Pr Samir Allal: Agonie du monde du règne du chacun pour soi néolibéral et de l’irresponsabilité écologique
Pr Samir Allal. Université de Versailles/ Paris-Saclay - Nous assistons ces derniers temps à une accélération brutale, à une collision de ruptures et à une superposition de futurs possibles : la fin du néolibéralisme, et du monde tel que nous le connaissions. Nos repères se brouillent et, pour chaque phénomène, plusieurs grilles de lecture se chevauchent, se concurrencent, sans qu'aucune ne s'impose vraiment.
1- La mutation climatique : organiser la liberté dans un monde de limites assumées
Nous avons eu cet été, une illustration du réchauffement climatique, provoqué par les émissions humaines de gaz à effet de serre, qui rendent ces épisodes plus fréquents et plus intenses. Des records absolus de température sur terre et en mer, des forêts en feu, des fleuves à sec et un seuil de + 2 °C qui pourrait être franchi pour la première fois dès le début de l'année 2027. Les sciences du climat et de la biodiversité donnent la mesure de la gravité inédite de la situation. Les données déjà disponibles indiquent un moment de bascule vers une mutation climatique.
À cela s'ajoute une multitudes d'autres crises et un « nouveau désordre mondial » : une montée des extrémismes politiques, des dérives autoritaires, une résurgence de mouvements suprémacistes et des conflits systémiques. Nous ne sommes plus dans l'optique d'une transition ordonnée et graduelle. Les guerres commerciales, les secousses impériales violentes ont mis à nu les contours d'un nouveau monde, celui d'une transformation désordonnée et inégale, opérée par des forces contradictoires, dans un monde conflictuel.
Victime collatérale de ces affrontements, le fantasme d'une mondialisation heureuse et inéluctable, d’une transition douce, où les marchés finiraient par transcender les États, n'a plus cours. L'heure est à la sécurisation des chaînes de production et à la réduction des dépendances stratégiques.
Nous sommes à la fin d’un grand cycle historique, marqué par le déclin des Etats-Unis et un soutien discursif et formel de la Chine au multilatéralisme. Après avoir créé ou participé à la création des organisations régionales ou des groupements de pays comme les BRICS ou l’Organisation de Coopération de Shanghai, la Chine met aussi en place des organisations internationales sur des enjeux clés qu’elle porte par ailleurs d’un point de vue discursif dans le système multilatéral. Ces organisations, complémentaires ou en parallèle du système onusien actuel, ont de plus en plus vocation à s’y intégrer pleinement.
Le rôle de leadership de plus en plus assumé par la Chine, est un signal important en matière de stabilisation d’un monde en fragmentation. Mais il peut aussi être inquiétant pour les pays émergents ou les pays les plus vulnérables, puisqu’il est tiré par les intérêts économiques. La Chine est le premier émetteur mondial de gaz à effet de serre avec environ 30 % des émissions de la planète.
Au-delà de son soutien formel au multilatéralisme, dans les COP climat, au Conseil de sécurité ou à la FAO, il reste très difficile de se faire une image claire de ce que la Chine veut ou propose comme nouveau projet ou comme chemin de transformation pour les institutions multilatérales actuelles. Pour Sébastien Treyer, la Chine a déjà une position dominante en matière d’innovation, de pouvoir de prescription et de goulets d’étranglement dans de nombreuses chaînes de valeur mondiale.
Au moment où les COP climat cherchent un projet unificateur, l’électrification des usages de l’énergie et le développement de la production et de l’interconnexion électrique sont au cœur des discussions entre COP 30 et COP 31. C’est précisément sur ce sujet que la Chine s’est positionnée en créant une organisation mondiale aux apparences techniques, mais dont le rôle pourra être déterminant pour fixer les normes et standards de l’économie électrifiée de demain.
Pour Sébastien Treyer, la Chine n’est plus seulement le pourvoyeur de technologies électriques, mais à l’origine de l’organisation de normalisation technique : la Global Energy Interconnection Development and Cooperation Organization, fondée dès mars 2016, est déjà là, au moment où l’ensemble des pays vont avoir besoin d’elle, avec ses comités techniques. Les pays du Sud auraient tout intérêt à se connecter à ces entreprises qui seront en pointe pour définir les règles et normes de demain.
La Chine va assumer un rôle de leadership plus important, et son influence se fera davantage par ses entreprises que par la diplomatie d’État, en conjuguant la notion de soft power aux enjeux cruciaux des normes techniques. Selon, une analyse du China Global South project : les cercles en charge des enjeux stratégiques à Pékin sont maintenant plus enclins que les diplomates du climat à accepter une responsabilité de leadership en matière multilatérale sur le climat, cette responsabilité étant perçue comme une nécessité stratégique au service des intérêts économiques de la Chine.
Le Thind tank marocain d’audience internationale, (le Policy Center for the New South), souligne que la Chine est passée du statut d’usine du monde à celui de puissance technologique, d’investisseur de premier rang, et de force déterminante dans le commerce international, et s’interroge : la Chine est-elle un rival ou un modèle ? Et quelle viabilité du modèle économique chinois, au défi de passer d’un modèle de production industrielle tourné vers l’export à un rééquilibrage plus fort vers l’innovation, les services et la consommation intérieure ?
Si nous ne voulons pas entrer dans une crise que nous ne maitriserons plus du tout, il nous faut préserver les règles multilatérales dans la gestion des conflits, gérer les rapports de négociation entre les blocs et les pays et assurer la stabilité économique comme un bien commun mondial. Nous devons par ailleurs, s’adapter collectivement et accélérer la lutte contre le dérèglement climatique en décarbonant massivement l’économie.
Les grands gagnants de la géopolitique du carbone seront à court terme les pays et les entreprises qui agiront sur deux fronts : celui du monde ancien qui perdure et est encore « rentable », en s’appuyant sur des technologies éprouvées, et celui du monde nouveau où se trouvent des marchés et des positions à prendre, mais où les retours sur investissements restent encore incertains et les risques bien présents.
Malgré la crise, la géopolitique du carbone bat son plein, avec déjà environ 2000 milliards de dollars d'investissements annuels dans les technologies bas carbone, en forte augmentation. Ils représentent pratiquement le double de ceux de l'industrie pétro-gazière qui a pendant longtemps accaparé le champ géopolitique de l'énergie.
Disposer d'une capacité à produire de l'énergie bas carbone et bon marché, s'appuyant essentiellement sur les énergies renouvelables sera un atout mais ne sera toutefois pas suffisant pour peser et en tirer des bénéfices. La géopolitique des hydrocarbures ne va pas s'atténuer pour autant. Elle pourrait même s'aiguiser de manière inédite.
Les enjeux des emplois formés et qualifiés, de la sécurité d'investissement, des écosystèmes financiers et industriels, de la crédibilité des engagements et trajectoires de décarbonation seront essentiels, tout comme de la gestion du transfert de rentes et de risque d'actifs échoués.
