La Tunisie face aux bouleversements mondiaux: s’adapter pour ne pas subir
Par Ridha Bergaoui - Le monde est de nos jours confronté à des mutations globales (climatiques, géopolitiques, technologiques, culturelles et économiques) qui redéfinissent les règles du jeu. Dans ce contexte, l’enjeu n’est plus seulement de résister, mais d’anticiper et de s’adapter.
Comprendre les risques, saisir les opportunités et réorganiser les priorités deviennent indispensables pour préserver la souveraineté et le bien-être collectif. S’adapter, c’est transformer la contrainte en projet national: définir des choix stratégiques clairs, investir dans l’innovation et promouvoir une vision inclusive qui protège les plus vulnérables tout en affirmant l’autonomie du pays.
Dans ce monde instable, la Tunisie, fragile et peu dotée en ressources naturelles, doit trouver sa place en protégeant ses citoyens et en assurant son développement. Cela suppose de tirer profit de ses atouts, renforcer les compétences et la recherche, moderniser l’éducation, bâtir des filières résilientes (numérique, énergie renouvelable, agriculture durable) et améliorer la gouvernance pour mobiliser talents et investissements.
Un monde en mutation
Le changement climatique bouleverse les équilibres naturels: sécheresses, canicules, feux de forêt et pression sur l’eau fragilisent l’agriculture et menacent la sécurité alimentaire. La montée du niveau de la mer et le réchauffement des océans perturbent les écosystèmes marins, accentuant les vulnérabilités sociales et sanitaires.
Sur le plan géopolitique, le modèle unipolaire dominé par les États-Unis s’effrite. La montée de la Chine, le retour de la Russie et l’affirmation des BRICS traduisent l’avènement d’un monde multipolaire marqué par des tensions: guerre en Ukraine, génocide Palestinien, rivalités et guerre Iran/Israël États Unis et des compétitions autour de l’énergie, des semi-conducteurs et des terres rares. La «mondialisation heureuse» d’antan cède la place à une logique de souveraineté et de rivalités stratégiques.
Le bouleversement technologique, porté par l’intelligence artificielle, transforme l’agriculture, l’enseignement, la médecine, l’industrie, les médias et la recherche. Les pays qui ne maîtrisent pas ces outils risquent une dépendance accrue.
Enfin, le bouleversement culturel est le plus profond : Internet, réseaux sociaux et IA modifient nos façons de penser, de travailler et de communiquer. Les métiers évoluent, l’école doit s’adapter, et la formation continue devient indispensable pour rester pertinent dans un monde en perpétuelle mutation.
Pendant les deux derniers siècles, les pays ont construit leur développement autour de trois facteurs: les ressources naturelles, la main-d'œuvre et le capital financier. Au XXIᵉ siècle, ces facteurs restent importants, mais ils ne suffisent plus. Les nouvelles richesses sont désormais l'intelligence, l'innovation, la maîtrise des technologies, la capacité d'anticipation et la résilience.
La première richesse d'une nation devient sa capacité d'adaptation. Les pays qui prospéreront demain ne seront pas nécessairement les plus riches ou les plus puissants, mais ceux qui sauront anticiper les mutations du monde et adapter rapidement leurs institutions, leur économie et leur société.
La Tunisie face à ses vulnérabilités
La Tunisie présente plusieurs fragilités structurelles:
- La première concerne l’énergie. Le pays dispose de ressources pétrolières et gazières limitées qui ne permettent plus de couvrir ses besoins croissants. La dépendance énergétique pèse lourdement sur les finances publiques et expose l’économie aux fluctuations internationales des prix du pétrole et du gaz, surtout avec les crises géopolitiques successives. La situation énergétique grave, que vient de connaitre la Tunisie au cours de cet épisode de canicule, et qui a amené la STEG à opérer des délestages et des coupures du courant électrique fréquents, est la preuve de cette vulnérabilité aigue.
