Ezedine Hadj-Mabrouk: Le sport, une nouvelle religion pour notre temps
Économiste et observateur de la scène politique, Ezedine Hadj-Mabrouk tire des enseignements utiles de la dernière Coupe du Monde Fifa 2026. Il y voit: des rituels et des lieux sacrés, la FIFA comme Vatican, le président de la FIFA comme Pape, les stades et salles de sport comme lieux de culte, et la ferveur comme une émotion. Une nouvelle religion.
Dans un monde individualiste, grotesque, désenchanté et en constante turbulence et injustice (souvent au nom de la religion), où les valeurs traditionnelles sont souvent bafouées, remises en question et saccagées, le sport émerge comme une nouvelle forme de spiritualité et de communauté remplissant des fonctions sociales, émotionnelles, culturelles et économiques essentielles dans nos vies contemporaines. Il répond de plus en plus à des besoins fondamentaux tels que (a) l'appartenance à une passion commune (le foot ou le tennis par exemple) brisant ainsi l'isolement et favorisant l'inclusion, l’accomplissement de soi permettant ainsi l'épanouissement mental et la maîtrise de nouvelles compétences, (b) l'estime en développant la confiance en soi, l'autonomie et la reconnaissance des pairs et du public, (c) l'identification à des équipes, des club, des villes et des pays et (d) l’évasion temporaire des difficultés de la vie quotidienne, permettant aux dévoués de vivre des moments d'intense bonheur.
I. Contexte
La finale de la coupe du monde 2026 de la FIFA au stade de Ney York-New Jersey qui vient tout juste de se terminer le soir de ce dimanche 19 juillet, vient de nous rappeler l’omniprésence du sport dans la société moderne. Le sport transcende les frontières culturelles, linguistiques et géographiques, unissant des millions voire des milliards de personnes autour d'une passion commune. Les événements sportifs, tels que la Coupe du Monde de la FIFA ou les jeux Olympiques, etc., rassemblent des foules immenses, créant des moments de joie et de déception collectives et de solidarité. Ces rassemblements peuvent être comparés aux rituels religieux, où les individus se réunissent pour partager une expérience commune avec une communauté nationale ou internationale. A titre d’exemple, la coupe du monde de football 2026 de la FIFA (pour se limiter au foot) vient de mobiliser, rassembler et valser près de 12 milliards de personnes en audience cumulée entre fans et téléspectateurs, et ce, dès les quarts de finale. Du jamais vu, même si l’organisation dans les trois pays (USA, Mexique, Canada) a été marquée de nombreux revers regrettables!
A la fin de la coupe du monde de Qatar de 2022 qui était de loin mieux organisée et mieux réussie et dont j’ai pris part, j’ai lancé le slogan de "faire le sport, pas la guerre" en écho au slogan des années 60/70 de "faire l’amour, pas la guerre". En 2026, le slogan qui s’impose serait plutôt "faire le sport, arrêter les guerres et les génocides". Espérons que le sport aide à désamorcer les conflits et rapprocher les peuples et réactiver l’esprit de la trêve olympique, une tradition antique qui appelle officiellement à l'arrêt de tous les conflits armés pendant la durée des Jeux, ce qui n'est certainement pas le cas en 2026!
II. Le Sport, le tout d’une religion universelle sans dogme métaphysique
La religion traditionnelle demande de croire en l'invisible, en l’au-delà. Le sport, lui, nous demande de croire en nous-même, en nos jambes, nos poumons, nos muscles, notre endurance, notre volonté et nos préférences. C'est une foi qui se vérifie chaque jour, dans la sueur et le souffle. Pas de clergé, pas d’imam, pas de texte sacré, pas de promesse d'au-delà. Juste un corps, un effort, et une vérité qui se prouve à chaque foulée. Le sport devient donc plus qu'un jeu, il prend une dimension "spirituelle" et le geste sportif devient une méditation active, une forme de "prière en mouvement" qui unifie le corps et l'esprit.
Entre le souffle et la sueur, il y a prière.
Entre le ring et la prosternation, il y a lumière.
Quand le corps se discipline, l’âme respire;
Et quand la foi s’entraîne, le cœur s’élève et s’inspire.