Ce constat d’incertitudes et d’insécurité - dans un contexte marqué par la mutation climatique, des contraintes budgétaires et un ralentissement récent des dynamiques d’investissement -, montre l’ampleur du challenge à relever pour décarboner l’économie : mobilisation de financements privés ; rôle de la puissance publique pour sécuriser et orienter les projets ; et répartition de l’effort entre ménages, entreprises et collectivités.
Les différentes facettes et lectures du problème climatique et de la transition écologique et énergétique, renvoient à des dynamiques contradictoires qui caractérisent la mutation géopolitique et constituent autant de lignes directrices pour la réflexion et ensuite l’action. Les dynamiques politiques et sociales restent absentes de l'univers mental des scénarios « mainsteam ». Les modèles techno-économiques, qui dominent les débats climatiques, reposent fondamentalement sur l'idée qu'une transition par le marché et la technologie suffira. Ce paradigme est dépassé.
La réflexion à laquelle nous voulons contribuer est celle d'une transformation profonde, beaucoup plus large, dans un monde réel, instable, contradictoire et en crise. Un changement radical de perspective en analysant les blocages politiques, économiques et culturels qui entravent l'action collective. C'est pourquoi, nous utilisons de manière distincte dans cet article les notions de transition et de bifurcation.
La première renvoie aux projets technocratiques, souvent d'apparence apolitique, de décarbonation par la substitution d'un régime énergétique par un autre. La seconde désigne des processus plus vastes de changement sociétal, englobant systèmes politiques, régimes sociotechniques et rapports au monde naturel, qui sont conflictuels, non linéaires et restent toujours réversibles et ouverts.
Nous plaidons pour un élargissement des cadres d'analyse de la transition, en réintégrant les questions de limites écologiques, de classes sociales et de planification. Notre réflexion s'étend aux dynamiques sociétales de la mutation, en identifiant à la fois les blocages structurels qui freinent le changement et les points de bascule par lesquels des politiques de décarbonation mal conçues peuvent enclencher des engrenages fragilisant la démocratie.
Le décor de cette mutation incertaine et contradictoire est celui d'un monde en crise, traversé par des conflits croissants entre empires et un recul démocratique dans le monde. Une telle approche est indispensable pour forger des stratégies politiques à la hauteur des défis nouveaux et ouvrir des futurs vivables et plus justes.
Pour reprendre le chemin du progrès, il faut réapprendre à voir le potentiel plutôt que le danger, et concevoir des institutions capables de construire et pas seulement de freiner : passer d'un progressisme centré sur la protection à une politique de l'innovation et de la production. Cette grille de lecture revient aujourd'hui en force, à la lumière de la guerre d'agression américano israélienne dans le détroit d’Ormuz et des tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine, alors que les politiques climatiques sont de plus en plus perçues comme des politiques industrielles, et que l'accès aux ressources et le contrôle des chaînes de valeur s'imposent désormais comme des enjeux géopolitiques majeurs.
Les transitions s'inscrivent désormais, dans un climat global de tensions croissantes entre grandes puissances, qui pulvérisent tout espoir d'un ordre international plus sobre et soutenable. Si le climat est bien l'un des problèmes majeurs de notre époque, on ne peut le traiter isolément. D'autres enjeux fondamentaux viendront régulièrement peupler l'espace public, qui se relient au problème climatique et compliquent sa résolution, et qu'il faudra donc traiter en même temps.
La décarbonation ne peut plus être reportée. Elle doit au contraire avancer suffisamment vite pour préserver la liberté d'agir des générations futures. Chaque inaction aujourd'hui, réduit drastiquement les chances de vie sur l'ensemble de la planète et les espaces de liberté des générations futures.
Or, la lenteur des démocraties à opérer la transition, liée à leur dépendance profonde aux énergies fossiles et à la croissance, questionne profondément le modèle de développement. L'issue de cette compétition systémique dépendra de la capacité des démocraties à dépasser la doxa néolibérale et à développer les moyens d'action nécessaires pour aligner l'économie sur les impératifs écologiques.
2- Que continuer ou ne plus continuer à faire et que continuer ou ne plus continuer à défaire ?
La mutation climatique alimente directement la dislocation du monde, quand des événements extrêmes frappent des populations déjà fragiles ou quand des politiques de transition mal conçues fragilisent le tissu social. Mais, elle s'entrelace aussi, de façon plus souterraine, avec d'autres crises : quand les guerres accélèrent les émissions carbone, quand l'argent des ressources fossiles finance la désinformation, ou quand la course aux armements relègue le climat au second plan.
L’objectif zéro carbone promu par les gouvernements et les grandes entreprises peuvent-ils changer la donne ? Non pour le moment. Et la réalité à laquelle nous sommes en train de faire face, (sans nous perdre dans les fumées de promesses non tenues), c'est que nous sommes en train d'altérer irrévocablement l'état de la planète.
Alors que le monde brûle, l'industrie des combustibles fossiles enregistre les plus gros profits jamais réalisés. Ces industries de « l’économie de la mort », continuent d’alimenter le brasier, sans en être tenus pour responsable. Dans une société de marché, notre dépendance au carbone comme à l’extractivisme ne cesse d’augmenter. Les trajectoires socio-économiques de nos sociétés se sont structurellement construites sur un usage abondant et faiblement problématisé des énergies fossiles et des ressources naturelles.
Tandis que la question écologique nous enjoint à vivre et à produire tout autrement, rien ou presque dans le monde tel qu’il fonctionne, ne nous prépare à vivre et à produire tout autrement. Transformer la société ne revient donc pas à changer les mentalités, les sensibilités ou les consciences, mais bien plutôt à modifier la structure des relations dans lesquelles celles-ci se forment.
Avec la canicule de cet été, nous sommes en train de comprendre que nous nous sommes trompés, collectivement. Nous avons donné trop de place à l'économie néo-classique, au marché, à la valeur monétaire, aux indicateurs comme le Produit Intérieur Brut (PIB). Une société riche ce n'est pas une société qui a un gros PIB, mais une société qui préserve son patrimoine naturel et sa cohésion sociale tout en satisfaisant les besoins de tous ses ressortissants.
D’un point de vue écologique, raisonner en termes de « richesse » et de « pauvreté » peut conduire à une impasse si nos visions habituelles de ces deux notions ne sont pas profondément redéfinies. En effet, si les pauvres s’enrichissent de la même manière que les riches (ruissellement), ils auront toutes les chances d’adopter à leur tour des manières écocidaires d’habiter le monde. Pour autant, un abaissement généralisé des niveaux de vie ne constitue pas non plus le début d’une solution.
