News - 22.07.2026

Elyes Ghariani: Washington redessine ses lignes rouges, Israël s’inquiète, la Turquie avance

Elyes Ghariani: Washington redessine ses lignes rouges, Israël s’inquiète, la Turquie avance

Par Elyes Ghariani - Le possible retour de la Turquie dans le programme des F-35 dépasse largement la question d'un avion de combat. Il révèle une évolution plus profonde: les États-Unis semblent redéfinir certaines de leurs lignes rouges, au risque de bousculer les équilibres régionaux. Pour Israël, ce changement est lourd de conséquences. Pour Ankara, il ouvre une nouvelle fenêtre stratégique.

Un simple contrat… ou un tournant stratégique?

Certaines séquences diplomatiques en disent plus qu'un long rapport d'experts. Celle qui se joue aujourd'hui autour d'une éventuelle vente de F-35 à la Turquie en fait partie. Washington avait exclu Ankara du programme en 2019, après l'acquisition du système russe S-400 — une décision présentée alors comme définitive. Que ce dossier revienne sur la table révèle déjà, à lui seul, une évolution : l'incertitude de la politique américaine sous Donald Trump, le retour de la Turquie comme acteur régional incontournable, et les inquiétudes d'Israël face à une possible remise en cause de l'un des piliers de sa sécurité — le maintien de son avantage militaire qualitatif.

Benjamin Netanyahu ne s'inquiète pas d'un simple contrat d'armement. À ses yeux, l'enjeu dépasse largement l'acquisition d'un avion de combat de cinquième génération. Une telle décision modifierait l'équilibre stratégique au Moyen-Orient. Plus qu'un choix technique, elle constituerait un signal politique fort. Or, dans cette région, les signaux comptent souvent autant que les capacités militaires elles-mêmes.

Pourquoi la Turquie préoccupe davantage Israël dans ce dossier

Pour comprendre la réaction israélienne, il faut partir d'un constat simple: dans cette affaire, la Turquie ne représente pas le même type de défi que l'Iran.
L'Iran demeure l'adversaire déclaré d'Israël. Ses positions sont connues et sa stratégie est intégrée depuis longtemps dans les calculs israéliens. La Turquie présente un défi d'une autre nature. Membre de l'OTAN et partenaire de l'Occident, elle mène pourtant une politique étrangère de plus en plus autonome, qui la conduit régulièrement à prendre ses distances avec ses alliés.

C'est précisément cette position intermédiaire qui nourrit les préoccupations israéliennes. Aux yeux de Tel-Aviv, une Turquie pleinement réintégrée dans les programmes militaires américains serait un acteur plus influent, plus crédible et plus difficile à anticiper.

La stratégie d'Ankara: rester dans le jeu sans s'aligner

Pour autant, Ankara ne cherche pas à rompre avec l'Occident. Son objectif est plutôt d'en redéfinir les règles. La Turquie entend rester un allié, tout en préservant une large autonomie de décision. Elle négocie sans s'aligner totalement, coopère sans renoncer à sa liberté d'action, et utilise sa position géographique comme son poids stratégique pour renforcer son influence.

Cette démarche est caractéristique des puissances dites «intermédiaires» ou «de seuil»: elles tirent parti des rivalités entre grandes puissances pour accroître leur propre marge de manœuvre. Dans cette perspective, le dossier des F-35 dépasse largement la question militaire. Pour Ankara, il constitue aussi un symbole de réhabilitation politique et de retour au premier plan au sein du camp occidental.

Washington change de méthode

C'est dans ce contexte qu'intervient Donald Trump. Plus que le dossier des F-35 lui-même, c'est sa manière d'aborder les relations internationales qui suscite les interrogations. Son approche repose davantage sur des relations personnelles et des rapports de force évolutifs que sur des équilibres diplomatiques établis de longue date.

La relation qu'il entretient avec Recep Tayyip Erdogan illustre cette logique. Tous deux privilégient une diplomatie directe, accordent une grande importance aux rapports personnels entre dirigeants, et se montrent souvent méfiants à l'égard des mécanismes traditionnels de décision.
Cette évolution nourrit les interrogations de nombreux alliés des États-Unis. Lorsque les règles paraissent moins prévisibles, chacun s'interroge sur la solidité des engagements américains. C'est précisément cette incertitude qui donne aujourd'hui au dossier des F-35 une portée bien plus large qu'une simple vente d'armement.

Le véritable enjeu: la crédibilité des engagements américains

Lorsque les relations internationales reposent davantage sur les rapports personnels que sur des règles stables, l'incertitude grandit. Les alliés ne savent plus jusqu'où vont les engagements américains. Les adversaires sont tentés de tester les limites.

Quant aux puissances intermédiaires, comme la Turquie, elles perçoivent rapidement les nouvelles marges de manœuvre qui s'offrent à elles.

Israël l'a parfaitement compris. En exprimant publiquement son opposition à un éventuel retour de la Turquie dans le programme des F-35, Benjamin Netanyahu ne cherchait pas seulement à empêcher cette vente. Il voulait rappeler qu'au-delà de l'avion, c'est la crédibilité des engagements américains qui est en jeu.

Le pilier de la sécurité israélienne

Au cœur de cette affaire se trouve un principe qui guide depuis des décennies la relation entre Washington et Tel-Aviv : les États-Unis veillent à préserver l'avantage militaire qualitatif d'Israël sur les autres puissances de la région.

Cette garantie est l'un des fondements de la stratégie de dissuasion israélienne. Israël mise depuis longtemps sur une supériorité technologique et opérationnelle pour compenser ses vulnérabilités géographiques.

