News - 26.08.2026

Ahmed Guidara: La CPSCL peut-elle devenir la locomotive du financement climatique des collectivités tunisiennes?

Ahmed Guidara: La CPSCL peut-elle devenir la locomotive du financement climatique des collectivités tunisiennes?

Par Ahmed Guidara - Vagues de chaleur plus longues et plus intenses, pluies torrentielles concentrées sur quelques heures, crues éclair dans des quartiers non préparés à absorber ces débits: le dérèglement climatique change déjà le quotidien des communes tunisiennes. Face à cela, ce sont des interventions très concrètes qui s'imposent à l'échelle locale — installer des ombrières sur les places et les axes piétons pour réduire l'exposition à la chaleur, dimensionner et poser des buses capables d'absorber des pics de ruissellement de plus en plus violents, étendre et moderniser les réseaux de drainage des eaux pluviales dans des quartiers historiquement sous-équipés. Ce sont là des investissements d'infrastructure lourds, récurrents, et dont le coût dépasse largement les capacités budgétaires ordinaires de la plupart des municipalités.

Ces projets ont un point commun: ils relèvent typiquement de l'adaptation au changement climatique, exactement le type d'investissement que financent en priorité les guichets climatiques internationaux comme le Fonds vert pour le climat (FVC). Encore faut-il que les communes disposent d'un partenaire financier capable de mobiliser ces ressources concessionnelles fléchées climat — et non de simples prêts classiques, mal calibrés pour ce type de projet. C'est précisément là que se pose la question du rôle de la Caisse des Prêts et de Soutien des Collectivités Locales (CPSCL), banquier historique des communes tunisiennes.

Un exemple régional illustre la voie à suivre. Au Maroc, le Fonds d'équipement communal (FEC) — homologue direct de la CPSCL — vient de franchir une étape décisive: il a sélectionné un cabinet spécialisé pour préparer son dossier d'accréditation auprès du FVC. L'objectif est limpide — accéder directement aux ressources climatiques internationales, en qualité d'entité de mise en œuvre, sans passer par un intermédiaire international. Un signal fort, qui invite à se poser la question, côté tunisien : la CPSCL pourrait-elle emprunter la même voie?

À ce jour, rien n'indique que la CPSCL ait engagé une telle démarche. Aucun appel d'offres, aucune annonce, aucun cabinet mandaté pour préparer un dossier d'accréditation auprès du FVC. C'est précisément ce silence qui interroge: au regard de son ancienneté, de son expertise et du précédent national qu'offre désormais l'Agence de promotion des investissements agricoles (APIA), la CPSCL a toutes les cartes en main pour lancer ce chantier — mais elle ne l'a pas encore fait.

Une doyenne du financement local, taillée pour ce rôle

Peu d'institutions financières tunisiennes peuvent se prévaloir d'une telle antériorité. La Caisse des prêts communaux tunisiens est créée par décret le 15 décembre 1902. Elle devient Caisse des Prêts aux Communes en 1932, puis se transforme, par la loi n°75-37 du 14 mai 1975, en Caisse des Prêts et de Soutien des Collectivités Locales, dotée de la personnalité civile et de l'autonomie financière. Après une restructuration en 1992, elle est finalement réorganisée en établissement public à caractère non administratif par le décret du 31 mars 1997.

Cette longévité n'est pas qu'un argument d'image. Elle traduit plus d'un siècle d'expertise accumulée dans l'instruction, le financement et le suivi des projets communaux : montage de prêts à 5, 7, 10 et 15 ans, octroi de subventions et de bonifications, assistance technique aux 350 municipalités du pays, évaluation de leur performance financière et de leur capacité de mise en œuvre. C'est exactement le socle de compétences que le FVC exige de ses entités accréditées — gestion financière rigoureuse, sauvegardes environnementales et sociales, capacité à instruire, décaisser et suivre des projets sur la durée. La CPSCL n'aurait donc pas à construire cette expertise de toutes pièces: elle aurait à la faire certifier selon les standards internationaux, puis à la réorienter vers des financements explicitement fléchés climat.

Un savoir-faire déjà éprouvé auprès des bailleurs internationaux

Au-delà de son ancienneté institutionnelle, la CPSCL dispose d'un atout souvent sous-estimé: une ingénierie interne déjà calibrée aux exigences des grands bailleurs multilatéraux. La Caisse affiche un taux d'encadrement élevé, avec des équipes structurées autour d'ingénieurs et d'analystes financiers chargés d'instruire, d'évaluer et de suivre chaque sous-projet communal — de la faisabilité technique au montage financier, jusqu'au décaissement et au contrôle d'exécution. Cette capacité d'ingénierie n'est pas théorique: elle est mobilisée au quotidien sur des centaines de sous-projets communaux répartis sur l'ensemble du territoire.