Dans un monde fini, l’utopie néolibérale d'une croissance globale, continue et carbonée des richesses est définitivement derrière nous. Le monde du règne du chacun pour soi néolibéral et de l’irresponsabilité écologique, est en train de prendre fin. La croissance économique apportée par la modernisation nous promettait une vie aisée. Mais, ce que révèle la crise environnementale actuelle, c'est que, ironiquement, cette croissance économique sape les fondements mêmes de notre prospérité.
À l'heure où les inquiétudes se multiplient autour du réchauffement climatique, de l'intelligence artificielle ou encore des limites de la planète, la croissance économique (grise, verte ou bleue) peut très facilement nous laisser embarquer par l'écoblanchiment promu par le capital, qui nous trompe sous couvert de préoccupations environnementales. Plus nous sommes persuadés que nous faisons quelque chose contre le réchauffement climatique, plus nous nous rendons incapables de prendre les mesures les plus radicales qui s'imposent.
La consommation nous sert d'« indulgence ». Elle nous permet de noyer notre sentiment de culpabilité et de fermer nos yeux sur la véritable crise qui est celle du capitalisme. Nous devons au plus vite circonscrire la puissance du marché, mettre la question écologique au cœur de nos politiques et respecter les limites physiques et sociales. Les difficultés économiques ne sont plus de simples accidents passagers, mais touchent toutes les bases du système néolibéral. On assiste à une crise systémique du capitalisme.
Des changements radicaux et concrets sont souhaitables pour vivre autrement. L’humanité a toujours su créer, inventer, imaginer, innover, rebondir pour s’en sortir. Le progrès technique devient problématique ? Peut-être… mais s’il est le problème, il est aussi la solution. L'économie « du bonheur » montrent que les liens d'amitié, d'amour ou d'entraide comptent davantage que l'accumulation de richesses et nous interroge sur les effets d'une société toujours plus technologique.
Dans un monde incertain, il est encore temps de bifurquer ! Désormais, nous savons à peu près ce que nous devons faire. Alors, « dépêchons-nous de changer toute l’architecture du pouvoir économique, qui doit être renversée et inversée », comme le suggère Sophie Dubuisson-Quellier (juillet 2026).
Rompre avec l’ordre établi n’aboutit pas forcément à rompre les logiques qui assurent sa perpétuation. L’emprise du capitalisme sur nos vies n’est pas une fatalité. Il est possible de s’affranchir de l’hégémonie des fossiles. L’écologie non capitaliste rappelle que la fin de l’histoire n’est pas pour demain et que le changement radical est parfois accessible et réalisable.
Avec l’enjeu climatique et écologique contemporain, un souffle anti libéral et radical pointe son nez aux portes de l'économie politique avec une production théorique riche et multidisciplinaire, d'une écologie anti-capitaliste et dé coloniale. Pour ces promoteurs, il ne s’agit plus d’injecter régulièrement une dose d’environnement dans certains domaines d’activité mais bien de les encastrer dans le périmètre toujours plus étroit des limites planétaires. René Passet (L’illusion néo-libérale, Ed Flammarion)
Mobilisant toutes sortes de savoirs, Bruno Latour dans son livre (Où Atterrir, comment s’orienter en politique, Ed la Découverte), démontre qu’il est possible d’habiter le monde tout autrement, en explorant d’autres voies que celles instituées pour se nourrir, se cultiver, commercer, construire, se loger, éduquer, apprendre, se relier et finalement faire société… Et maintenir ouverts des futurs non advenus.
La décarbonation de l’économie s’adresse désormais à tous les secteurs. Elle se déroule sur tous les territoires et s’inscrit dans une temporalité séculaire. Pour Jean-Baptiste Comby, les principes de sa justification ne portent plus sur la gestion sectorisée des affaires du monde (comment faire différemment ici ou là ?), mais ils touchent à la nature même des affaires (que continuer ou ne plus continuer à faire et que continuer ou ne plus continuer à défaire ?).
3- Le séquencement des politiques climatiques un arbitrage entre présent et futur
Cela fait plusieurs jours que l’on vit des épisodes climatiques inédits et rien ne bouge pour autant. Un décalage abyssal entre les discours ritualisés, et les logiques économiques et politiques structurant le monde réel, causent et aggravent la crise. Les canicules exceptionnelles sont le produit d’un changement climatique d’origine humaine, et la réponse suppose deux efforts indissociables.
Atténuer, d’une part, pour réduire le réchauffement à la source et, avec lui, la sévérité des canicules futures. S’adapter, d’autre part, pour limiter les dégâts de celles qui surviendront quoi qu’il arrive, avec des dispositifs qui protègent tout le monde et pas seulement ceux qui en ont les moyens. C’est à l’aune de ce double impératif qu’il faut recentrer le débat.
Le pays accumule les retards et n’est pas prêt à faire face à ces chaleurs extrêmes dont le bilan, économique et humain, est lourd : problème d’approvisionnement en eau, coupures d’électricité, réseaux perturbés, travailleurs épuisés, classes d’école étouffantes, chambres d’hôpital suffocantes. Les habitants des quartiers populaires et les logements précaires (bouilloires thermiques) comptent parmi les plus exposés.
Alors que le réchauffement climatique rendra ces épisodes plus fréquents et plus intenses, l’adaptation repose largement sur les moyens de chacun. Une autre voie mérite d’être défendue, celle d’une adaptation collective qui protège tout le monde et pas seulement ceux qui peuvent se le permettre.
L’adaptation collective ne relève pas de l’utopie, même si les contraintes budgétaires l’entravent plus que jamais. Avec un budget très contraint et un exécutif mis sous pression, la tentation pourrait être grande de refermer le sujet aussitôt la fraîcheur revenue. Mais attention, l’inaction a un prix exorbitant.
La canicule a des coûts très importants sur la santé des plus vulnérables, la productivité du pays ou l’apprentissage des enfants. Le problème réside dans le fait que les coûts de l’adaptation doivent être payés aujourd’hui, alors que les bénéfices – c’est-à-dire les dommages évités – ne se verront pas avant plusieurs années.
L’adaptation produit des effets immédiats. Elle améliore la production, les revenus et donc les recettes fiscales, ce qui permet de financer davantage d’actions climatiques. À l’inverse, l’atténuation agit avec un décalage. Elle réduit la pollution aujourd’hui, mais ses bénéfices économiques n’apparaissent que dans le futur.
Dans un contexte de réchauffement accéléré, le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre adaptation et atténuation, mais de déterminer à quel moment chacune de ces stratégies doit être mobilisée. Le concept de distance au point de bascule (seuil critique, au-delà duquel un effondrement, économique et environnemental peut survenir), permet d’y de répondre.
Plus la distance au seuil critique se réduit, plus les marges de manœuvre disparaissent, et plus les décisions deviennent urgentes. Le risque de franchissement de ce point de bascule augmente au fur et à mesure que le réchauffement progresse. Ce point de bascule détermine à la fois l’ampleur et la nature des politiques climatiques à mettre en œuvre. Une approche, pourtant simple, reste toutefois difficile à mettre en œuvre. (Marion Davin, Mouez Fodha, Thomas Seegmuller, Juillet 2026).