- La deuxième grande vulnérabilité concerne l’eau. La Tunisie figure parmi les pays méditerranéens les plus exposés au stress hydrique. Les sécheresses deviennent plus fréquentes, les températures et canicules augmentent et les ressources disponibles diminuent sous l’effet du changement climatique. Cette situation représente un défi majeur pour l’agriculture, l’eau potable et l’économie nationale.
- La troisième fragilité concerne l’alimentation. La Tunisie possède une agriculture riche et diversifiée, mais elle reste dépendante des importations pour plusieurs produits essentiels, notamment certains céréales, aliments pour animaux, huiles végétales et de nombreux intrants agricoles. Dans un contexte international instable, cette dépendance représente une source de vulnérabilité.
- La quatrième faiblesse, probablement la plus préoccupante, concerne le capital humain. Pendant longtemps, la Tunisie a considéré sa population instruite comme son principal avantage comparatif. L’école, l’université et la formation ont constitué une véritable richesse nationale. Aujourd’hui, le départ de nombreux jeunes diplômés (ingénieurs, médecins, chercheurs et entrepreneurs) représente une perte importante. Un pays qui forme ses compétences mais ne parvient pas à les retenir et leur offrir des perspectives risque de voir partir progressivement l’une de ses principales ressources.
Des atouts importants et de nombreuses opportunités
Face à ces vulnérabilités, la Tunisie possède des atouts considérables: une population jeune instruite et créative, une position géographique privilégiée, un littoral de plus de 1 300 km, une culture riche, des compétences mondialement reconnues et un potentiel important dans plusieurs secteurs d’avenir.
1/ Le capital humain: la principale richesse tunisienne
Dans une économie fondée sur la connaissance et l’innovation, le capital humain est un atout stratégique majeur. Les pays qui réussiront seront ceux capables de former, retenir et mobiliser leurs compétences.
La Tunisie bénéficie d’une tradition universitaire et d’une population instruite. Ingénieurs, chercheurs, médecins et entrepreneurs tunisiens contribuent au développement de nombreux pays en Europe, Amérique du Nord ou au Moyen Orient. Cette mobilité peut devenir une force si elle est organisée : plusieurs nations ont transformé leur diaspora en levier économique et scientifique.
Le défi n’est pas d’empêcher les départs de nos diplômés, mais de créer les conditions pour que:
• les jeunes trouvent des opportunités locales,
• les compétences à l’étranger participent au développement national,
• les chercheurs et entrepreneurs collaborent avec leur pays d’origine,
• les investisseurs de la diaspora créent de nouvelles activités économiques et sociales.
La diaspora pourrait devenir un réseau international au service du pays, à condition de passer d’une logique de perte à une logique de circulation des savoirs. Cela exige une transformation de l’environnement économique: simplification administrative, encouragement de l’innovation, protection de l’initiative privée et valorisation du mérite.
2/ Le numérique et l’intelligence artificielle: une chance historique
La Tunisie doit éviter de devenir une simple consommatrice de technologies étrangères. L’enjeu n’est pas de rivaliser avec les géants mondiaux, mais de bâtir des niches d’excellence adaptées à ses capacités.
Autrefois fondée sur les ressources naturelles et la puissance industrielle, la force d’un pays repose désormais sur la connaissance, les données et l’innovation. Même un petit État peut avoir une influence mondiale s’il maîtrise certaines technologies.
La Tunisie pourrait développer des niches dans l’informatique, l’intelligence artificielle, la cybersécurité, les services numériques, l’ingénierie à distance, les biotechnologies et les technologies agricoles intelligentes.
Mais le numérique comporte également des risques: les grandes entreprises technologiques contrôlent l’information et les données, tandis que les réseaux sociaux influencent les comportements collectifs. La souveraineté dépend désormais de la maîtrise des compétences numériques et de la protection des données.
3/ Agriculture et sécurité alimentaire: produire autrement
Le réchauffement climatique bouleverse déjà l’agriculture tunisienne: hausse des températures, baisse des pluies, sécheresses répétées, nouveaux ravageurs et pression sur l’eau, incendies fréquents. Le modèle ancien ne peut plus être maintenu partout. L’enjeu est de produire assez avec moins d’eau et dans un climat plus sec et plus contraignant.
