance reviennent au premier plan.

Le Conseil de sécurité illustre cette contradiction. Conçu pour permettre aux grandes puissances de préserver ensemble la paix, il devient trop souvent le théâtre de leurs affrontements. Entre paralysie par le veto et contournement politique, il peine à remplir sa mission.

Le problème dépasse d'ailleurs le seul fonctionnement du Conseil: c'est l'architecture même de l'ordre international de 1945 qui est contestée, parce qu'elle ne correspond plus à la géographie réelle du pouvoir en 2026.

C'est dans ce contexte que s'ouvre la succession de Guterres. La question n'est donc pas seulement de savoir quel candidat possède le meilleur parcours. Qui peut encore incarner une ONU capable de parler au monde entier alors que les grandes puissances ne s'accordent plus sur les règles qui doivent organiser le monde?

Trois forces structurent cette succession: le privilège institutionnel des cinq membres permanents du Conseil de sécurité; la revendication croissante du Sud global pour une représentation plus conforme aux réalités du XXIᵉ siècle; et la crise d'un multilatéralisme dont les États reconnaissent la nécessité sans toujours en accepter les contraintes.

Le paradoxe du 38e étage

La désignation du prochain Secrétaire Général obéit, en apparence, à une mécanique universelle. L'Assemblée Générale, qui réunit les 193 États membres, procède à la nomination, mais uniquement sur recommandation du Conseil de Sécurité. Dans les faits, le centre de gravité du processus se trouve entre les mains des cinq membres permanents — États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni — qui disposent du droit de veto.

Pour être recommandée, une candidature doit recueillir au moins neuf voix au Conseil et ne faire l'objet d'aucun veto d'un membre permanent. Derrière cette règle se cache une réalité beaucoup plus politique: le prochain Secrétaire Général devra réussir l'un des exercices d'équilibre diplomatique les plus complexes au monde.

C'est dans cette perspective qu'interviennent les straw polls, ces scrutins informels au cours desquels les quinze membres du Conseil indiquent, pour chaque candidat, s'ils souhaitent l'«encourager», le «décourager» ou restent «sans opinion». Ces consultations permettent de mesurer les dynamiques et les résistances, mais ne désignent pas le vainqueur.

Car le véritable scrutin se joue moins dans l'enceinte publique de New York que dans les consultations discrètes entre les grandes capitales. Un candidat peut arriver en tête et se heurter à l'opposition d'une seule grande puissance; un autre peut sembler distancé avant de s'imposer comme le compromis que personne ne souhaite finalement bloquer.

C'est tout le paradoxe du 38e étage. Le Secrétaire Général doit être suffisamment représentatif des 193 États membres pour incarner l'universalité de l'Organisation, mais suffisamment acceptable pour les cinq États qui disposent du pouvoir de bloquer sa nomination.

Autrement dit, il devra être à la fois le représentant du monde et le compromis des puissants.

Cette contradiction prend aujourd'hui une dimension particulière. Les cinq membres permanents ne divergent plus seulement sur quelques dossiers: ils s'opposent de plus en plus sur les règles mêmes qui doivent organiser le monde. La succession de Guterres devient ainsi un test de leur capacité à s'accorder sur un minimum de leadership commun.

Huit candidats, trois visions du monde

La géographie politique de cette succession est révélatrice. L'Amérique latine et les Caraïbes, qui n'ont jamais occupé le poste, dominent la course. Mais cette force numérique se retourne contre la région: la multiplication des prétendants dilue sa capacité à imposer un candidat unique.

Carolyn Rodrigues Birkett, du Guyana, porte la voix des petits États, de l'urgence climatique et d'un multilatéralisme plus attentif aux vulnérabilités du Sud. Ancienne Ministre des Affaires Etrangères, elle incarne une candidature caribéenne solidement ancrée dans le Sud global.

Rebeca Grynspan, du Costa Rica, ancienne Vice-Présidente et Secrétaire Générale de la CNUCED, représente l'agenda du développement, de la dette et des déséquilibres économiques mondiaux. Son profil technocratique et multilatéraliste lui permet de dialoguer avec le Nord comme avec le Sud.

Michelle Bachelet, du Chili, ancienne Présidente et ancienne Haute-Commissaire aux droits de l'homme, apporte une forte expérience politique et une légitimité internationale fondée sur les droits humains et la protection des civils. Mais ce profil peut aussi susciter des résistances parmi les grandes puissances.