Pour Raphaëlle Besse Desmoulières, dans le contexte de rigueur budgétaire que nous traversons, l’arbitrage soulève, une question encore peu présente dans les débats : celle du séquencement. Le séquencement des politiques climatiques est un arbitrage entre présent et futur. Il est au cœur des décisions publiques. Les incertitudes scientifiques qui subsistent quant aux seuils critiques climatiques (leur niveau de déclenchement, leur probabilité et leurs conséquences), les intérêts économiques en présence, les pressions de certains groupes d’acteurs et l’inertie de la décision publique constituent autant d’obstacles à son application.
Nous avons une génération pour réaliser la transformation radicale d’un modèle économique basé sur les énergies fossiles. Il ne s’agit plus d’assurer la soutenabilité d’un modèle économique néolibéral, mais de structurer une action publique sur la base de trajectoires de décarbonation afin de tendre vers une stricte limitation de la hausse des températures.
Jusqu’où nos sociétés peuvent-elles se transformer et quelles voies devraient-elles emprunter pour maintenir le pays habitable dignement, équitablement, et démocratiquement ? Comment se décide, ce que nous pouvons ou ne pouvons plus continuer à faire et ce que nous pouvons ou ne pouvons plus continuer à défaire ?
Le réchauffement n'est plus une hypothèse mais une réalité et la combustion des fossiles reste son principal moteur. Ses impacts ne sont plus un pronostic lointain, mais des événements dans l'ici et maintenant : des bouleversements de l'atmosphère, aux changements de pratiques sociales aux nouvelles formes de production et de consommation, jusqu'aux mobilisations, résistances, conflits et luttes de pouvoir.
Nous changeons de monde où la nouvelle condition humaine est une accélération des impacts climatiques, des bouleversements planétaires, et des jeux d’influence. Se sont les ingrédients principaux de ce que Stefan C. Aykut et Amy Dahan, désigne par « la Mutation climatique ». Le décor de cette mutation incertaine et contradictoire est celui d'un monde en crise, traversé par des conflits croissants et un recul démocratique partout dans le monde.
Contrairement aux années 1990, où la gouvernance climatique émergeait dans l'optimisme presque candide de l'après-guerre froide, la recherche de solutions à cette polycrise se déroule aujourd'hui sur fond de retour brutal de la géopolitique. Une polycrise forme désormais l'arrière-fond du drame climatique. Elle agit comme une loupe grossissante, révélant l'inadéquation croissante de nos institutions, héritées de la modernité industrielle, de la guerre froide ou de la Pax Americana, face aux défis du présent.
Peser sur la gouvernance climatique devient un enjeu central pour les puissances pétrolières et les entreprises investies dans les énergies fossiles, mais aussi pour les grandes fortunes et les ultra-riches, comme le montre Édouard Morena dans son étude sur l'influence croissante de riches philanthropes, fondations et cabinets de conseil sur la gouvernance globale du climat.
À l’échelle mondiale, les 10 % les plus riches sont responsables de près de la moitié des émissions de carbone, quand la moitié la plus pauvre de l’humanité en génère à peine un dixième. Ces émissions ne tiennent pas seulement à la consommation des plus fortunés, mais aussi à leur patrimoine, aux entreprises et aux actifs qu’ils détiennent. Les 0,001% les plus riches, possèdent désormais trois fois plus de richesse que la moitié de la population mondiale réunie. (Luca Chancel)
Ceux qui contribuent le moins au problème climatiques sont ceux qui en souffrent le plus : les uns se climatisent, les autres subissent. Alors que les canicules s’intensifient, la question n’est plus de savoir s’il faut s’adapter, mais comment s’adapter et quelle voie doit-on emprunter ? Celle d’un modèle de marché, où chacun se protège selon ses moyens, ou celle de dispositifs organisés pour protéger tout le monde.
Confier au seul marché, l’adaptation reproduit et amplifie les inégalités. Protéger tout le monde devient une exigence non seulement d’efficacité, mais de justice. Pour garantir à chacun une protection équitable face à des étés qui ne feront que se durcir, nous devons penser l’adaptation au changement climatique, comme « un bien commun ». Camille Salese
Malgré l’essor des énergies bas-carbone, pétrole, gaz et charbon représentent toujours 60 % du mix électrique mondial. 80 % des voitures vendues sur la planète intègrent toujours un moteur thermique. La production d’acier et de ciment sont toujours extrêmement carbonées. Et l’agriculture est toujours entièrement dépendante aux énergies fossiles, des engins jusqu’aux engrais.
Les alternatives existent. Le seul obstacle à la décarbonation est le financement. Car transitionner vers un monde plus juste et moins carboné, cela coûte cher, pour le moment. De l’argent, nous n’en manquons pas vraiment, c’est une simple question de choix. Nous préférons consacrer 2900 milliards en dépenses militaires.
Victime collatérale des affrontements, le fantasme d'une mondialisation heureuse et inéluctable, où les marchés finiraient par transcender les États, n'a plus cours. Le temps des traités de libéralisation et de réduction des barrières tarifaires semble bel et bien révolu. Nous sommes progressivement en train de sortir de l’ordre néolibéral.
Pour Arnaud Orain, les institutions qui organisaient le commerce international ne sont pas mortes, mais leur pouvoir s’affaiblit. L'heure est à la sécurisation des chaînes de production et à la réduction des dépendances stratégiques. Ce réalignement redessine la globalisation le long de nouvelles lignes de fracture, à la fois politiques et économiques.
L'impératif est donc de lier la question climatique aux enjeux non seulement écologiques et planétaires, mais aussi géopolitiques, sociaux, démocratiques, de prendre acte de notre nouvelle condition humaine afin d'explorer, comme Bruno Latour le suggérait, la voie pour des « politiques de l'atterrissage ».
4- On ne peut pas gagner une guerre si on n’est pas organisé pour la gagner : penser l’adaptation comme un bien commun
L’adaptation ne peut pas être une accumulation de solutions isolées. Les infrastructures demandent du temps et de l’argent. Les ressources sont limitées. Les priorités s’entrechoquent. Nous vivons une drôle d’époque. Alors qu’un océan d’encre coule pour alerter sur la nécessité de réduire nos émissions de gaz à effet de serre, et que les meilleurs esprits du siècle se sont transformés en Cassandre de la tragédie à venir, les émissions continuent d’augmenter.
Notre génération serait-elle devenue insensible ? Irrationnelle ? Ou n’est-elle pas séduite par d’autres sirènes, à la voix plus puissante : une pensée néoréactionnaire venue des États-Unis, qui érige la puissance, la hiérarchie et le refus de toute limite en vertus cardinales. La transition écologique a-t-elle pour autant disparu des discours ? Non, mais elle y revient métamorphosée, sous des formes toujours plus éloignées du réel.
