News - 19.08.2026

Ceuta: le désespoir de Fnideq, matière première d’une attaque algorithmique

Ceuta: le désespoir de Fnideq, matière première d’une attaque algorithmique

De la radio de 1938 aux moteurs de recommandation, généalogie d’une méthode

Par Mohamed Louadi, PhD. Institut Supérieur de Gestion, Université de Tunis et Maher Kallel. MSc Consultant Stratégique Senior - Entre la nuit du 30 et l’après-midi du 31 juillet 2026, cinquante à soixante mille personnes se sont jetées à la mer pour rejoindre Ceuta. Plus de soixante-dix sont mortes. Bruxelles y voit une défaillance à corriger. C’est une lecture confortable, et fausse: la crise de Ceuta est la démonstration réussie d’une méthode, rendue possible par le désespoir d’une jeunesse marocaine, par le silence rentable des plateformes et par le refus européen d’utiliser les instruments qu’il s’était lui-même donnés.

Une rumeur, un horaire, quatre-vingts morts

Le 8 juillet 2026, le Tribunal suprême espagnol rend un arrêt technique. Il y juge que l’interception d’une personne nageant vers Ceuta ou Melilla relève de la procédure de retour, la devolución, et non du rejet immédiat à la frontière, le rechazo en frontera. Une décision de procédure, étroitement encadrée, et que la Cour assortit même d’une parade offerte au gouvernement: l’installation d’éléments de contention physiques en mer rétablirait la possibilité du rejet direct.

En quelques semaines, cet arrêt devient tout autre chose. Sur les réseaux, il est présenté comme une promesse de régularisation immédiate pour quiconque atteindrait l’enclave à la nage. À la déformation juridique s’ajoute une rumeur logistique d’une précision redoutable: les barrières s’ouvriraient à vingt-deux heures.

L’arsenal se déploie sur trois vecteurs. Sur Facebook, le groupe «Hraga Ceuta», plus de vingt mille membres, assure la logistique lourde: cartes de distances de nage, cagnottes pour l’achat de kayaks, suivi en temps réel des patrouilles de garde-côtes. Sur WhatsApp, la rumeur judiciaire circule dans le cercle de confiance, là précisément où elle est la moins contestable. Sur TikTok et Instagram, l’amplification émotionnelle et la preuve par l’image font le reste: tutoriels, points de mise à l’eau, photographies de «succès».

Le résultat est un choc équivalent à une opération militaire d’envergure, mené sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. En septembre 2024, une vidéo comparable, vue plus de cinq cent mille fois, n’avait mobilisé que quelques milliers de personnes. Deux ans plus tard, la mobilisation est décuplée. Nous en sommes réduits à le constater: les métriques réelles de diffusion sont restées dissimulées par les plateformes. Nous connaissons le nombre de morts, soixante-douze côté espagnol et onze côté marocain. Nous ne connaissons pas le nombre de vues.

Ce que 1938 nous apprend vraiment

La tentation est grande de convoquer Orson Welles. Le 30 octobre 1938, La Guerre des Mondes a démontré qu’un média de divertissement pouvait usurper instantanément l’autorité de la science et des institutions. Trois piliers: l’ancrage géographique, avec des noms de lieux réels comme Grover’s Mill, dans le New Jersey; la simulation institutionnelle, avec de prétendues autorités scientifiques et militaires confirmant l’invasion; la trahison des sens, enfin, puisqu’en l’absence d’images l’imagination des auditeurs a «vu» les machines martiennes.

Sauf que la panique de masse de 1938 n’a pas eu lieu. L’audience réelle de l’émission fut modeste, les mouvements de foule marginaux, et les vagues de suicides rapportées à l’époque n’ont jamais existé. Les travaux de Jefferson Pooley et Michael Socolow, puis ceux d’A. Brad Schwartz, ont établi que le récit de l’hystérie collective fut très largement fabriqué par la presse écrite, alors engagée dans une guerre commerciale contre une radio qui lui prenait ses annonceurs. Le mythe a survécu parce qu’il servait un intérêt économique, puis parce qu’il faisait une bonne histoire, mais surtout parce qu’il avait été pris en charge et véhiculé par une technologie de l’information encore puissante quoique basée sur le papier.