Dans ce contexte, le F-35 n'est pas un avion comme les autres. Grâce à sa furtivité, à ses capacités de détection et à son potentiel d'évolution, il représente un véritable multiplicateur de puissance. Son éventuelle livraison à la Turquie aurait donc une portée bien plus politique que militaire. Au-delà de ses performances actuelles, c'est le potentiel stratégique qu'il ouvre pour les années à venir qui retient l'attention.

Le signal envoyé à toute la région

Aux yeux d'Israël, le risque est double. Le premier est une réduction progressive de son avance technologique. Le second est le message politique qu'une telle décision enverrait à l'ensemble du Moyen-Orient: ce qui avait été présenté, après l'épisode des S-400, comme une exclusion définitive redeviendrait négociable. Pour de nombreux acteurs régionaux, cela signifierait que les lignes rouges américaines sont désormais plus flexibles qu'elles ne l'étaient.

Ankara saisit une occasion stratégique

La Turquie voit dans cette évolution une opportunité. Grâce à sa position géographique et à son rôle au sein de l'OTAN, elle demeure un partenaire incontournable sur plusieurs dossiers de sécurité. Cette situation lui permet de dialoguer avec Washington depuis une position de force.

Recep Tayyip Erdogan sait que retrouver l'accès au programme des F-35 aurait une valeur qui dépasse largement l'aspect militaire. Ce serait le signe que la Turquie retrouve une place centrale dans les calculs stratégiques américains — non plus un allié difficile à gérer, mais un partenaire que Washington juge de nouveau indispensable.

C'est précisément cette perspective qui nourrit les inquiétudes israéliennes. Une Turquie autonome constitue déjà un acteur majeur. Une Turquie renouant pleinement avec la coopération militaire américaine disposerait d'une influence encore plus grande, de la Méditerranée orientale jusqu'au Levant.

Des conséquences bien au-delà du dossier des F-35

Les répercussions d'une telle décision dépasseraient largement les relations entre Washington, Ankara et Tel-Aviv. La Grèce, elle-même engagée dans un programme de modernisation de ses F-16, suivrait cette évolution avec une attention particulière, compte tenu de ses rivalités avec la Turquie en mer Égée et en Méditerranée orientale. Plusieurs capitales arabes, du Golfe à l'Égypte, observeraient également l'évolution du rapport de forces dans la région.

Au-delà du Moyen-Orient, une question plus générale se pose à la diplomatie américaine : les États-Unis peuvent-ils à la fois rassurer Israël, renouer avec la Turquie et préserver la cohérence de leur stratégie régionale?

Au-delà des F-35, une nouvelle logique de puissance

Au-delà du débat sur les F-35, c'est une évolution plus profonde qui se dessine au Moyen-Orient. La région n'est plus seulement le théâtre d'affrontements militaires. Elle est aussi un espace où les équilibres se construisent par les transferts de technologies, les partenariats de défense, les sanctions, les signaux politiques et les choix diplomatiques.

Dans ce contexte, un avion de combat comme le F-35 représente bien davantage qu'un équipement militaire. Il symbolise un niveau de confiance, un accès privilégié aux technologies les plus avancées et une reconnaissance politique. Au Moyen-Orient, le statut qu'il confère peut parfois peser autant que ses performances opérationnelles.

Des lignes rouges devenues plus flexibles

Il serait toutefois réducteur de voir dans Donald Trump le seul facteur d'incertitude. Cette affaire met en lumière une évolution plus large des relations internationales : les lignes rouges ne disparaissent pas, mais elles deviennent négociables. Ce qui paraissait hier définitivement exclu peut aujourd'hui redevenir envisageable sous l'effet d'un changement de contexte, d'une convergence d'intérêts ou d'une nouvelle approche politique — brouillant les repères sur lesquels alliés et partenaires avaient construit leurs stratégies.

Quand chacun recherche sa propre sécurité

Au fond, chacun agit selon sa propre logique de sécurité — ce que les théoriciens des relations internationales appellent un dilemme de sécurité : les mesures qu'un État prend pour se rassurer finissent par inquiéter les autres, qui répliquent à leur tour. Israël défend l'avantage stratégique qui fonde sa doctrine de défense. La Turquie consolide son statut de puissance régionale. Washington cherche à préserver sa liberté d'action tout en maintenant ses partenariats.
Ces logiques, cohérentes du point de vue de chacun, ne produisent pas nécessairement de la stabilité une fois superposées: faute de vision commune, elles alimentent au contraire un climat d'incertitude — et au Moyen-Orient, l'incertitude précède souvent un nouvel épisode de tensions.

Une leçon qui dépasse le Moyen-Orient

L'affaire des F-35 est ainsi révélatrice d'une transformation plus profonde de la politique internationale. La puissance ne se mesure plus seulement au nombre d'avions, de chars ou de missiles; elle dépend aussi de l'accès aux technologies avancées, de la confiance des alliés, et de la place qu'un État occupe dans les grands équilibres stratégiques. Elle montre qu'un partenaire peut devenir, non par hostilité déclarée mais par sa seule montée en puissance, un sujet de préoccupation pour ses propres alliés. Elle rappelle enfin qu'une diplomatie fondée sur des ajustements permanents et des décisions personnalisées peut, sans le vouloir, accélérer des recompositions régionales difficiles à maîtriser.

Le véritable enjeu de cette affaire n'est donc peut-être pas le retour éventuel de la Turquie dans le programme des F-35. Il est ailleurs: dans la manière dont les États-Unis redéfinissent progressivement les règles du jeu avec leurs alliés. Car lorsque les règles deviennent incertaines, chacun est tenté de revoir ses propres calculs. Et c'est souvent ainsi que les équilibres régionaux commencent à basculer.

Elyes Ghariani
Ancien ambassadeur