Aymen Bouali: Le bien commun, raison d’être de l’État
Par Aymen Bouali - On reconnaît parfois mieux l’État à ce qu’il exige qu’à ce qu’il rend possible. Il se manifeste dans le formulaire à remplir, l’autorisation à obtenir, la taxe à payer ou le document à fournir. En revanche, lorsqu’on attend une route sûre, un hôpital prêt à recevoir un malade ou des secours capables d’arriver rapidement, sa présence paraît parfois moins évidente.
Ce décalage pose une question simple: à quoi sert l’État?
Il ne sert pas seulement à maintenir l’ordre. Une société a besoin d’une puissance commune pour protéger les droits, secourir les plus fragiles et accomplir ce qu’aucun citoyen ne peut réaliser seul.
C’est cela, au fond, le bien commun: non pas un bonheur uniforme décidé d’en haut, mais un cadre sûr, juste et suffisamment solide pour permettre à chacun de construire sa vie. Se soigner, apprendre, travailler, entreprendre, se déplacer et élever ses enfants sans avoir constamment le sentiment de lutter contre son propre pays.
En Tunisie, l’administration n’apparaît pourtant pas toujours comme un service auquel on s’adresse, mais comme une épreuve à traverser. On revient avec un document supplémentaire, on cherche le bon bureau, on attend une signature, puis une autre. Peu à peu, la procédure cesse d’être un moyen et devient une fin en soi.
Un pays sérieux a besoin de règles. Il doit lutter contre la fraude, la corruption, le blanchiment et les trafics. Mais un contrôle juste sait ce qu’il cherche, qui il vise et jusqu’où il doit aller. Lorsqu’il traite indistinctement le citoyen honnête et le fraudeur, il ne renforce pas la confiance: il installe le soupçon.
La question des devises en offre un exemple révélateur. Lorsqu’un citoyen reçoit de l’argent de l’étranger ou revient avec des devises légalement acquises, il se heurte parfois à une succession de déclarations et de justificatifs dont il peine à comprendre la logique. Le risque n’est pas seulement administratif : à force de suspecter tout le monde, on finit par décourager ceux qui empruntent les circuits officiels.
Un pays qui a besoin de devises ne peut transformer leur entrée en expérience dissuasive. Il doit combattre les flux illicites avec fermeté, sans décourager les transferts légaux. Le contrôle n’est utile que s’il protège l’économie sans rebuter ceux qui souhaitent y contribuer.
Le même malaise apparaît dans la manière dont nous regardons ceux qui sont partis et ceux qui sont restés. Il est légitime que les Tunisiens établis à l’étranger bénéficient de dispositifs maintenant leur lien avec le pays. Leur contribution mérite naturellement d’être reconnue. Mais cette reconnaissance ne devrait jamais donner à ceux qui vivent en Tunisie le sentiment d’être devenus les oubliés de la République.
Celui qui demeure ici, travaille, paie ses impôts et élève ses enfants doit parfois consentir un effort démesuré pour acheter une voiture, accéder à un logement ou lancer une activité. Aucune société ne peut durablement laisser croire que partir ouvre les possibilités tandis que rester impose le renoncement. La fidélité quotidienne au pays mérite, elle aussi, d’être reconnue.
L’énergie solaire en fournit une autre illustration. Avec son ensoleillement, la Tunisie devrait faire de cette énergie une évidence nationale. J’ai voulu comprendre comment un particulier pouvait installer des panneaux photovoltaïques et céder son surplus au réseau.
Je pensais trouver des réponses sur la puissance nécessaire, le coût de l’installation et sa durée d’amortissement. J’ai surtout découvert des dossiers, des validations et une multiplicité d’interlocuteurs. Plus j’avançais, plus la procédure semblait s’allonger. J’ai fini par me demander, non sans ironie, si une petite mission vers la Lune ne serait pas plus simple à préparer.
L’anecdote prête à sourire. Le problème, lui, est sérieux. Combien de projets disparaissent ainsi avant même de commencer ? Pour un investisseur, la bureaucratie n’est pas seulement une gêne. Elle représente du temps perdu, un coût supplémentaire et une incertitude permanente.
Il est difficile de prétendre attirer l’investissement lorsque chaque projet doit avancer dans un environnement aussi incertain. Les procédures trop longues ne sont pas une simple gêne administrative : elles finissent par peser directement sur la décision d’investir.
La responsabilité de l’État ne s’arrête toutefois pas à l’économie. Elle devient encore plus évidente lorsqu’une vie est en danger.
Sur les grands axes autoroutiers, la mise en place d’un véritable secours héliporté mérite d’être étudiée sérieusement. Après un accident grave, notamment lorsqu’il survient loin d’un hôpital, quelques minutes ne sont jamais un détail. Elles peuvent déterminer les chances de survie d’un blessé et la gravité des séquelles qu’il conservera. Dans une telle situation, l’hélicoptère n’a rien d’un équipement de prestige: il répond à un besoin concret de service public.
La même réflexion vaut pour les plages. Un drone peut repérer rapidement une personne emportée par le courant, transmettre sa position aux sauveteurs et, lorsqu’il est conçu pour cela, larguer une bouée en attendant leur intervention. Il ne remplacera jamais la présence humaine ni la formation des équipes de secours, mais il peut leur faire gagner un temps précieux. Ce type d’équipement représente une dépense limitée lorsqu’on la compare à son utilité et aux vies qu’il peut contribuer à sauver.
Un État révèle ses choix non par les discours prononcés après les drames, mais par les moyens préparés avant qu’ils ne surviennent.
Ces exemples ne prétendent pas épuiser les priorités de l’action publique. Ils illustrent simplement une idée : un État se juge d’abord à ce qu’il rend effectivement possible.
Réformer l’État ne signifie donc pas l’affaiblir. La Tunisie a besoin d’institutions solides. Mais leur solidité ne doit pas se confondre avec leur lourdeur.
Avant d’ajouter une règle, il faudrait se demander ce qu’elle protège réellement. Avant d’exiger une autorisation, vérifier qu’elle répond à un risque sérieux. Lorsqu’une démarche est nécessaire, le citoyen devrait connaître son délai, son coût et le responsable chargé de la traiter.
La numérisation ne suffit pas. Un formulaire inutile reste inutile, même lorsqu’il est rempli sur un écran. Moderniser, c’est simplifier, supprimer les étapes sans objet et éviter de réclamer au citoyen des informations que l’administration possède déjà.
Je ne crois pas que notre État manque partout de compétences ou de bonnes volontés. Je crois plutôt que l’empilement des règles nous a parfois fait perdre de vue leur finalité. On finit par respecter la procédure pour elle-même, sans toujours regarder ce qu’elle produit dans la vie réelle.
Il faudrait retrouver une habitude simple: avant chaque décision, se demander ce qu’elle changera concrètement pour le citoyen. Va-t-elle lui faire gagner du temps? Protéger un droit? Sauver une vie? Lever un obstacle? Rendre un projet possible?
Le bien commun n’est pas une formule philosophique destinée aux discours officiels. Il se vérifie dans les détails: une démarche accomplie en deux jours plutôt qu’en deux mois, un entrepreneur qui peut commencer à travailler, un accidenté pris en charge à temps, un jeune qui n’est pas obligé de quitter son pays pour espérer vivre dignement.
Au bout du compte, un pays ne tient pas seulement par ses ressources, ses institutions ou ses lois. Il tient aussi par la confiance de ceux qui y vivent, y travaillent et choisissent d’y construire leur avenir.
C’est peut-être cela, finalement, le bien commun : rendre possible une vie digne avant de promettre une vie meilleure..
Aymen Bouali