News - 11.08.2026

Mohamed-El Aziz Ben Achour - Djerba: survol historique

Mohamed-El Aziz Ben Achour - Djerba: survol historique

Par Mohamed-El Aziz Ben Achour - A l’issue de quelques jours de vacances à Djerba, il m’a paru opportun de donner un aperçu sur sa longue histoire en guise de présent offert à nos lecteurs et lectrices.

Cette île à laquelle Flaubert donna le nom de «l’île aux Sables d’Or » ne cesse de séduire par des caractères saisissants: une mer cristalline, des plages de sable fin, des jardins bordés de tabias, levées de terre couronnées de figuiers de Barbarie, habitations typiques, des mosquées d’une pureté architecturale fascinante. Deux monuments militaires attestent, pour leur part, le rôle – fort ancien au demeurant - de cette île dans les rivalités entre puissances méditerranéennes au Moyen Âge et à l’époque moderne : El Kastil, fort médiéval construit en 1289 par l’amiral aragonais Roger de Lauria et restauré au 16e siècle par l’amiral turc Dragut; El Borj el kébir construit à Houmt- Souk - connu aussi sous le nom de borj Ghazi Mustafa. Ce fort, le plus puissant de Djerba, a été construit en 1432, nous apprend Si Mohamed Hamdane, sur ordre de l’émir hafside de Tunis Abou Fâris Abdelaziz au lendemain de l’expulsion des troupes d’Alphonse V d’Aragon. Il est agrandi vers 1450, selon l’érudit local Si Kamel Tmarzizet (1997). Au temps des Ottomans, au XVIe siècle, il est réaménagé sur ordre du gouverneur Ghazi Mustafa dont le nom restera lié au monument.

Le présent article se limite à une évocation des événements qui eurent pour théâtre et enjeu cette île de 514 kilomètres carrés, la plus grande des côtes de l’Afrique du nord. Le caractère légendaire a toujours ajouté à son passé un aspect fascinant. On considère en effet depuis l’Antiquité que Djerba n’est autre que l’île des Lotophages évoquée dans l’Odyssée. Ce cadre immémorial posé, des faits historiques confirmés par les textes et l’archéologie ne cessèrent, au cours des siècles, de conforter l’importance stratégique de Djerba dans l’espace méditerranéen. Une population de vieille souche berbère – dont le particularisme linguistique subsiste aujourd’hui - y côtoyait une communauté juive dont la tradition fait remonter la venue au lendemain de la destruction du Temple, c’est-à-dire en 586 av. J.-C. Cette communauté a toujours été parfaitement intégrée culturellement, linguistiquement et économiquement, tout en demeurant fidèle à sa foi hébraïque autour de l’antique synagogue de la Ghriba.Selon un usage répandu en Méditerranée, différents conquérants prirent pied à Djerba. Les Phéniciens venus de Tyr y auraient établi un comptoir. A l’époque carthaginoise, une riche activité économique assurait la prospérité de l’île comme l’atteste le site archéologique de Méninx. La présence romaine ne fut pas moins active. On doit aux Romains la chaussée reliant Djerba au continent, aujourd’hui régulièrement entretenue et élargie. Entre 1996 et 2000, des équipes scientifiques de l’Institut national du patrimoine de Tunis, de l’université de Pennsylvanie et de l’académie américaine de Rome ont identifié 250 sites incluant de nombreuses villas puniques et romaines. Des prospections entreprises à partir de 2015 par l’Institut national du patrimoine de Tunis et l’université Louis-et-Maximilien de Munich ont mis au jour des indices sur l’urbanisme et l’activité économique de la ville antique de Méninx (Das Meninx Project (Ritter) sur klass-archeologie. uni-muenchen.de)

La présence chrétienne est attestée. Au milieu du IIIe siècle, une basilique est construite dans ce qui est alors l’évêché de Girba. Deux des évêques de l’île ont assisté respectivement aux conciles de Carthage de 255 et 525. Selon Anatole-Joseph Toulotte (1892), les ruines de leur cathédrale ont pu être identifiées près d’El Kantara dans le sud-ouest de l’île. Un baptistère de cet édifice est conservé aujourd’hui au musée national du Bardo (Slaheddine Tlatli, 1967).Toujours à l’époque antique, un extrait de l’Epitomé de Ceasaribus attribué au Pseudo-Aurelius Victor nous apprend que deux empereurs romains du IIIe siècle, au temps de «l’Anarchie militaire», Trébonien Galle et son fils Volusien sont soit natifs de Djerba, soit, plus vraisemblablement, issus de cette île dont l’ancien nom était Meninx.  A ce propos, Jeannine Berrebi note que la première mention du nom Girba figure dans un décret de l’an 254, peu après la mort de ces empereurs qui mentionne l’île dans l’expression  «Creati in insula Meninge quae nunc Girba dicitur» («Ils sont nés [ou issus de] dans l’île de Méninx qui s’appelle maintenant Girba») (Voir aussi Mustafa Khanoussi, Paola Ruggieri et Cinzia Vismara in L'Africa Romana, 2000). Les Vandales (439-533) puis les Byzantins l’occupèrent jusqu’en 665, date de sa prise par les armées musulmanes.  

