Dr Slaheddine Sellami - Été 2026: après le cauchemar, l’urgence d’agir
La Tunisie ne doit plus subir ses étés: elle doit désormais les préparer. L’été 2026 s’achève, mais il ne disparaîtra pas de sitôt des mémoires. Pour des milliers de Tunisiens, il aura été synonyme de chaleur accablante, de coupures d’eau et d’électricité, de pénuries et d’une accumulation de difficultés qui ont transformé le quotidien en épreuve permanente.
Mais ce bilan ne doit pas être considéré comme une simple parenthèse estivale. Il révèle une fragilité structurelle: celle d’un pays qui continue trop souvent à subir les crises au lieu de les anticiper. Et, le plus inquiétant est ailleurs: si rien ne change, l’été 2027 risque de nous confronter aux mêmes difficultés.
La question n’est donc plus de savoir si la Tunisie connaîtra de nouveaux épisodes difficiles. Elle est de savoir si nous continuerons à les affronter dans l’improvisation, en attendant que la crise éclate pour chercher des solutions.
L’été 2026 doit cesser d’être considéré comme un accident. Il doit être traité comme un avertissement.
Ne plus créer nous-mêmes les crises
La première urgence est peut-être la plus simple et la moins coûteuse: cesser de créer artificiellement certaines pénuries par de mauvaises décisions.
Toutes les crises ne nécessitent pas des milliards de dinars d’investissement. Certaines peuvent être évitées par une meilleure gouvernance, une meilleure coordination et surtout par la capacité à écouter ceux qui connaissent réellement les secteurs concernés.
La pénurie d’eau minérale en constitue un exemple particulièrement révélateur. Constituer des stocks en période d’hiver pour répondre aux pics de la demande en été est indispensable. Il s’agit cependant de bien réglementer cette opération afin qu’elle ne verse pas dans la spéculation.
Le résultat d’une mauvaise appréciation peut alors être paradoxal: au moment où la consommation augmente fortement, le pays commence l’été avec des stocks insuffisants.
Il faut donc distinguer la spéculation véritable de la constitution normale de stocks. La lutte contre les abus est légitime ; empêcher les acteurs économiques de se préparer à une période de forte consommation ne l’est pas.
La bonne gouvernance commence parfois par une chose très simple: ne pas prendre les mauvaises décisions.
Écouter les spécialistes et faire confiance aux chiffres
Deuxième principe: écouter ceux qui connaissent les dossiers et faire confiance aux données.
Les chiffres ne règlent pas les problèmes, mais ils ont au moins le mérite de ne pas négocier avec la réalité.
Lorsque les projections du secteur électrique indiquent qu’il pourrait manquer, par exemple, 2 000 mégawatts, il est illusoire de croire que cette capacité pourra être créée en quelques semaines.
Une centrale électrique ne se construit pas en quelques jours. Une station de dessalement ne surgit pas du sol par décret. Une infrastructure hydraulique ne se réalise pas au rythme d’une conférence de presse.
La réalité technique impose son calendrier.
C’est précisément pour cette raison qu’il faut écouter les ingénieurs, les économistes, les spécialistes de l’eau, de l’énergie et de l’agriculture, même lorsque leurs diagnostics sont difficiles à entendre.
Planifier: nous savons pourtant le faire
La Tunisie n’a pas besoin d’inventer la culture de la planification.
Depuis les années 1960, le pays a connu l’expérience des plans quinquennaux et de la programmation économique. Nous savons donc planifier.
Ce qui manque aujourd’hui, c’est surtout la continuité, l’évaluation et la capacité à respecter les stratégies adoptées.
À cela s’ajoute une autre difficulté: l’érosion progressive des compétences dans certains secteurs de décision, conséquence des changements fréquents de gouvernements, des départs successifs et des départs à la retraite de nombreux pionniers et bâtisseurs qui n’ont pas toujours été remplacés à la hauteur des besoins.
Un pays ne peut pas gérer son avenir avec des décisions prises au dernier moment.
L’été 2027 doit ainsi être préparé dès maintenant, avec des objectifs précis, des responsabilités identifiées, un calendrier et un suivi public.