La voici promue en guerre industrielle, en néomalthusianisme, en survivalisme. La voici encore en promesse technologique : la fusion demain, la capture du carbone après-demain, et, à défaut, une planète de rechange quelque part entre Mars et le métavers. Et lorsqu’elle est plus réaliste, la transition écologique semble terne et devient même inaudible.
Le problème n’est plus tant de savoir ce que nous devons faire (ou si nous savons le faire), mais plutôt comment la faire plus vite et à plus grande échelle. Les politiques publiques utiles pour relever le défi inédit de la neutralité carbone peuvent se classer en deux catégories : celles où nous savons ce qu’il faut faire et celles où ne le savons pas encore précisément. La bonne nouvelle est que la première catégorie est de loin la plus remplie.
Sa feuille de route est en effet largement documentée et expertisée : électrifier la mobilité, passer à 100 % d’énergies non-fossiles, isoler les bâtiments à grande échelle, développer les pratiques agricoles capables de mieux stocker le carbone dans les sols, investir dans les processus industriels zéro carbone, etc.
La deuxième catégorie rassemble, pour sa part, les sujets sur lesquels les solutions technologiques sont encore en gestation ou le consensus politique non établi : l’hydrogène est-il vraiment l’énergie de demain ? Comment le produire à un coût non prohibitif ? Disposerons-nous à moyen terme de nouvelles solutions de stockage de l’électricité qui nous permettent d'aller vers du 100 % renouvelables ? etc.
Nous sommes aujourd’hui plutôt mal équipés pour produire à grande échelle les changements dont nous avons besoin pour réussir la neutralité carbone. Nous savons isoler les logements, mais il reste des millions de passoires thermiques. Nous savons fabriquer des véhicules électriques, mais les bornes de recharge font encore souvent défaut. Nous savons qu’il faut stopper l’artificialisation des sols, mais nos villes continuent de s’étendre…
Le débat à tendance à se focaliser sur les incertitudes, les controverses et les désaccords. Réussir l’accélération et le changement d’échelle de la transition écologique implique au contraire de se concentrer d’abord sur ce que l’on sait, sur ce qui marche, sur la recherche permanente des conditions concrètes du succès en s’efforçant de comprendre.
La transition écologique ne peut être accomplie ni par le marché seul, ni par la transformation spontanée des comportements individuels, ni par la seule mobilisation militante, mais par une politique industrielle volontariste portée par un État capable de planifier, d'investir et d'orienter le développement technologique vers des fins socialement et écologiquement définies, et de concilier justice sociale et soutenabilité environnementale. On ne peut pas gagner une guerre si on n’est pas organisé pour la gagner.
Nous ne savons pas organiser convenablement la pluralité des acteurs qui doivent concourir à grande échelle à la neutralité carbone (entreprises, territoires, citoyens, financeurs…). Désormais, la gouvernance de la transition à grande échelle, doit être repensée de manière que les questions écologiques irriguent toutes les politiques publiques. Elle repose sur une négociation avec les acteurs et entre les acteurs : un enjeu stratégique, souvent méconnu.
La gouvernance de la transition écologique ne se résume pas au gouvernement et aux lois. Elle a vocation à organiser une pluralité d’acteurs et à les faire coopérer dans un processus de décision ouvert, partagé et négocié. L’intelligence pratique et organisationnelle de nos ambitions, la volonté politique forte sont les conditions du succès de la transition écologique et énergétique. Si le chemin pour déployer cette volonté n’est pas le bon, l’efficacité ne sera pas au rendez-vous.
La méthode fait partie du problème à résoudre, sans elle, même avec les meilleures intentions du monde, on ne parviendra pas à passer des déclarations aux résultats. Pire : on prendra le risque de fracturer la société et de casser la dynamique de la transition. L’action brouillonne, l’empressement désordonné ou la rigidité technocratique sont tout autant les ennemis du succès que l’attentisme ou l’inaction.
Compte tenu de l'urgence climatique, nous n'avons ni le droit ni le temps de nous tromper de méthode. L’idée selon laquelle il suffirait d’imposer d’en haut des obligations et des interdits est une illusion et même un piège. Seule une « écologie du contrat », fondée sur la résolution des problèmes par la négociation sous la conduite des pouvoirs publics est capable de nous mettre sur une trajectoire zéro carbone.
Une politique qui aura pour vocation : (1) de réunir les différentes parties prenantes et mettre au point « des contrats de transition » (sectoriels, territoriaux, sociaux…) ;(2) identifier des « opérateurs pertinents » dans chaque domaine ; (3) organiser « le partage des risques » liés aux investissements ; (4) dessiner de « nouveaux marchés » et diffuser largement les « technologies les moins émettrices ».
Ce « nouveau » contrat pour « une transition juste » doit tracer le chemin qui agrège ce que chacune des parties prenantes doit faire (ou ne pas faire) pour parvenir à l’objectif fixé par le politique. Il accélère la décarbonation, change la société sans la fracturer, dénoue les résistances qu’elle rencontre.
La transition écologique « juste » doit embarquer toute la société dans son mouvement : les ménages, les forces productives, les salariés, les consommateurs, les territoires. Elle doit pour cela optimiser toutes les solutions et les innovations, et dénouer toutes les résistances. La question ne porte pas sur le déploiement de l’innovation ou sur le niveau de production et de consommation qu’il faut viser, mais sur la manière d’en organiser la distribution.
Son récit, ne porte pas sur le rythme ou la nature d’une trajectoire écologique, mais sur les modalités qui président à la répartition des gains et des pertes qu’elle engendre : qui émet, qui subit les impacts du dérèglement, qui doit porter le coût de l’action climatique, etc. Il peut en principe se coupler à n’importe quel niveau d’ambition, croissance verte, post-croissance ou décroissance et faire de la justice sociale une condition absolument nécessaire, bien que non suffisante, de la transition écologique.
La transition juste est le récit dont le lexique a paradoxalement le plus largement pénétré les institutions internationales, alors même qu’elle ne dispose pas de bénéficiaire structurel à forte influence. Le mot « juste » figure au préambule même de l’Accord de Paris et a égrené au sein de divers rapports administratifs et de nombreux discours politiques, comme un gage de vertu ostentatoire, une forme de fairness washing, sans pourtant que les montants mobilisés pour la transition augmentent en conséquence.
La diversité des cadrages de la notion de justice peut avoir pour effet d’engendrer des tensions entre les valeurs : écartelée entre deux exigences, elle risque de se diluer dans un esprit gestionnaire peu soucieux de la justice sociale, ou au contraire dans une démarche de protection des emplois fossiles, au détriment-même de l’impératif écologique qui la fonde.