Ce détour ne ruine pas la comparaison. Il la durcit parce que ce qui traverse les quatre-vingt-huit années séparant Grover’s Mill de Fnideq n’est pas la crédulité des foules, c’est la rentabilité du récit de panique pour celui qui le diffuse. En 1938, un média a monétisé la peur d’un autre média. En 2026, des plateformes ont monétisé une ruée qu’elles n’avaient pas déclenchée mais dont elles ont amplifié chaque signal, parce que l’engagement se mesure et que les morts ne se mesurent pas.

Une différence technique demeure, décisive. En 1938, c’est le manque d’images qui laissait l’imaginaire construire l’invasion : la télévision ne sera commercialisée aux États-Unis que l’année suivante. En 2026, c’est l’abondance d’images qui a créé une certitude d’accès. La confiance aveugle jadis accordée à la voix de la radio s’est déplacée, démultipliée, vers l’écran du smartphone.

Le terreau: ce que Bruxelles refuse de financer

Aucune rumeur ne déplace soixante mille personnes en vingt-quatre heures si le terrain n’est pas prêt. Au Maroc, le chômage des quinze-vingt-quatre ans dépassait 37 % en 2025 et franchissait 45 % dans des zones urbaines comme Fnideq, point de départ de la ruée. La fermeture du commerce transfrontalier avec Ceuta depuis 2019 a privé des milliers de familles de leur gagne-pain historique, transformant cette frontière en mur de frustration pure. Dans une détresse pareille, on est prêt à tout croire, comme on croyait hier les oracles et les deguezzas qui avaient pignon sur rue.

Face à cela, l’Union européenne a engagé près de cinq cents millions d’euros de coopération migratoire avec le Maroc pour la période 2021-2027, dont cent cinquante-deux millions signés pour la seule année 2023. Ces fonds sont quasi exclusivement consacrés au contrôle physique. En finançant des barrières en acier tout en laissant la frontière informationnelle entièrement à découvert, l’Union a créé les conditions exactes de sa propre vulnérabilité : une zone grise numérique où le désespoir social se convertit en levier géopolitique.

Il faut d’ailleurs dire un mot du décompte tenu par côté, soixante-douze morts côté espagnol, onze côté marocain. Nous parlons d’un à deux kilomètres. Le théâtre des opérations est intégralement situé en Afrique du Nord, à des centaines de kilomètres du continent européen. Il faudrait sans doute cesser de parler de frontière de l’Europe pour parler de barrière de démarcation, ce que la géographie dit, et que le vocabulaire politique s’emploie à masquer.

La rentabilité du silence

L’inertie des plateformes, Meta, TikTok, X, les deguezzas des temps modernes, n’est pas une défaillance. C’est une stratégie. La viralité, même mortelle, génère de l’engagement, et l’engagement se facture. La responsabilité de ces entreprises dépasse la négligence : elle s’apparente à une complicité structurelle dictée par la rentabilité. Chaque minute de chaos numérique a nourri des revenus publicitaires, et aucune n’a communiqué la moindre donnée sur la circulation de ces contenus.

Le règlement européen sur les services numériques, dont Bruxelles s’enorgueillit, est resté un tigre de papier. Le texte dispose pourtant des outils nécessaires ; ils sont restés au fond d’un tiroir. Les articles 34 et 35, qui imposent aux très grandes plateformes l’évaluation et l’atténuation des risques systémiques, ont été ignorés. L’article 36, qui institue un mécanisme de réponse aux crises, n’a jamais été activé par la Commission. L’article 40, qui ouvre aux chercheurs l’accès aux données, n’a produit aucune publication: les autorités elles-mêmes ont été privées de toute compréhension technique de l’attaque qu’elles venaient de subir.

