Philippe Bouvard, l’amuseur public, qui nous quitte
Animateur-vedette radio et télévision françaises dès 1965, Philippe Bouvard, s’est éteint à 96 ans, lundi 24 août à son domicile à Cannes, annonce son épouse. «Amuseur public», comme il se qualifie lui-même, ce journaliste et écrivain à l’humour ponctué et à la réplique facile avait accaparé les plus fortes audiences à son époque, notamment avec son émission télé «Les grosses têtes», lancée en 1977.
Dans son livre «Partage», publié en 2020, Mohamed Kilani avait dressé son portrait. Percutant.
Le 4 janvier 2017, France 3 gratifie son public d’une émission-choc, Les années Bouvard: le rire et l’impertinence. Un régal! Voilà un homme parti de rien et parvenu à la notoriété uniquement grâce à l’effort. Le jour de sa naissance, son père quitte le foyer. Il ne le verra qu’une seule fois, vingt- trois ans plus tard, sans lui accorder le moindre intérêt, d’autant qu’il s’était présenté à son bureau au Figaro pour solliciter son intermédiation auprès de son employeur, étant agent commercial dans le papier. Un ratage monumental pour l’enfant abandonné.
L’adversité le poursuit quand il n’est pas admis à l’école de journalisme, en 1948. Mais comme la volonté est le premier moteur de l’homme, il s’accroche pour gravir tous les paliers. A moins de trente ans, Philippe Bouvard est un acteur respecté et respectable du journalisme tous genres confondus. Ses interviews sont des moments immortalisés tant ils se démarquent des sentiers battus, avec une constante: la dérision. Il l’avoue lui- même: «Je ne suis pas méchant gratuitement; je suis payé pour ça !» Il précise à l’endroit de ses détracteurs: «Quand j’égratigne une star, elle me taxe de méchanceté, mais quand j’égratigne ses amis, elle me trouve audacieux.» L’émission déroule des séquences qui éclairent les téléspectateurs sur l’épaisseur de l’homme, sa créativité, mais aussi son sens de l’autodérision.
Il se considère même petit bourgeois rappelant une péripétie succulente: A Paris Match, on lui signifie que sa voiture n’est pas à la hauteur de la réputation du magazine; il acquiert alors une vieille Rolls. Huit jours plus tard, son salaire est augmenté. C’est ainsi que Philippe Bouvard se retrouve retrouvé embarqué dans une culture jusque-là étrangère à lui, voire inaccessible, celle du luxe; il ne conduira plus une voiture de série, toujours en limousine. Sa notoriété montante est ainsi mieux assise, le public raffole de ces célébrités si différentes en tout. Mais il demeure lucide: «Quand je me trouve face à une invitée belle, intelligente et célèbre, je reviens à ma véritable dimension, c’est-à-dire très petit.»
Les moments les plus magiques? Ils sont nombreux. La scène où il fournit à Gainsbourg de quoi se raser en direct; les échanges avec Aznavour à la limite de l’interrogatoire fiscal; c’est aussi «les uppercuts du jeune Enrico Macias qui m’ont cueilli à froid» - c’est son propre ressenti, etc.
L’humilité de l’homme se dégage de cet aveu: «Je n’ai jamais été révolutionnaire. C’est la génération d’avant la mienne qui a tout inventé. J’ai eu de la chance de travailler lors de décennies miraculeuses, où aucune loi n’encadrait encore la télévision. On a usé et abusé de cette liberté.»
Il demeure toutefois lucide et conscient de son rôle, de ses aspirations et des exigences de la réussite durable, et non éphémère, et professe: «Quand on affirme son talent, c’est un objectif honorable et courant, mais, quand, dépassant le sien, on cherche celui des autres, on a beaucoup plus de chance d’enrichir la communauté.» Il a néanmoins du talent une conception fort originale: «Le talent consiste à dire les mêmes bêtises que les autres, mais plus élégamment.»
Mais Philippe Bouvard est également une plume, acerbe et prolifique. Ses chroniques sont d’une profondeur inégalable, l’humour à n’en pas finir. Un jour, il épata par cette assertion absolument remarquable au Figaro Magazine, et que personnellement je retiens de mémoire tant elle est vérifiable à tous les coups: «L’argent envenime les rapports humains, fausse le jeu naturel de la séduction et tend à établir la suprématie de ceux qui ont de l’argent sur ceux qui ont du talent.» Magistral!
Il regarde dans son rétroviseur et se souvient: «Au départ, je faisais une chronique de trois minutes. Puis le présentateur de la tranche s’est suicidé. Je l’ai remplacé pendant deux jours. Et cela dure encore. Engagé pour un remplacement d’une semaine, 50 ans plus tard je suis toujours là.»
Radio, télévision, magazines, édition, pièces de théâtre, rien n’a échappé à l’intérêt de cette force de travail hors du commun. Il trouve même l’explication à sa boulimie professionnelle, comme une parade: «C’est important pour moi de continuer de travailler. Je ne sais rien faire d’autre. Le travail, c’est également ce qui m’épargne les questions métaphysiques!»
Reconnaissant un handicap né avec l’âge, la baisse de l’ouïe, il botte en touche: «Cela me permet souvent de répondre à côté.»
En épilogue, il fait sa confession à Mireille Dumas: «La vie n’est que la succession de mes échecs.» De quoi parle-t-il? Il a sans doute décidé d’être déroutant jusqu’au bout, c’est sa marque de fabrique.
Les Français doivent être fiers de ce produit authentique. Un homme du peuple, privé dès sa naissance de l’affection paternelle, et qui a hissé le rire et la joie à un niveau rarement atteint. La vie ne cessera jamais de nous gratifier de certaines sagas qui doivent inspirer tout un chacun, surtout dans l’adversité, au démarrage de la vie active. Et c’est bien lui qui a écrit un jour au Figaro Magazine: «La seule immortalité qui ne suscite aucune controverse tient à la qualité du souvenir qu’on laisse après soi.»
Mohamed Kilani