La question n’est pas de savoir en théorie quel policy mix (marché, réglementation, fiscalité…), le décideur public doit mettre en place, mais plutôt : comment créer les conditions du succès de ses choix politiques.Il est illusoire de penser que nous pourrions financer l'essentiel de la transition sur fonds publics sans mobiliser la puissance d'investissements des entreprises et des ménages. Le rôle des pouvoirs publics est de créer par leur intervention les conditions de déploiement à grande échelle des actions du secteur privé.
Les solutions technologiques n’apportent pas la réponse à tous les problèmes, mais elles permettent d’ores et déjà d’en résoudre beaucoup pour peu qu’elles soient matures et largement diffusées. L’innovation incrémentale améliorera les process déjà connus, comme on le voit dans le domaine des énergies renouvelables depuis plusieurs années. Et l’innovation de rupture apportera sans doute, dans les décennies qui viennent, des réponses stratégiques dans plusieurs autres domaines.
Les efforts d’innovation doivent donc être vigoureusement soutenus. Il nous faut accélérer sans délai le déploiement des technologies connues, notamment en sécurisant les investissements et en partageant les risques quand l’horizon de rentabilité est incertain ou qu’il dépend de variables de marché trop peu prévisibles à court ou moyen terme.
Contrat, normes, technologies : tel est le triangle vertueux à l’intérieur duquel doit se construire une bonne gouvernance de la transition écologique et énergétique.
5- Un plan de bataille pour le climat socialement désirable : le temps du consensus et de l’action
Aujourd’hui, l’État n’est pas bien organisé pour mener la transition écologique. Les principaux facteurs responsables de cet échec sont d’une part la pérennisation d’une trop grande sectorisation de la conduite des politiques publiques écologiques, et d’autre part l’instabilité ministérielle.
Le souci d’animer la transversalité des enjeux de la transition écologique et énergétique n’est pas nouveau, mais force est de constater que les évolutions organisationnelles depuis n’ont pas rendu la tâche plus facile. Le cloisonnement tant ministériel qu’administratif est donc bien le cœur du problème.
Si de plus en plus de ministères commencent à s’interroger sur la part qui leur revient dans ce processus, la transition écologique n’est pas encore pensée comme un changement systémique de tous les secteurs à anticiper et planifier, mais comme une activité supplémentaire à mener en sus des missions usuelles.
Le ministère auquel revient la mission de penser et d’organiser la transition est ainsi le ministère de l’industrie, des mines et de l’énergie. Le périmètre de ce ministère a varié depuis sa création mais à l’heure actuelle, il inclut au moins un secteur majeur de la transition : l’énergie.
Les autres secteurs directement émetteurs de gaz à effet de serre (GES) ou impactant la biodiversité (transport, agriculture par exemple) ainsi que les leviers de la transition (modèles de production et de consommation, éducation, recherche, formation et mutation des emplois, etc.) ne relèvent pas de son autorité.
Il n’a par ailleurs pas la main sur les leviers fiscaux et budgétaires. Même, dans les domaines placés sous son autorité, ses décisions ayant souvent des impacts sur les attributions d’autres ministères, doivent généralement être validées par une « interministérielle ».
Chaque ministère défend les intérêts qui relèvent de son champ de compétences en soulignant par exemple l’effet de la décision proposée sur le budget de la nation, sur les modèles économiques de telle ou telle filière, sur le pouvoir d’achat, sur l’atteinte de nos engagements internationaux ou encore sur l’aménagement des territoires.
La conséquence positive de cette organisation est que les décisions sont « en principe », étudiées à l’aune de tous les impacts potentiels qu’elles peuvent avoir, favorables ou défavorables, et que tous les membres du Gouvernement sont théoriquement solidaires des arbitrages qui sont rendus.
Néanmoins, une autre conséquence – plus fâcheuse – est que les cibles et actions proposées par chaque ministère sont généralement perçues comme partiales et devant faire l’objet de compromis entre des positions parfois très éloignées. Or la transition écologique est par nature transversale à la quasi-totalité des ministères et administrations : mutation des modèles de production et de consommation, transition agricole, anticipation de la transformation des emplois, éducation et sensibilisation, santé, transports, logements, etc.
Compte tenu de l’urgence et de son caractère systémique, la transition écologique ne devrait plus faire l’objet de compromis sur ses objectifs mais uniquement de négociations sur ses modalités. Or, si l’on prend l’exemple de la stratégie nationale bas carbone, le plan climat relève davantage d’un recensement des mesures déjà existantes ou prévues, plutôt que d’un outil de pilotage de la stratégie climatique.
En d’autres termes, ce qui aurait dû être un outil d’appropriation et de mise en œuvre de la stratégie nationale bas carbone ressemble pour le moment à une simple énumération d’actions existantes sans réelle mise en perspective avec les objectifs adoptés. La raison en est tragiquement simple, les cibles de cette stratégie sont peu connues des ministères et, lorsqu’elles le sont, rarement considérées comme impératives, et encore moins comme contraignantes. Les différentes entités de l’État ne tirent ainsi pas toujours dans le même sens.
Si nous voulons réussir la transition juste, les objectifs climatiques et environnementaux ne devraient plus faire l’objet de compromis permanents mais être appropriés par tous les acteurs qui ont la charge de leur mise en œuvre. Il est temps de mettre derrière nous le débat sur le point d’arrivée et de se concentrer sur la façon d’y parvenir. Pour l’État, cela passe notamment par trois évolutions :
• Tout d’abord construire des objectifs partagés et appropriés par l’ensemble de ses composantes ;
• Ensuite mettre en place des instances de pilotage et de contrôle garantissant que toutes les parties prenantes s’impliquent à leur échelle, et en particulier que tous les ministères soient redevables des cibles qui portent sur leurs champs d’expertise ;
• Et enfin incarner la transition écologique au plus près des parties prenantes, qu’il s’agisse de citoyens, d’entreprises ou de collectivités territoriales pour rendre la transition visible, simple et accessible à tous.
L’objectif est clair, placer « la planification écologique » au plus haut niveau de l’État pour mieux coordonner l’élaboration des stratégies nationales en matière de climat, d’énergie, de biodiversité et de veiller à la bonne exécution des engagements pris par tous les ministères en matière d’écologie.
Le rapprochement de la décision toujours plus proche du pouvoir exécutif apparaît comme un gage d’efficacité puisqu’il permet d’enjamber les tutelles ministérielles pesantes. Mais, ce pari de la sur-centralisation peut aussi conduire à l’effet inverse recherché, c’est-à-dire son inefficacité. La sur-centralisation de la décision s’expose à deux types d’« effets pervers » :
Le premier est celui sa forte sensibilité aux effets contextuels. Plus le dispositif est proche de l’exécutif, plus il est soumis aux évolutions de l’agenda politique, qui en fonction des contextes peuvent être particulièrement brutaux. Là où l’action politique en matière écologique nécessite de penser l’action sur un temps long, la sur-centralisation vient au contraire amplifier les logiques court-termistes. Aujourd’hui la priorité est à la gestion de la « crise inflationniste », l’accès à l’eau potable, aux finances publiques et au pouvoir d’achat au détriment de la décarbonation.