Reprendre ce qui a déjà fonctionné
Il faut également avoir l’humilité de reconnaître que certaines politiques du passé ont donné des résultats.
Dans le domaine des énergies renouvelables, la Tunisie avait notamment mis en place des mécanismes destinés à encourager les particuliers à installer des panneaux photovoltaïques pour leur propre consommation, avec des incitations financières.
Cette politique avait contribué à développer progressivement l’autoproduction.
Pourquoi abandonner ce qui fonctionne?
Si nous voulons réellement réduire la pression sur le réseau électrique, il faut au contraire renforcer l’autoproduction, faciliter l’installation des équipements et supprimer les obstacles fiscaux et administratifs qui rendent ces investissements plus difficiles.
Ce qui est présenté comme une dépense aujourd’hui peut devenir une économie pour le pays demain.
Dans ce domaine, la grande erreur à ne pas commettre contre notre avenir énergétique serait de continuer à décourager l’investissement dans les solutions qui permettent précisément de réduire notre dépendance au réseau.
L’eau: retrouver nos traditions et les moderniser
La crise de l’eau exige également de revenir à certaines pratiques anciennes, mais en les adaptant aux exigences modernes.
Pourquoi ne pas généraliser, lorsque cela est techniquement possible, les systèmes de récupération et de stockage de l’eau?
Pourquoi ne pas encourager fortement les citernes individuelles pour récupérer l’eau, notamment dans les logements disposant de puits ou dans les zones rurales?
Nos sociétés ont longtemps développé des systèmes de collecte et de stockage de l’eau. Ces traditions pourraient être modernisées et intégrées dans une véritable politique nationale de gestion de la ressource.
Il faut également réparer les fuites dans les réseaux d’eau potable et agricoles.
L’eau que nous perdons à cause d’une canalisation défectueuse est une ressource que nous n’aurons plus à chercher ailleurs.
Réutiliser les eaux usées
Un autre chantier est incontournable: celui de la réutilisation des eaux usées après traitement.
Il existe aujourd’hui des usages qui ne nécessitent absolument pas de l’eau potable: irrigation agricole adaptée, arrosage des espaces verts, certains usages industriels ou encore nettoyage de certaines installations.
Pourquoi utiliser une eau précieuse et potable pour des usages qui peuvent être assurés par une eau traitée?
La Tunisie doit donc développer une véritable stratégie nationale de réutilisation des eaux usées, avec des normes sanitaires strictes, des infrastructures adaptées et une communication destinée à rassurer la population.
Transformer nos déchets en ressources
Même logique pour les déchets.
La Tunisie doit s’engager beaucoup plus sérieusement dans le traitement et la valorisation des déchets. Il est possible d’y voir un double avantage: réduire l’accumulation des déchets et produire de l’énergie à partir de certaines formes de déchets.
Mais cela suppose de revoir profondément la gouvernance locale.
Le retour à des municipalités élues, responsables et dotées de moyens suffisants doit faire partie de la réflexion.
L’État ne peut pas tout gérer depuis Tunis. Son rôle doit être de fixer les règles, d’assurer la solidarité nationale, de mobiliser certains financements et de contrôler leur utilisation.
Les collectivités doivent, elles, être capables de gérer efficacement leur environnement quotidien.
Réhabiliter l’idée des fondations d’utilité publique
Il faut également avoir le courage de réfléchir à des solutions inspirées de notre propre histoire.
Pendant des siècles, des fondations consacrées à l’utilité publique ont contribué à financer des points d’eau, des citernes, des fontaines et d’autres services accessibles gratuitement à la population.
Pourquoi ne pas réinventer cette tradition sous une forme moderne?
Des fondations citoyennes pour l’eau pourraient contribuer au financement du forage de puits, à l’installation de points d’eau dans les zones rurales ou à l’entretien des infrastructures existantes.
Un puits accessible gratuitement à une population rurale peut parfois avoir un impact social plus important qu’un équipement dont la collectivité ne manque pas.
L’objectif n’est évidemment pas d’opposer les besoins religieux aux besoins sociaux, mais de rappeler que la solidarité peut prendre de nombreuses formes.
