L'hydrogéologie tunisienne en deuil: Mustapha Besbes, ancien directeur de l’ENIT, est décédé
Mustapha Besbes, l’une des grandes figures tunisiennes de l’hydrogéologie et de la gestion des ressources en eau, et ancien directeur de l’Ecole nationale des ingéieurs de Tunisie (ENIT) est décédé à l’âge de 85 ans. Titulaire d’une Maîtrise de Géologie et d’un Doctorat es Sciences de l’Université Pierre & Marie Curie, il a été notamment élu Associé étranger de l’Académie des sciences de l’Institut de France. Il est le spécialiste incontesté de l'hydrologie dans les pays arides et des aquifières géants du Sahaha.
Ce savant tunisien qui a fait parler les eaux du désert a consacré sa vie à comprendre, modéliser et préserver l’une des ressources les plus vitales pour la Tunisie et pour les régions arides : l’eau.
Son parcours illustre aussi ce que l’université tunisienne a pu produire de meilleur : des chercheurs solidement enracinés dans les réalités nationales, mais capables de participer aux grands débats scientifiques mondiaux.
Né en 1941, Mustapha Besbes entreprend des études de géologie avant de poursuivre sa formation et ses travaux de recherche en France, notamment à l’Université Pierre-et-Marie-Curie. Très tôt, son intérêt se porte vers les ressources hydrauliques et, plus particulièrement, vers les eaux souterraines, dont dépend largement l’avenir des régions arides.
Sa carrière débute en Tunisie au sein des structures chargées de l’inventaire des ressources en eau. Cette première expérience lui permet de mesurer concrètement l’importance stratégique de la connaissance du sous-sol tunisien. Dans un pays où l’eau est rare, inégalement répartie et soumise à une pression croissante, comprendre les nappes souterraines n’est pas seulement une question scientifique : c’est une exigence nationale.
Au début des années 1970, il rejoint l’École des Mines de Paris, où il approfondit ses recherches dans le domaine de l’informatique géologique et de la modélisation. À une époque où l’utilisation des outils mathématiques et informatiques dans l’étude des systèmes naturels en était encore à ses débuts, Mustapha Besbes contribue à développer des approches nouvelles pour analyser le comportement complexe des aquifères.
De retour en Tunisie, il rejoint en 1979 l’École nationale d’ingénieurs de Tunis comme professeur. Il y développera progressivement une véritable école de pensée et de recherche autour de l’hydrogéologie, de la modélisation hydraulique et de la gestion des ressources en eau. Son passage à la direction de l’ENIT, de 1989 à 1995, constitue une étape importante de son parcours.
Mais son influence ne se limite pas à la gestion de l’une des plus prestigieuses institutions d’enseignement supérieur technique du pays. C’est surtout par la recherche, la formation de générations d’ingénieurs et de chercheurs et la constitution d’équipes scientifiques performantes qu’il laissera une empreinte durable. Sous son impulsion, la recherche tunisienne dans le domaine de l’eau s’ouvre davantage aux méthodes quantitatives, à la modélisation et aux approches interdisciplinaires. L’objectif est clair : ne plus se contenter d’observer les nappes, mais chercher à comprendre leur fonctionnement, anticiper leur évolution et fournir aux décideurs les outils nécessaires à une gestion durable.
L’une des grandes dimensions de son œuvre concerne les systèmes aquifères des régions sahariennes, et notamment le vaste Système aquifère du Sahara septentrional, partagé entre la Tunisie, l’Algérie et la Libye. Ces réserves souterraines constituent un patrimoine commun considérable, mais aussi fragile. Les travaux auxquels Mustapha Besbes a contribué ont permis de mieux comprendre le fonctionnement de ces systèmes complexes. Ils ont notamment remis en cause certaines visions trop simplificatrices des eaux dites « fossiles », en mettant en évidence la diversité des mécanismes de renouvellement et de recharge des nappes. Cette contribution est essentielle. Car une mauvaise connaissance d’une ressource souterraine peut conduire à son surexploitation. Or, dans les régions arides, les erreurs de gestion peuvent engager l’avenir sur plusieurs générations.
Pour Mustapha Besbes, la science n’a jamais été séparée de la responsabilité. La connaissance de l’eau doit servir à éclairer la décision publique, à arbitrer entre les usages et à préserver les ressources pour l’avenir. Cette vision prend aujourd’hui une résonance particulière. La Tunisie est confrontée à une raréfaction croissante de ses ressources hydriques, à l’intensification des sécheresses, à la surexploitation de certaines nappes et à une demande en eau toujours plus forte. Dans ce contexte, les travaux pionniers consacrés à la modélisation et à la gouvernance des eaux souterraines apparaissent d’une étonnante actualité. La reconnaissance internationale viendra consacrer ce parcours.
Mustapha Besbes est notamment élu Associé étranger de l’Académie des sciences de l’Institut de France, une distinction exceptionnelle qui témoigne de la place acquise par ses travaux dans la communauté scientifique internationale. Mais les distinctions ne résument pas un parcours. L’héritage le plus durable d’un universitaire se mesure aussi aux générations qu’il a formées et aux institutions qu’il a contribué à bâtir.
À travers ses étudiants, ses collaborateurs et les équipes de recherche qu’il a inspirées, Mustapha Besbes a contribué à installer durablement en Tunisie une compétence scientifique de haut niveau dans un domaine stratégique. Son nom est ainsi associé à une conception exigeante de l’université : une université qui produit des connaissances, forme des élites scientifiques et participe directement à la résolution des grands problèmes nationaux. À l’heure où la Tunisie cherche les voies d’une nouvelle stratégie de l’eau, son parcours mérite d’être redécouvert. Car les grands défis d’aujourd’hui — économie de la rareté, dessalement, recharge artificielle des nappes, réutilisation des eaux usées traitées, lutte contre les prélèvements anarchiques et gouvernance des bassins hydrauliques — exigent précisément cette alliance entre la rigueur scientifique et la vision stratégique. Mustapha Besbes appartient à cette génération de savants tunisiens qui ont compris, très tôt, que l’eau serait l’un des grands enjeux du XXIᵉ siècle.
Son œuvre nous rappelle une évidence : dans un pays de rareté hydrique, chaque décision concernant l’eau doit commencer par la connaissance. Et la connaissance, elle, commence par la science.
Allah Yerhamou!