Rafael Grossi, d'Argentine, Directeur Général de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique, incarne la sécurité internationale, le nucléaire et la diplomatie technique. Son expérience lui confère une crédibilité particulière dans un monde où la question nucléaire redevient centrale, de l'Ukraine à l'Iran.

Deux candidats viennent d'Équateur. María Fernanda Espinosa, ancienne Ministre des Affaires Etrangères et ancienne Présidente de l'Assemblée Générale, connaît intimement les rouages de l'Organisation. Ivonne A-Baki, diplomate et ancienne ministre, mise davantage sur la prévention des conflits et une diplomatie personnelle active.

L'Afrique présente deux profils différents. Olara Otunnu, d'Ouganda, ancien haut responsable des Nations Unies et ancien Ministre des Affaires Etrangères, apporte une longue expérience du système onusien et de la prévention des conflits.

Macky Sall, du Sénégal, ancien Président de la République et ancien Président de l'Union Africaine, porte une candidature plus directement politique. Son expérience du pouvoir et son engagement en faveur d'une réforme de la gouvernance mondiale en font le représentant d'une Afrique qui ne réclame plus seulement une meilleure représentation, mais entend participer à la définition des règles internationales.

La perspective d'une première femme Secrétaire Générale constitue également un enjeu politique majeur, sans neutraliser les rivalités régionales et les calculs des P5.

Derrière ces profils se dessinent trois orientations: une ONU davantage tournée vers le développement et le Sud global; une ONU centrée sur la sécurité et la gestion des crises; et une ONU cherchant d'abord à retrouver son autorité politique et morale.

Les straw polls: le troisième tour, le véritable test

Les deux premiers straw polls ont donné une image mouvante de la course. En juillet, Rebeca Grynspan s'est imposée en tête, son profil économique et développemental semblant capable de séduire à la fois le Sud et une partie de l'Occident.

En août, la dynamique s'est inversée: Carolyn Rodrigues Birkett a pris la tête. Ses huit votes favorables traduisent un élan, non une victoire. Grynspan reste au contact, tandis que Rafael Grossi conserve une position crédible grâce à son profil sécuritaire et technique.

Mais le véritable tournant reste à venir. Un troisième tour de straw polls est attendu en septembre, sous la présidence française du Conseil de sécurité. Pour la première fois, les bulletins devraient permettre de distinguer les positions des cinq membres permanents de celles des dix membres élus.

Cette évolution change la nature même de l'exercice. Jusqu'ici, les consultations ont permis de mesurer la popularité relative des candidats. Le prochain tour devrait commencer à révéler ce qui compte réellement: quels candidats les grandes puissances sont-elles prêtes à accepter — et lesquels l'une d'entre elles est-elle prête à bloquer?

Dans cette élection, les votes «discourage» constituent un indicateur plus décisif que les simples «encourage». Un candidat peut bénéficier d'un large soutien et rester sans aucune chance si l'un des cinq permanents décide de s'opposer à lui. À l'inverse, un candidat moins bien placé peut devenir le favori s'il apparaît comme le seul compromis acceptable pour tous.

Ce troisième straw poll pourrait donc constituer le premier véritable test géopolitique de la succession. Il ne dira peut-être pas encore qui sera le prochain Secrétaire Général, mais permettra de savoir quels candidats peuvent réellement le devenir.

La question n'est plus seulement de savoir qui a le vent en poupe, mais qui peut franchir le mur invisible des cinq vetos.

Le vrai électeur: les cinq membres permanents

C'est là que se joue le cœur géopolitique de cette succession. Derrière les consultations du Conseil, le véritable arbitre demeure les cinq capitales qui, chacune, posent au futur Secrétaire Général une question différente — et parfois contradictoire.

Washington cherche un Secrétaire Général capable de coopérer avec les États-Unis sans transformer l'ONU en tribune hostile à leurs intérêts. Entre la Chine, l'Iran, le financement de l'Organisation et surtout Gaza, l'équation est délicate. La question palestinienne est devenue un test majeur de l'indépendance et des limites de l'ONU.

Moscou veut avant tout un candidat qui ne soit pas instrumentalisable par Washington et ses alliés. Entre l'Ukraine, les sanctions et la contestation de l'hégémonie occidentale, le Kremlin cherche un Secrétaire Général qui ne serve pas de caution morale à un ordre international qu'il conteste. Sa conception du multilatéralisme privilégie la souveraineté et la pluralité des puissances.