Le second type d’effet pervers est d’ordre organisationnel. L’action publique se caractérise aujourd’hui comme un empilement d’organisations dont les frontières de compétences se chevauchent ou sont peu évidentes à cerner. Il en résulte un important brouillage de l’action publique qui nuit à son efficacité. Les chevauchements de compétences ou l’absence de division claire entre différentes organisations brouille la lisibilité de la division du travail administratif pour ses usagers et augmentent les coûts de coordination entre eux.
Pire, cet empilement d’organisations dilue les moyens publics puisqu’ils sont désormais non plus affectés à une seule et même organisation ayant une mission précise mais bien à plusieurs. Il en va ainsi désormais de la transition écologique où plusieurs organisations se battent les parts d’un même budget national qui devrait, du reste, être consolidé et augmenté.
En somme, le bilan du dispositif actuel de la gouvernance de la transition écologique est sans appel : conçu pour agir dans le temps long, il s’expose au contraire aux logiques politiques contextuelles et court-termistes. Ensuite, conçu pour enjamber la sectorisation, il contribue finalement à l’amplifier et à diluer les moyens humains et financiers de l’action publique en matière environnementale.
Or, le défi de la transition écologique dépend avant tout de la capacité de l’État à remettre en cause les sous-bassement profonds de sa culture institutionnelle. Réussir la transition écologique et énergétique ne se réduit pas à de nouvelles pratiques ou à des mesures techniques. Derrière la transition se loge souvent des modalités du changement ajustées aux intérêts des dominants : réaménager l’intérieur du cadre sans en modifier les contours.
Seules des transformations sociales préalables, intégrées aux structures et aux habitudes collectives, permettent d’envisager une société respectueuse des limites planétaires. Les niveaux auxquels ces modifications devraient s’opérer sont trop peu questionnés, comme si la question de ce qui doit changer, allait de soi.
Selon les modalités et la rapidité de la transition, les secteurs concernés et les technologies privilégiées, certains actifs et titres boursiers seront dévalués, tandis que d'autres gagneront en valeur. Dès lors, des lobbies résistent, des catégories sociales se crispent et la volonté politique n’est pas toujours au rendez-vous.
6- La transition un défi organisationnel inédit appelle une gouvernance interministérielle et inter- acteurs adaptée
La transition écologique exige au niveau gouvernemental un engagement de chaque ministère et une coordination interministérielle serrée, dans le cadre d’une planification précise de l’action gouvernementale. Ces responsabilités ne peuvent relever d’un seul ministère, aussi puissant soit-il.
Le sujet de la transition écologique et énergétique est interministériel par nature et relève de l’esprit de mission, tout en exigeant une administration efficace porteuse de la longue durée. Des changements significatifs sont intervenus dans les structures ministérielles de plusieurs pays en matière de transition.
On ne part pas d’une feuille blanche en matière de gouvernance de la transition, bien au contraire, tant les acteurs potentiels de la transition sont ou se jugent déjà en place. Il convient par conséquent de formuler une vision du souhaitable en prenant en compte les réalités existantes en termes d’organisation de la puissance publique et du possible.
La question de l’organisation d’ensemble du gouvernement dans le champ considéré n’est pas nouvelle ; elle se pose en termes néanmoins renouvelés avec l’émergence du concept de transition écologique et l’impérieuse nécessité de mener celle-ci avec efficacité. Si le gouvernement n’absorbe pas la totalité de la responsabilité de la (mise en œuvre) de la transition écologique et énergétique, loin s’en faut, il joue un rôle de pilote, de chef d’orchestre incontestable. Le temps n’est plus à la seule préoccupation d’intégration (mainstreaming) des enjeux environnementaux dans les politiques sectorielles.
Il ne s’agit pas seulement de « verdir » les politiques. L’idée de transition écologique est beaucoup plus ambitieuse et vise des changements profonds qui ne concernent pas seulement les questions environnementales. Elle appelle une gouvernance interministérielle et inter-acteurs adaptée:
• Ne plus traiter le climat comme un sujet à part, mais comme une priorité pour chaque ministère.
• Anticiper les pollutions et la destruction de la nature avant qu'elles ne se produisent.
• Assurer un développement économique qui respecte les limites de la planète à long terme.
• Lutter contre les inégalités et réduire la fracture entre les territoires
Désormais, la transition écologique exige au niveau gouvernemental un engagement de chaque ministère et une coordination interministérielle serrée, dans le cadre d’une planification précise de l’action gouvernementale, toutes responsabilités qui ne peuvent relever d’un ministère aussi puissant soit-il, peut-être même du fait de cette puissance.
L’ampleur du périmètre d’un ministère ne garantit pas l’harmonisation interne des politiques climatiques, comme on le voit par exemple avec le retard du déploiement des énergies renouvelables ou les difficultés croissantes des programmes d’économie d’énergie pour l’exécution desquels le ministère dispose pourtant de toutes les compétences nécessaires.
Au-delà des capacités de tel ou tel ministre à présenter et à défendre ses positions, l’existence d’un puissant Secrétariat d’État à la transition ne garantit nullement que la décarbonation soit prise en charge à grande échelle par le gouvernement tel qu’il est organisé. Un ministre ne peut à la fois se trouver en opposition chronique avec ses homologues, tout en menant une action d’animation telle que la politique de transition l’exige.
La transition dans sa complexité n’est pas correctement prise en charge au niveau gouvernemental. Elle relève de la gestion pour ce qui est des négociations internationales, de la préparation des lois et décrets et de leur mise en œuvre, et de l’application de la législation sur le terrain. L’esprit de mission s’applique aux tâches d’animation, d’incitation, d’engagement des acteurs : une administration de gestion à une administration de mission.
Ainsi, la transition écologique est interministériel par nature, relevant de l’esprit de mission tout en exigeant une administration efficace porteuse de la longue durée, implique nécessairement le chef du gouvernement qui peut y répondre soit en exerçant lui-même la compétence, soit en la faisant exercer par un ministre délégué qui lui est rattaché.
En revanche, la politique de l’énergie devrait, en raison de son importance, être incarnée par un ministre autonome chargé de l’Énergie, qui serait responsable dans un décret d’attribution très précis de traiter ensemble les enjeux de la politique énergétique : sécurité de l’approvisionnement, respect des engagements climatiques et environnementaux, maîtrise de la consommation, efficacité énergétique, innovation technique, aspects industriels, maitrise des coûts, lutte contre la précarité énergétique. Ce champ d’action devrait suffire à occuper une personnalité ministérielle.