La Tunisie devra engager une réforme agricole stratégique fondée sur l’économie de l’eau, l’irrigation de précision, la sélection de variétés résistantes, l’agriculture numérique, la valorisation des ressources locales et la réduction des pertes alimentaires. Certaines cultures trop consommatrices d’eau devront être limitées, tandis que des espèces adaptées doivent être encouragées.
La sécurité alimentaire ne signifie pas tout produire soi-même, mais garantir l’accès aux produits essentiels en période de crise. La Tunisie doit trouver un équilibre entre production nationale stratégique, besoin d’exporter et équilibre de la balance commerciale alimentaire, amélioration des rendements, préservation des ressources naturelles, stocks de sécurité et diversification des fournisseurs.
4/ L’eau et l’énergie: les deux grandes batailles
Dans les prochaines décennies, la souveraineté tunisienne dépendra surtout de la situation de l’eau et de l’énergie. Une bonne gestion de l’eau reste indispensable. La Tunisie devra renforcer la lutte contre le gaspillage, la modernisation des réseaux, la réutilisation des eaux usées et une meilleure gouvernance de la ressource. Le dessalement, longtemps considéré comme une solution coûteuse, pourrait devenir une composante essentielle de la stratégie hydrique, particulièrement si son fonctionnement repose progressivement sur des énergies renouvelables.
La Tunisie dispose d’un fort potentiel en énergies renouvelables, notamment grâce à son ensoleillement exceptionnel. Une stratégie ambitieuse pourrait reposer sur la production solaire, la réduction de la dépendance énergétique, le développement industriel des énergies propres et l’utilisation du solaire pour le dessalement.
Une nouvelle vision de la souveraineté
Au XXᵉ siècle, la souveraineté reposait sur les frontières, l’armée et l’indépendance politique. Aujourd’hui, elle s’élargit. Un pays souverain doit garder un contrôle minimal sur son alimentation, son énergie, son eau, ses technologies, ses compétences et ses données.
La colonisation classique appartient au passé, mais une dépendance nouvelle peut surgir si un pays devient tributaire d’autres puissances pour ses besoins essentiels. La véritable indépendance ne consiste pas à s’isoler, mais à être assez solide pour choisir ses partenaires et défendre ses intérêts.
La Tunisie doit rester ouverte au monde tout en évitant une dépendance excessive dans les domaines stratégiques. Il est indispensable de changer de modèle de gouvernance et de sortir d’une vision où l’État est considéré comme l’unique moteur du développement. Il faut libérer les initiatives privées et individuelles, encourager l’entrepreneuriat, valoriser le travail, soutenir la recherche, alléger les formalités administratives et créer un climat favorable à l’investissement.
Il faut également investir davantage dans l’éducation, non seulement en quantité, mais surtout en qualité, en développant chez nos jeunes la créativité, l’esprit critique, la maîtrise du numérique, les compétences scientifiques et techniques et l’adaptation permanente aux changements. Le monde de demain appartiendra moins à ceux qui possèdent des ressources qu’à ceux qui savent apprendre et évoluer rapidement.
Exister par l’intelligence et l’adaptation
La Tunisie du XXIᵉ siècle est face à un immense défi historique. Elle doit affronter simultanément le changement climatique, les bouleversements géopolitiques, la révolution numérique et les transformations économiques mondiales. Elle pourrait choisir se laisser faire et subir les événements. Elle pourrait également choisir l’adaptation et transformer ses contraintes en opportunités.
Notre pays ne deviendra jamais une grande puissance uniquement par ses ressources naturelles. Elle peut cependant devenir un pays respecté grâce à l’intelligence collective de sa population, la créativité et l’innovation de sa jeunesse, sa capacité d’adaptation et la qualité de ses institutions.
Dans le monde qui se dessine, les nations qui survivront ne seront pas nécessairement les plus grandes, les plus riches ou les mieux dotées en ressources. Ce seront celles qui sauront anticiper, apprendre, se transformer et s’adapter.
Ridha Bergaoui