Encourager massivement l’économie d’eau
Il faut enfin rendre économiquement attractifs tous les équipements permettant d’économiser l’eau.
Pourquoi taxer lourdement les équipements d’irrigation économes en eau?
Pourquoi multiplier les autorisations administratives lorsque l’objectif recherché est précisément de réduire la consommation?
Le goutte-à-goutte, les systèmes de récupération d’eau, les équipements économes et les solutions de stockage devraient bénéficier d’une fiscalité favorable et de procédures administratives simples.
Si un équipement permet d’économiser l’eau, la politique publique devrait encourager son utilisation plutôt que la compliquer.
Mais il faudra aussi investir.
Toutes ces mesures ont un avantage considérable: certaines sont relativement peu coûteuses et peuvent produire rapidement des résultats lorsqu’elles sont appliquées honnêtement et à grande échelle.
Mais elles ne suffiront pas.
Il existe un deuxième chapitre, beaucoup plus lourd financièrement, auquel la Tunisie ne pourra pas échapper : modernisation des infrastructures électriques, construction de nouvelles capacités de production, développement massif du solaire, multiplication des stations de dessalement alimentées autant que possible par des énergies renouvelables et développement de grandes installations de production d’énergie solaire.
Il faut surtout accélérer les procédures administratives et mettre fin aux blocages qui retardent des projets pourtant indispensables.
Ces investissements produiront leurs effets à moyen terme.
Mais que faisons-nous en attendant?
Face aux risques de déficit électrique, la Tunisie doit également étudier des solutions d’urgence, notamment la location ou l’acquisition temporaire de capacités de production mobiles, si les études techniques et financières confirment leur nécessité.
L’urgence ne dispense pas de planifier; elle oblige à planifier plus vite.
L’État ne pourra pas tout faire seul
Il faut enfin accepter une réalité: dans sa situation actuelle, l’État tunisien ne pourra pas résoudre seul l’ensemble de ces problèmes.
Il doit faire confiance aux Tunisiens, à leurs compétences et à l’initiative privée.
Mais pour cela, il faut restaurer un climat de confiance.
Or ce qui domine aujourd’hui est trop souvent un climat de défiance.
La lutte contre la corruption est évidemment indispensable. Mais lutter contre la corruption et décourager l’investissement privé sont deux choses totalement différentes.
L’État doit renforcer ses lois contre la corruption, la criminalité et l’évasion fiscale, tout en créant un environnement dans lequel celui qui investit honnêtement, crée des emplois, construit une infrastructure ou apporte une technologie au pays puisse travailler sans être considéré, par principe, comme un suspect.
La Tunisie a besoin de capitaux, mais elle a surtout besoin que ces capitaux soient orientés vers la modernisation du pays.
Elle a besoin d’entrepreneurs, d’ingénieurs, d’agriculteurs, d’industriels et d’investisseurs.
Elle a besoin de l’État.
Mais elle a également besoin de faire confiance à sa propre société.
L’été 2027 commence aujourd’hui
Le véritable enjeu n’est donc plus de désigne les responsables de l’été 2026.
Il est de savoir qui acceptera de prendre ses responsabilités pour que l’été 2027 ne soit pas une répétition du même cauchemar.
Nous avons encore le choix.
Soit nous oublions rapidement cette crise, jusqu’à la prochaine, au risque de la revivre avec une intensité accrue.
Soit nous décidons d’en faire le point de départ d’un véritable sursaut national.
La Tunisie ne manque ni de compétences, ni d’expertise, ni de solutions.
Elle manque surtout de continuité dans l’action, d’anticipation et parfois de courage pour reconnaître ses erreurs et corriger ses politiques.
Les rapports ne suffisent plus.
Les promesses ne suffisent plus.
Les annonces ne suffisent plus.
Il faut désormais un calendrier, des objectifs mesurables, des responsables clairement identifiés et un suivi public.
L’été 2026 aura été difficile.
Faisons au moins en sorte qu’il n’ait pas été inutile.
La Tunisie ne doit plus subir ses étés: elle doit les préparer.
Et cette préparation ne commence pas en juin 2027.
Elle commence aujourd’hui.
Dr Slaheddine Sellami