Une organisation appropriée du niveau territorial est aussi une composante essentielle de la gouvernance de la transition. À cet effet, il importe de créer plus de synergies entre l’État et les collectivités et d’aller vers une action conjointe plus structurée tout en tenant compte des dispositifs déjà en place. Les villes clairement avancer sur la question de la transition pourraient servir de laboratoire pour tester de nouvelles approches de la gouvernance en commun.
L’AMME, au niveau central, conserverait son rôle technique, d’innovation et d’animation, aux côtés des autres agences. Traditionnellement, l’administration met en œuvre les politiques publiques en utilisant une panoplie d’outils : système d’autorisation, prêts et subventions, instruments fiscaux, actions d’information.
La démarche contractuelle est à privilégier. Les contrats génèrent en principe de la visibilité favorisant l’engagement des acteurs concernés. Comment conserver les avantages indéniables de la politique contractuelle tout en menant une politique publique de transition présentant les garanties de continuité nécessaire à l’atteinte des objectifs à moyen et long terme notamment de la stratégie nationale bas-carbone ?
Ne faut-il pas envisager de créer une nouvelle génération de contrats de plan État/régions (et autres acteurs) pour mener à bien la transition ? Le recours à l’approche contractuelle ne peut se concevoir que si ces contrats revêtent un caractère opposable et invocable y compris par les tiers, ce qui pourrait justifier de leur octroyer par la loi un statut juridique solide
7- Conclusion : nous savons à peu près ce que nous devons faire mais on ne le fait pas (ou pas assez !)
En conclusion, on indiquera une gouvernance, si bien conçue soit elle, ne peut qu’accompagner et soutenir une volonté politique au sommet ; elle ne peut ni la remplacer ni en tenir lieu. Pour conduire la transition, une volonté politique affirmée notamment et rappelée de façon continue est une condition indispensable.
La guerre en Iran et ses conséquences dans les domaines énergétiques et agro-alimentaires, les perspectives de pénurie en matière de métaux rares, les effets bien perceptibles du dérèglement climatique sur l’eau et sur l’agriculture, enfin la vulnérabilité des pays méditerranés se conjuguent pour inviter les pouvoirs publics à se donner des objectifs permettant de conduire une transition de grande ampleur et à mettre en place une gouvernance appropriée.
L’Humanité s’en est toujours sortie… Mais cela ne veut pas dire qu’elle s’en sortira toujours… Nos outils ne sont-ils pas en train de nous échapper, de décider sans nous, du monde qui s’annonce ? À l'heure où les inquiétudes se multiplient autour du réchauffement climatique, de l'intelligence artificielle ou encore des limites de la planète, la technologie est un outil dont les effets dépendent de la manière dont les sociétés s'en servent, les dérives possibles de l'intelligence artificielle ou des réseaux sociaux sont fatales. Le véritable enjeu n'est pas de ralentir l'innovation, mais de l'encadrer par des règles, et une responsabilité collective afin qu'elle reste au service du pays.
Les travaux sur « l'économie du bonheur » montrent que les liens d'amitié, d'amour ou d'entraide comptent davantage que l'accumulation de richesses et s'interrogent sur les effets d'une société toujours plus technologique. Alors qu’une nouvelle canicule s’étend sur le pays un constat s’impose : ces épisodes extrêmes ne sont pas des accidents. Ils sont la conséquence d’un système économique qui se dévore lui-même. Et les géants pétroliers sont parmi les premiers Architectes.
Depuis des décennies, les majors freinent toute action sérieuse sur le climat. Ces majors connaissent l’impact de leurs produits sur le réchauffement climatique depuis 1971. Ces entreprises ont pourtant, contribué à fabriquer le doute sur la science climatique et à faire obstacle à la transition écologique.
La canicule de juin-juillet-août 2026 aura été la plus intense jamais mesurée. Face au changement climatique, nous ne sommes pas égaux, et l’adaptation repose encore largement sur les moyens de chacun. Alors que le réchauffement climatique rendra ces épisodes plus fréquents et plus intenses, une autre voie mérite d’être défendue, celle d’une adaptation collective qui protège tout le monde et pas seulement ceux qui peuvent se le permettre et de la solidarité internationale.
Les épisodes caniculaires touchent toutes les tranches d'âge, mais elles sont particulièrement dangereuses pour les personnes vulnérables. Ce constat conduit à rappeler l’importance des mesures de solidarité envers les personnes vulnérables et en situation de solitude et en grande pauvreté. Rien de tout cela ne relève de l’imprévu.
Les scientifiques annoncent depuis des décennies que le changement climatique rendrait les canicules plus fréquentes et plus intenses, d’autant que les pays méditerranéens se réchauffent plus de deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Alors que les canicules s’intensifient, la question n’est plus de savoir s’il faut s’adapter, mais comment. Quelle voie doit-on emprunter ? Celle d’un modèle de marché, où chacun se protège selon ses moyens, ou celle de dispositifs organisés pour protéger tout le monde ?
Nous sommes en train de comprendre que nous nous sommes trompés, collectivement. Nous avons donné trop de place à l'économie néo-classique, au marché, à la valeur monétaire, aux indicateurs comme le PIB. Une société riche ce n'est pas une société qui a un gros PIB mais une société qui préserve son patrimoine naturel et sa cohésion sociale tout en satisfaisant les besoins de tous ses ressortissants.
Nous voilà à un moment crucial. Il est encore temps de bifurquer. Nos indicateurs de mesure sont faux. Notre économie est folle. Notre gouvernance n’est pas adaptée. Nous devons au plus vite changer d'indicateurs, circonscrire la puissance du marché, respecter les limites physiques et sociales, mettre la question écologique au cœur de nos politiques.
Pour parler du climat sans créer de fatalisme ou de rejet, il me semble nécessaire d'adopter une nouvelle approche. Montrer que les grands enjeux du XXI é siècle sont profondément traversés par la question du climat : bien sûr, les enjeux de souveraineté et de compétitivité, qui apparaissent aujourd'hui comme les priorités du moment, mais aussi les enjeux de sécurité, de santé, de migration, de commerce, d’agriculture, ou de justice.
Si nous voulons réussir la transition, l'enjeu n'est pas tant de parler davantage du climat que d'en parler autrement pour en faire un projet d’avenir. Nous savons à peu près ce que nous devons faire (État, entreprises, citoyens) mais on ne le fait pas (ou pas assez !). Transitionner vers un monde moins carboné, cela coûte cher, pour le moment. Il faut y consacrer des budgets importants. De l’argent, nous n’en manquons pas vraiment, c’est une simple question de choix.
A nous, humains, de choisir. Dépêchons-nous : nous n'avons plus beaucoup de temps.
Pr Samir Allal
Université de Versailles/ Paris-Saclay