News - 16.08.2026

Abdelaziz Kacem: Controverses et remembrances

Abdelaziz Kacem: Controverses et remembrances

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Un fidèle lecteur de mes chroniques, après un préambule élogieux, s'étonne de me voir, selon son expression, «fuir» une actualité brûlante où se joue, à ses yeux, le destin de l'humanité tout entière. Commentant mes derniers écrits, il me pose une série de questions : le rappel obstiné des pages les plus glorieuses de l'arabité classique constitue-t-il, pour vous, un refuge où attendre l'apocalypse? Ne craignez-vous pas d'être perçu comme un passéiste ou, à tout le moins, comme un nostalgique? À l'intellectuel qu'il m'incombe d'être, je dois une réponse.

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Nostalgique? Pourquoi pas? La nostalgie, pôle affectif de la mémoire, est la mère de quelques-uns des plus grands chefs-d'œuvre de la littérature universelle. Passéiste ? Ayant toujours fait le choix de la modernité, je me suis constamment interdit cette sentence paresseuse : «C'était mieux avant.»

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Pour le citoyen du monde, l'histoire n'est pas un refuge. La géographie pourrait l'être, mais elle est aujourd'hui livrée à une gouvernance sans foi ni loi; un ordre mondial de nature mafieuse ne cesse de semer le désordre. Alors le poète invétéré s'interroge:

كلُّ أرضٍ مسَّهــــا الــــدّاءُ وســــــاءتْهـــــا الظّــــــــــروف
دلَّنــــــي اليـــــوم على أرضٍ بهــــا يحلــــو الوقــــوف

Où aller ? Tous les lieux sont touchés par la crise.
Trouve-moi une terre où la halte est exquise.

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Plus les choses se compliquent, plus il devient nécessaire de les simplifier. L'homme arabe est aujourd'hui en passe d'être dépossédé à la fois de sa terre et de sa mémoire. Il a vu s'émousser jusqu'à ses réflexes existentiels; il en vient à confondre ses ennemis avec ses alliés et presque à accréditer l'image que lui renvoie le miroir déformant des grands médias occidentaux: celle d'un être inférieur, d'un sous-homme tel que le dépeint la propagande d'un sionisme devenu génocidaire. «Certains éditorialistes des médias du groupe Bolloré» nous disent, explicitement ou implicitement: vous n'êtes rien et vous n'avez jamais rien été.

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Le doute commence alors à ronger une partie des intellectuels arabes, qui s'abandonnent désormais à une véritable autodépréciation. C'est à ce phénomène que je réagis. S'il est vrai que les Arabes d'aujourd'hui ont touché le fond, leurs ancêtres, eux, furent parmi les grands bâtisseurs de la civilisation humaine. Je considère qu'il est de mon devoir, comme de celui de mes pairs, de le rappeler inlassablement, afin de rabattre le caquet d'un Occident chaque jour plus arrogant et, paradoxe cruel, de moins en moins instruit de sa propre histoire. Quand l'arbre brûle, je laisse les branches aux pompiers ; je me penche sur les racines.

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Le plus paradoxal est peut-être que ce que je sais de l'apport décisif de mes aïeux à l'Europe, dans les domaines des sciences, de la philosophie et de la littérature, je le dois pour l'essentiel à mes maîtres de la Sorbonne. Ce sont eux qui nous ont remis le récépissé irréfutable attestant que nous sommes, nous aussi, des actionnaires de premier plan à la bourse des grandes valeurs culturelles de l'Occident. Qu'ils en soient ici chaleureusement remerciés. Je pense à Massignon, à Blachère, à Pellat, à Berque, à Miquel, Rodinson, Lévi-Provençal et autres Cahen…

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C'est donc sans la moindre gaieté de cœur que nous constatons, en ces temps privés de grandeur et de charisme, la dégradation préoccupante de notre rapport à ce même Occident, au point que notre imaginaire lui-même s'en trouve profondément affecté. Notre imaginaire ! Longtemps, et pour des raisons que l’histoire rend aisément compréhensibles, ceux de ma génération ont regardé l’Europe latine et anglo-saxonne avec un mélange d’admiration et de respect intimidé. Ses élites intellectuelles, scientifiques et politiques constituaient pour nous un modèle. Nous les avons choisies comme maîtres et, souvent, comme amis.

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Peu nous importaient les sarcasmes de nos identitaristes, qui dénonçaient chez nous ce qu’ils appelaient ‘uqdat al-khawâja’, le «complexe de l’Occidental», ou plus sévèrement encore, le «complexe du colonisé». Nous nous reconnaissions plutôt dans l’héritage de Taha Hussein, l’un des grands pionniers de la modernité arabe. Plus de deux décennies avant le recouvrement de notre indépendance, il exhortait déjà ses contemporains à suivre la voie empruntée par les Européens afin de devenir leurs égaux, «leurs partenaires en civilisation», partageant avec eux ce qu’elle comporte de grandeurs et de faiblesses, de mérites et de défauts.

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À cette époque, non seulement les élites occidentales nous paraissaient en avance sur les nôtres, mais nous prêtions également aux sociétés européennes elles-mêmes, jusque dans leurs couches populaires, une maturité civique et culturelle supérieure. C’est sans doute sur ce point que nous nous sommes le plus lourdement trompés. La démocratisation de l’ignorance, la montée des populismes et le retour des passions identitaires nous ont depuis appris qu’aucune société n’est immunisée contre les régressions de l’esprit ni contre les tentations de l’irrationnel. (Relire mon dernier article: L’arabophobie s’en prend aux chiffres arabes).

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Ah, le brûlant, l’incandescent, le délirant huitième mois de l’année. Son nom nous rappelle l’empereur Auguste, mais aussi le grand Bourguiba, à Monastir, son lieu de naissance et l’arène de ses joutes poétiques, somptueuses festivités de son anniversaire et de celui de la promulgation du révolutionnaire Code du statut personnel. À nous, qui avons vécu l’épopée, d’en assurer la pérennité du souvenir.

Abdelaziz Kacem