Dès lors, un particularisme insulaire ne tarda pas à s’exprimer sous la forme d’un islam proche du kharijisme, connu sous le nom d’ibadisme (Ibâdhiyya). Il fallut des siècles pour que le sunnisme s’étende à une grande partie de la population, notamment au XVIIe siècle sous l’action doctrinale et pédagogique d’un champion du malékisme Sidi Ibrahim El Jomni, dont la sépulture située à Houmt Souk ne cesse depuis d’être l’objet d’une grande vénération.Au XIe siècle, les hordes bédouines hilaliennes venues d’Orient pénètrent en Ifriqiya. Toutefois, leur mode de vie de pasteurs nomades les détourna de tout intérêt pour Djerba ; ce que les habitants mirent à profit pour prendre leur indépendance durant une courte période à laquelle succédèrent les invasions des Normands de Sicile, du Royaume d’Aragon, parfois repoussées avec succès par les sultans hafsides de Tunis. Au XVIe siècle, les Ottomans finissent par vaincre les Espagnols et soumirent à leur autorité l’ensemble de l’Ifriqiya, y compris Djerba.Au XVIIIe siècle, la politique d’autonomie des beys de Tunis vis-à-vis du gouvernement impérial de Constantinople s’imposait vaille que vaille. Un des épisodes les plus intéressants de cette volonté beylicale eut pour théâtre l’île de Djerba. A l’origine, les événements concernaient uniquement la dynastie des pachas Karamanli de Tripoli - dont le modèle était calqué sur l’expérience tunisienne.  Toutefois, autour de l’année 1793, une violente querelle familiale vint à surgir. Le sultan Sélim III,  qui ne voyait guère d’un bon œil les ambitions dynastiques et « indépendantistes » de son vassal tripolitain, entreprit aussitôt de rétablir l’ordre et, par la même occasion, de replacer Tripoli sous son autorité directe. Il confia cette tâche à un membre de l’oligarchie militaire d’Alger du nom d’Ali Borghol. En juillet 1793, celui-ci débarque à Tripoli, chasse les Karamanli du pouvoir et exerce dès lors les fonctions de gouverneur général mandaté par la Sublime Porte. C’est alors que l’énergique Hammouda Pacha bey de Tunis (1782-1814) entra en lice. Les princes tripolitains réussirent à quitter leur pays et courir se réfugier à Tunis. L’affaire aurait pu s’arrêter là –du moins pour les Tunisiens – si Ali Borghol n’avait pas eu l’idée d’étendre l’emprise directe de Constantinople au beylik de Tunis. Pour ce faire, il donna l’ordre à un de ses lieutenants d’occuper l’île hautement stratégique de Djerba. Ce qui fut fait le 30 septembre 1794. Pour le pouvoir husseïnite, le péril était de taille. La stabilité du régime, acquise de haute lutte était de nouveau menacée par une intervention extérieure. Aussi Hammouda décida-t-il de monter une expédition militaire avec pour mission de libérer Djerba, et, prenant le mal à la racine, de chasser Ali Borghol de Tripoli et de remettre les Karamanli au pouvoir. Deux corps d’armée furent constitués ; l’un en direction de Tripoli et le second à destination de Djerba. Dans les deux cas, le succès fut complet. L’expédition de Djerba commença le 8 novembre 1794 lorsqu’une flotte de 40 navires commandée par Ali Djaziri quitta La Goulette et débarqua sur l’île le 25. Le 2 décembre, la garnison ottomane rendit les armes tandis que la population autochtone fit amende honorable à son maître le pacha bey de Tunis.En ce qui concerne leur personnalité, les Djerbiens se distinguent depuis toujours par leur ardeur au travail et par leur promptitude à l’émigration en quête d’une réussite dans le commerce. Commerce d’épicerie, principalement mais pas exclusivement. Les grands marchands s’installaient à Tunis où leur souk existe encore. Ils étaient souvent exportateurs et importateurs en liaison avec Tripoli, Alexandrie, Le Caire et Istanbul. Certains d’entre eux représentaient sur place les intérêts de l’Etat beylical avec le titre d’oukil. D’autres étaient associés en affaires avec des vizirs de Tunis, l’exemple le plus célèbre étant celui d’El Hâj Younès Ben Younès, engagé dans des opérations commerciales fructueuses avec Youssouf Saheb Ettâbaa, le tout-puissant ministre de Hammouda Pacha.

Au plan politique, des familles djerbiennes donnèrent de proches collaborateurs à la dynastie beylicale husseïnite. Ainsi des Ben Ayed, famille de caïd-s gouverneurs de région et détenteurs de fermes fiscales, à l’instar des Djellouli de Sfax. Leur palais à la tunisoise construit à Cedghiane, que j’ai eu la possibilité de visiter en 1996 en compagnie d’un de leurs descendants, porte l’empreinte d’un mode de vie aristocratique dans le sillage de la cour du Bardo ; sans oublier leurs belles demeures dans la médina de Tunis et les villégiatures de printemps et d’été. Citons également l’exemple du dignitaire beylical Salah Chiboub, gouverneur de la place forte de Ghar el Melh (Porto-Farina) mort en 1865.  

A partir du protectorat, les Djerbiens prirent progressivement une bonne place au sein de l’élite moderne: diplômés de l’enseignement supérieur, médecins, chirurgiens réputés, formés dans les facultés et les grands hôpitaux de France, entrepreneurs, industriels et financiers. Des hommes politiques engagés pour l’indépendance du pays étaient originaires de Djerba tels le docteur Sadok Mokaddem et, bien entendu, le puissant secrétaire général du Néo-Destour Salah Ben Youssef (1907 – assassiné en 1961).

Aujourd’hui pôle touristique et hôtelier de réputation internationale, Djerba connaît une croissance et une modernisation rapides qui bénéficient à ses habitants mais qu’il convient de maîtriser autant par l’action de l’administration que par la mobilisation des insulaires. Réputée depuis toujours pour sa douceur, l’île garde un charme unique que mettent en valeur des créations architecturales alliant avec bonheur le contemporain et le traditionnel.

Mohamed-El Aziz Ben Achour