La CPSCL est surtout rompue, depuis plusieurs années, aux exigences des Plans de gestion environnementale et sociale (PGES) et des Évaluations des systèmes environnementaux et sociaux (ESES) — les mêmes standards que ceux exigés par le FVC pour ses entités accréditées. Elle assure en effet le rôle d'agence d'exécution du Programme de développement urbain et de la gouvernance locale (PDUGL), un programme cofinancé par la Banque mondiale à hauteur de 1 220 millions de dinars, structuré sous la forme d'un Programme pour les résultats (PforR). Dans ce cadre, la CPSCL a préparé le Manuel technique de l'évaluation environnementale et sociale qui encadre le classement, l'instruction et le suivi environnemental et social de chaque sous-projet communal financé par le programme, et elle supervise la production, commune par commune, des PGES exigés pour tout sous-projet à impact significatif.

oncrètement, cela signifie que la CPSCL sait déjà classer un projet par catégorie de risque, exiger et valider un PGES, organiser des consultations publiques avec les populations affectées, et rendre compte à un bailleur international selon des procédures de sauvegarde formalisées.

Ce compagnonnage de longue date avec la Banque mondiale, mais aussi avec d'autres partenaires techniques et financiers intervenus aux côtés du PDUGL, a doté la CPSCL d'une culture de gestion des risques environnementaux et sociaux, de reporting fiduciaire et de suivi-évaluation directement transposable aux exigences du FVC. Là où d'autres institutions candidates à l'accréditation doivent construire ce dispositif de toutes pièces, la CPSCL n'aurait, pour l'essentiel, qu'à formaliser et certifier un savoir-faire déjà à l'œuvre sur le terrain depuis près d'une décennie.

Un précédent tunisien qui ouvre la voie

La CPSCL ne partirait pas d'une page blanche institutionnelle. Fin octobre 2025, à l'occasion de la 43ᵉ réunion du Conseil du FVC à Songdo, en Corée du Sud, la Tunisie a inscrit sa première entité nationale directement accréditée auprès du Fonds : l'APIA, agence relevant du ministère de l'Agriculture. Ce précédent démontre trois choses. D'abord, qu'une institution publique tunisienne peut satisfaire aux exigences de gouvernance financière et de garanties environnementales et sociales du FVC. Ensuite, qu'un accès direct — sans intermédiaire multilatéral — est concrètement accessible à un acteur national de taille moyenne, à condition de préparer sérieusement le dossier. Enfin, que le FVC, qui compte à ce jour 158 entités accréditées dont 106 à accès direct, cherche activement à diversifier ses partenaires d'exécution nationaux, y compris dans des pays à revenu intermédiaire comme la Tunisie.

Si l'agriculture a désormais sa porte d'entrée directe au FVC, le secteur communal — pourtant en première ligne de l'adaptation — n'en a toujours pas.

Les municipalités, maillon central de l'adaptation climatique

C'est là que réside l'enjeu le plus urgent. Contrairement à l'atténuation, largement pilotée par les politiques énergétiques nationales et les grands opérateurs industriels, l'adaptation au changement climatique se joue d'abord à l'échelle locale — dans la gestion de l'eau, l'assainissement, la voirie, les espaces verts, la collecte des déchets et l'aménagement urbain. Ce sont les communes qui gèrent les réseaux de drainage pluvial, qui autorisent ou refusent l'urbanisation des zones inondables, qui entretiennent les infrastructures exposées à l'érosion côtière ou au stress hydrique, et qui sont en première ligne lorsque surviennent crues éclair, vagues de chaleur ou pénuries d'eau. Les Contributions déterminées au niveau national (CDN) de la Tunisie elles-mêmes appellent à une meilleure intégration de l'adaptation dans la planification territoriale, aux niveaux national et local.

Or, sans un partenaire financier capable de mobiliser des ressources concessionnelles spécifiquement climat, les municipalités tunisiennes restent cantonnées à des prêts classiques, mal calibrés pour des investissements d'adaptation dont le retour n'est pas toujours financier mais avant tout un retour en résilience évitée — inondations moins destructrices, réseaux d'eau moins vulnérables, îlots de chaleur urbains atténués. Trois dynamiques rendent aujourd'hui ce déficit particulièrement criant:

• L'échelon communal s'impose comme le niveau pertinent de l'action climatique. La décentralisation et le nouveau Code des collectivités locales ont transféré aux municipalités des compétences élargies en matière d'environnement et d'aménagement, sans transférer en parallèle un accès à des guichets climatiques dédiés.