(Par Cheikh Khaled Larbi, Grande Mosquée de Paris,
Revue Sabil Al-Iman No 84 du 11 nov. 2025)
Le sport ne demande pas de croire en une vérité invisible ou en une vie après la mort. Son fonctionnement est purement empirique, visible et vérifiable à l'instant T, d’où sa popularité mondiale qui dépasse celle des religions traditionnelles. Le sport propose un langage universel et immédiat, sans dogme complexe ni barrière théologique. Il offre un spectacle accessible à tous, transcendant les frontières culturelles et linguistiques, tout en procurant un sentiment d'appartenance fort et des émotions collectives instantanées. Ses règles du jeu sont simples et objectives. Contrairement aux textes sacrés qui nécessitent des interprétations, un ballon rond ou une piste de course parlent à tout le monde, peu importe les croyances. Le sport devient un divertissement omniprésent, soutenu par d'immenses investissements médiatiques, des retransmissions en direct et le statut d'icônes mondiales accordé aux athlètes. Pour beaucoup, le sport est un exutoire émotionnel et une nouvelle forme de spiritualité qui remplit les mêmes fonctions psychologiques, sociales et spirituelles que les religions traditionnelles, mais sans exigence métaphysique.
III. Des rituels et des lieux sacrés similaires
Le fonctionnement du sport moderne calque précisément les structures, les institutions et les rites religieux, d’où:
La FIFA comme Vatican: La FIFA, en tant qu'organisme dirigeant du football mondial, détient une grande autorité sur le sport, tout comme le Vatican pour la religion catholique. Elle établit les règles, organise les compétitions majeures et gère les relations entre les différentes fédérations.
Le président de la FIFA comme Pape: Le président de la FIFA est souvent perçu comme la figure centrale qui guide et influence le football à l'échelle mondiale, tout comme le Pape conduit mondialement la communauté catholique. Le président de la FIFA et d'autres figures emblématiques du sport (joueurs, entraîneurs) sont souvent considérés comme des leaders charismatiques, similaires aux figures religieuses. Leur influence peut façonner les opinions et les comportements des fans, créant une sorte de "culte de la personnalité". Ons Jabeur, par exemple, la tennis star tunisienne est appelée, à juste titre, "ambassadrice du bonheur" en Tunisie.
Les stades et salles de sport comme lieux de culte: Les stades deviennent des lieux de rassemblement où les fans viennent célébrer leur passion, semblables aux lieux de culte (temples, églises, mosquées, synagogues, etc.) avec leurs propres rites (hymnes, chants, maillots, ferveur collective, architecture), offrant aux supporters une communauté morale et un exutoire cathartique. Chaque rencontre suit un protocole strict. Entrée des joueurs, hymnes officiels, chants partisans et codes vestimentaires (les maillots font office d'habits sacerdotaux). Les billets de matchs légendaires, les maillots portés ou les ballons deviennent des objets de dévotion. Les grands athlètes, les GOATs (Greatest Of All Time), sont canonisés comme des figures quasi divines. Les traditions entourant les matchs, comme les chants des supporters, les célébrations après les victoires et même les moments de silence avant un match, ressemblent à des rituels religieux. Le premier marathon, le premier 100 mètres chronométré, la première compétition – ce sont des passages qui marquent une vie, comme un baptême ou une communion. De même, le sentiment de communauté et d'appartenance qu'éprouvent les fans et les joueurs peut également évoquer des expériences spirituelles.
La ferveur comme une émotion: Le sport suscite des émotions intenses, allant de l’excitation, à la joie, à la tristesse en passant par l’exaltation, la déception, la colère et la fierté. Ces expériences émotionnelles rapprochent les individus et leur donnent un sens de la vie, semblable à ce que les religions offrent à leurs adeptes. Le sport nous plonge dans l'effervescence collective de Durkheim en nous donnant une sensation de libération psychologique intense nous faisant oublier nos propres problèmes individuels pour nous faire vibrer au rythme d'un corps collectif de l’équipe, du groupe et de la communauté.
IV. Conclusion
Le sport, en particulier le football, peut être vu comme une religion moderne qui remplit des rôles cruciaux dans notre société contemporaine. En unissant les gens, en créant des rituels et en suscitant des émotions profondes, le sport a le potentiel de devenir une force unificatrice, et j’espère de paix aussi, dans un monde en quête de sens, de paix et de justice. En célébrant la passion et l'engagement, le sport s’assimile à une véritable nouvelle religion pour notre temps. Il nous offre une expérience du sacré et une transcendance immanente avec la montée d'adrénaline, les frissons avant un départ et la communion avec soi-même dans l'effort. Il nous fait toucher à quelque chose de plus grand que nous-même, mais sans quitter la terre ni faire appel à l’au-delà. C’est une forme de "prière en mouvement" qui unifie le corps et l'esprit. Une nouvelle religion qui nous enveloppe et nous transporte avec la ferveur, l’émotion et la passion, mais sans les arcanes, les complexités et les dogmes métaphysiques des religions traditionnelles!
Ezedine Hadj-Mabrouk