Pékin mise sur le Sud global, mais selon sa propre lecture du multilatéralisme. La Chine souhaite un Secrétaire Général favorable au rééquilibrage du pouvoir mondial et à une meilleure représentation des pays en développement, mais hostile à une politisation des droits humains considérée comme un instrument de pression. Sur Gaza comme sur d'autres crises, elle cherche aussi à apparaître comme le défenseur d'un ordre moins occidental.

Paris et Londres, enfin, défendent leur statut de puissances permanentes tout en appelant à une réforme dont ils redoutent les conséquences. La Palestine comme le Sahara occidental illustrent les limites d'un système où le droit international et les résolutions de l'ONU se heurtent aux intérêts, aux alliances et aux rapports de force.

Le paradoxe est là: les P5 parlent de réforme tout en conservant les privilèges institutionnels qui la rendent si difficile.

Le prochain Secrétaire Général devra donc satisfaire cinq exigences distinctes, une par grande puissance. Aucun candidat ne peut se permettre d'en décevoir plusieurs à la fois.

Quelle ONU pour le nouvel ordre mondial?

Au-delà des personnes, la succession pose quatre grandes questions.

Une ONU du Sud global? Les candidatures latino-américaines et africaines traduisent le déplacement du centre de gravité politique mondial. Dette, climat, développement et représentation: le Sud veut une Organisation qui ne soit plus simplement le miroir institutionnel de 1945.

Une ONU du droit ou de la puissance? L'Ukraine, Gaza et le Sahara occidental posent, chacune à leur manière, la même question: que vaut le droit international lorsqu'il se heurte aux intérêts des grandes puissances ou de leurs alliés? Le futur Secrétaire Général devra naviguer entre droit, réalisme et médiation, sans ignorer que la crédibilité de l'ONU dépend de sa capacité à échapper au reproche du «deux poids, deux mesures».

Une ONU réformée ou simplement mieux gérée? Le problème n'est pas seulement celui de l'efficacité, mais du décalage entre une architecture héritée de 1945 et la géographie réelle du pouvoir au XXIᵉ siècle. Réformer l'ONU ne signifie pas nécessairement redistribuer le pouvoir.

Une ONU capable de redevenir médiatrice? C'est peut-être la fonction essentielle du prochain Secrétaire Général: non pas résoudre seul les guerres, mais maintenir des canaux de dialogue lorsque les puissances ne se parlent plus et préserver un espace où la négociation reste possible.

Et pour la Tunisie et le Maghreb? Pour la Tunisie et le Maghreb, cette succession dépasse largement la personnalité du futur Secrétaire Général.

Elle touche directement au rôle de l'ONU en Libye et au Sahel, à la Palestine et au Sahara occidental, à l'équilibre entre sécurité et droits dans la gestion des migrations, mais aussi au climat, à l'eau et à la sécurité alimentaire.

Pour les grandes puissances, l'ONU est tour à tour un instrument, une tribune ou une contrainte. Pour les États moyens, elle demeure surtout un multiplicateur de puissance: un espace où le droit, la diplomatie et les coalitions peuvent, au moins partiellement, compenser l'asymétrie des rapports de force.

Pour Tunis, l'enjeu n'est donc pas de savoir quel candidat serait le plus favorable à la Tunisie, mais si le prochain Secrétaire Général contribuera à préserver un espace où un État moyen peut encore défendre ses intérêts sans devoir choisir entre les grandes puissances.

Conclusion

Le prochain Secrétaire Général devra être suffisamment fort pour défendre l'autorité de l'ONU, suffisamment indépendant pour ne pas devenir l'instrument d'un P5, suffisamment consensuel pour ne pas être bloqué par eux et suffisamment représentatif du Sud pour répondre à la transformation du monde.
Aucun candidat ne coche parfaitement toutes ces cases. Et aucun P5 ne souhaite réellement qu'un candidat les coche toutes.

La question n'est donc pas seulement de savoir qui occupera le 38e étage à partir du 1er janvier 2027. Elle est de savoir si une organisation conçue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale peut encore s'adapter à un monde qu'elle ne structure plus, mais dont elle demeure paradoxalement plus nécessaire que jamais.

Car derrière le nom qui émergera de New York se joue une question plus vaste: le multilatéralisme peut-il encore être l'espace où la règle tempère la puissance, ou devra-t-il désormais se contenter d'en enregistrer les rapports de force?

Elyes Ghariani
Ancien ambassadeur