• L'exposition climatique s'aggrave. Inondations urbaines répétées, stress hydrique croissant, érosion du littoral: les investissements communaux deviennent de facto des priorités d'adaptation — exactement le type de projets que le FVC finance en priorité, aux côtés de l'atténuation.

• La demande dépasse l'offre. Sans accès direct à des guichets climatiques, les collectivités tunisiennes restent dépendantes de programmes portés par des partenaires techniques et financiers (PTF) internationaux, souvent moins ancrés dans le tissu communal, moins réactifs et moins familiers des réalités locales que ne le serait la CPSCL.

Quels mécanismes et véhicules financiers pour la CPSCL?

Devenir entité accréditée du FVC n'est pas un aboutissement en soi: c'est un statut qui ouvre l'accès à une palette d'instruments que la CPSCL pourrait mobiliser et redéployer vers les communes. Plusieurs pistes de véhicules financiers méritent d'être posées sur la table:

• Une ligne de crédit climat dédiée, adossée à des ressources concessionnelles du FVC, permettant à la CPSCL de proposer aux communes des prêts à taux bonifié spécifiquement fléchés vers des projets d'adaptation (réhabilitation de réseaux de drainage, protection côtière, gestion des eaux pluviales) ou d'atténuation (éclairage public basse consommation, photovoltaïque communal, flottes de collecte électrifiées).

• Un guichet de subventions et de bonifications climat, complémentaire aux prêts, pour financer les études de vulnérabilité, les plans d'adaptation locaux et l'assistance technique aux petites communes qui n'ont pas l'ingénierie nécessaire pour monter seules un dossier bancable.

• Un mécanisme de garantie ou de partage de risque, pour réduire le coût du financement des projets communaux jugés plus risqués par les bailleurs classiques, en s'appuyant sur les standards de sauvegarde environnementale et sociale exigés par le FVC.

• Un programme d'accès facilité («Readiness Programme») du FVC, que la CPSCL pourrait solliciter en amont de l'accréditation elle-même, pour financer la préparation de son dossier, la mise à niveau de son système de gestion environnementale et sociale, et le renforcement de ses capacités internes — une voie que l'APIA et le FEC marocain ont tous deux empruntée.

• Un fonds de blending national, associant ressources du FVC, cofinancements bilatéraux et ressources propres de la CPSCL, pour démultiplier l'effet de levier et proposer aux communes un guichet unique, plutôt qu'une mosaïque de programmes portés par différents PTF.

Aucun de ces instruments n'est hors de portée. Le FEC marocain, avec lequel la CPSCL partage largement le même métier — banquier des collectivités locales — a choisi de s'y engager formellement en mandatant un cabinet spécialisé. L'APIA, en Tunisie même, a démontré qu'un acteur public national pouvait aboutir en quelques mois à une accréditation complète. La CPSCL, elle, part avec une longueur d'avance: une ingénierie déjà rompue aux procédures fiduciaires et environnementales des bailleurs internationaux, acquise sur le terrain à travers le PDUGL et ses partenariats avec la Banque mondiale.

Un chantier à ouvrir, pas à improviser

L'accréditation auprès du FVC est un processus exigeant, qui suppose une mise à niveau de la gouvernance financière, des systèmes de gestion des risques environnementaux et sociaux, et des mécanismes de suivi-évaluation des projets. Ce n'est toutefois pas un chantier à bâtir depuis zéro pour la CPSCL : son expérience d'agence d'exécution du PDUGL aux côtés de la Banque mondiale, son taux d'encadrement élevé en ingénieurs et analystes financiers, et sa pratique courante des PGES constituent un socle rarement réuni par un candidat à l'accréditation. Reste, comme pour l'APIA avant elle et le FEC aujourd'hui, à s'appuyer sur une assistance technique spécialisée pour transformer cette expérience de terrain en dossier de candidature formel.

Mais l'absence de toute démarche engagée à ce jour a un coût d'opportunité réel. Chaque cycle de projet retardé est un cycle de financement climat qui continue de transiter par des canaux moins ancrés localement, avec des délais d'instruction plus longs et une connaissance plus limitée des priorités communales tunisiennes. Le précédent marocain, comme le précédent de l'APIA, montre que la fenêtre est ouverte. Reste à savoir si la CPSCL choisira de la franchir — et de devenir, à son tour, la locomotive du financement climatique des collectivités tunisiennes.

Ahmed Guidara 
Conseiller des services publics et directeur général à la commune de Sfax