C’est ici qu’il faut s’écarter de la lecture qu’en propose Thierry Breton, qui appelait le 4 août à appliquer enfin ces instruments. L’appel est juste, mais il postule une inertie administrative là où il faut voir un choix politique. Le maintien de ces outils au fond d’un tiroir n’est pas une lenteur : c’est une défaite consentie. L’incapacité de l’Union à exiger des comptes démontre que la souveraineté numérique européenne demeure inféodée aux intérêts économiques des grands acteurs technologiques. On ne réclame pas de comptes à qui l’on n’ose pas contraindre.

Un brouillon, pas un accident

Le modèle de Ceuta surpasse en vitesse et en anonymat les méthodes artisanales employées par la Biélorussie ou la Russie à leurs frontières orientales. Il permet à n’importe quel acteur, État hostile, réseau de passeurs, groupe isolé, de provoquer un choc politique majeur avec une poignée de comptes influents. L’attribution technique devient le défi central : la mutation de la guerre vers des attaques hybrides invisibles rend l’instrumentalisation migratoire beaucoup moins imputable à un État précis, ce qui complique toute riposte diplomatique classique. Le règlement européen 2024/1359, adopté le 14 mai 2024 et entré en vigueur le 16 mai 2024, définit pourtant précisément ces situations.

Quatre exigences en découlent: une attribution technique rapide, capable de contrer les rumeurs à la source dans les heures et non dans les semaines; des sanctions diplomatiques graduées visant nommément les facilitateurs; une conditionnalité numérique liant l’aide migratoire européenne à la coopération des pays de transit sur l’espace informationnel; et une transparence algorithmique contraignante. Sans elle, le scénario se répétera à Melilla, aux Canaries ou à Lampedusa.

La véritable menace pour l’Europe n’est pas le mouvement de population, phénomène historique constant. C’est la vulnérabilité d’une société manipulable à la vitesse d’un défilement d’écran, et l’indifférence avec laquelle on laisse la détresse d’une jeunesse servir de matière première. Les radios et télévisions pratiquent le rituel de la «minute de sécurité» sur les émissions en direct: un délai technique assumé entre la parole et sa diffusion. Ne peut-on vraiment pas détecter que le mot «frontière» est répété des millions de fois en quelques heures dans une zone donnée, quand on soupçonne ces mêmes plateformes de savoir fort bien filtrer des mots comme «Palestine» ou «génocide»?
Ceuta n’était pas un accident. C’était le brouillon d’une méthode. Le propre reste à venir.

Mohamed Louadi
Mohamed Louadi est titulaire de diplômes de l’Université de Tunis, de l’Université du Wisconsin à Madison et de l’Université de Pittsburgh. Il a enseigné à l’Université de Pittsburgh (États-Unis), l’Université du Québec à Trois-Rivières (Canada), l’Université Concordia (Canada), The Higher Colleges of Technology (Dubaï) et l’Université américaine de Beyrouth. Il est actuellement Professeur des universités à l’Institut Supérieur de Gestion, Université de Tunis,
Il est l’auteur, ou le co-auteur, d’une quarantaine d’articles, communications et ouvrages portant sur les systèmes d’information de gestion des entreprises. Il a également donné plus de cent quarante conférences portant sur les TIC et leur impact sur les individus, les entreprises et la société.

Maher Kallel
Maher Kallel est consultant senior en stratégie, coach exécutif certifié et business angel basé à Tunis, en Tunisie. Il est titulaire d’un Master of Science en Technology & Policy et d’un MBA en Strategic Management of Information Systems, tous deux obtenus au Massachusetts Institute of Technology (MIT), ainsi que d’un diplôme d’ingénieur de l’École des Mines de Paris. Fort de plus de 30 ans d’expérience en gouvernance d’entreprise, en transformation numérique et en développement du leadership, il est le fondateur de Carthage Business Angels et membre du conseil d’administration de Poulina Group Holding. Il a animé plusieurs séminaires sur l’IA et la productivité auprès de cadres dirigeants de grandes organisations tunisiennes et africaines.