News - 17.07.2026

Chaleur et canicules en Tunisie: l’urgence d’adaptation de l’agriculture

Chaleur et canicules en Tunisie : l’urgence d’adaptation de l’agriculture

Par Ridha Bergaoui - La Tunisie a été toujours un pays à dominante aride et semi-aride où les précipitations sont faibles et irrégulières sur la majeure partie du territoire. Le réchauffement climatique accentue cette situation en provoquant une hausse progressive des températures, des sécheresses plus fréquentes, des vagues de chaleur et de canicule plus intenses ainsi qu'une recrudescence des épisodes de sirocco. 
Les projections climatiques montrent que la Tunisie sera de plus en plus chaude et sèche au cours des prochaines décennies.

L’agriculture, fortement dépendante des conditions climatiques, figure parmi les secteurs les plus vulnérables aux effets du changement climatique et des canicules.

L’agriculture, un secteur essentiel

La Tunisie a toujours été un pays à vocation agricole. Bien au-delà de sa contribution à la production alimentaire, l'agriculture constitue un pilier de l'économie nationale, de l'emploi et de l'aménagement du territoire.

Les zones rurales couvrent près de 90 % du territoire national et abritent environ 30 % de la population. Le secteur agricole représente près de 10 % du PIB, assure entre 14 et 16 % de l'emploi national (plus de 500 000 emplois directs) et fait vivre, directement ou indirectement, près d'un Tunisien sur cinq. Il contribue également de manière décisive aux exportations grâce à l'huile d'olive, aux dattes, aux agrumes, aux produits de la pêche et à d'autres productions agricoles.

Préserver le monde rural, c'est d’abord protéger les agriculteurs. C'est également maintenir des centaines de milliers d'emplois, limiter l'exode rural, préserver les ressources naturelles et contribuer à l'équilibre de la balance commerciale et surtout garantir la sécurité alimentaire du pays.

Face au changement climatique, à la sécheresse et aux canicules de plus en plus fréquentes, renforcer la résilience de l'agriculture n'est plus seulement un enjeu sectoriel, c'est une priorité stratégique pour le développement économique, la cohésion sociale et la souveraineté alimentaire de la Tunisie.

Chaleur et canicules: un danger pour le vivant

La canicule, qui se caractérise par des températures très élevées de jour comme de nuit, est d’autant plus grave qu’elle empêche le rafraîchissement de l'air et aggrave les conséquences du stress thermique sur les êtres vivants. A coté de la température, l’intensité du stress thermique dépend aussi de l’humidité relative de l’air, du rayonnement solaire, la vitesse du vent et de la disponibilité en eau influencent la “température perçue”. Deux journées affichant la même température peuvent avoir des impacts très différents selon ces conditions. Le sirocco aggrave encore cette situation en accélérant la déshydratation, il dessèche les plantes et les fruits, tout en augmentant chez les animaux et les humains le risque de coup de chaleur et de défaillance des organes.

Lors des chaleurs et canicules, les besoins en eau des organismes vivants augmentent, les fonctions physiologiques se dérèglent et une part importante de l’énergie est mobilisée pour maintenir les fonctions vitales. Chaleur excessive, canicule, sirocco et sécheresse deviennent un facteur de stress qui affecte profondément les écosystèmes, fragilise les cultures, réduit les performances des élevages, accroit les risques d’incendies et met en danger la santé des travailleurs agricoles.

Les travailleurs agricoles, exposés en plein air à la chaleur, les canicules et le sirocco, risquent déshydratation et coup de chaleur. La canicule réduit par ailleurs, très fortement, la productivité du travail.

Stress hydrique, incendies et tempêtes

Les vagues de chaleur et les canicules aggravent fortement le stress hydrique, déjà préoccupant en Tunisie. Sous l'effet des températures élevées, l'évaporation s'intensifie au niveau des barrages, des lacs collinaires, des retenues d'eau et des sols, tandis que les besoins en eau des cultures, du bétail et de la population augmentent considérablement. La baisse des précipitations et la succession des années de sécheresse limitent la recharge des nappes phréatiques et des barrages, accentuant la raréfaction de la ressource. Cette situation entraîne une concurrence croissante entre les différents usages de l'eau  entre l’agriculture (qui mobilise plus de 70% des ressources), l’alimentation en eau potable, l’industrie et le tourisme  et rend la gestion de cette ressource de plus en plus complexe au risque de contrarier tous les utilisateurs.

La végétation desséchée devient hautement inflammable. Les incendies détruisent chaque année des milliers d’hectares de forêts et de cultures, aggravant la perte des récoltes, de la biodiversité et l’érosion des sols.

Paradoxalement, les canicules sont souvent suivies d’orages violents, de pluies torrentielles et de grêle. Ces phénomènes peuvent anéantir, en quelques minutes, des semaines d’effort et de résistance à la chaleur. Les sols desséchés absorbent mal l’eau, ce qui accentue le ruissellement et la perte de terres fertiles.

Incidences économiques et sociales des canicules

Les cultures souffrent du stress thermique et du manque d’eau, entraînant une baisse des rendements. Les élevages voient diminuer la production de lait, de viande et d’œufs, avec une chute de la fertilité et une mortalité accrue des animaux fragiles.

La répétition des canicules compromet durablement les revenus agricoles, réduit l’offre alimentaire et provoque une hausse des prix des produits agricoles devenus plus rares.  Les pertes agricoles entraînent une baisse des revenus des agriculteurs, la disparition d’emplois et l’augmentation du chômage rural. Faute de perspectives, les familles migrent vers les villes, accentuant l’exode rural, la pression sur les infrastructures et l’extension des quartiers précaires. Les ménages subissent la hausse des prix alimentaires, de l’eau et de l’électricité.

Le pays doit accroître ses importations de céréales, autres produits alimentaires et des fourrages ce qui fragilise l’économie nationale et la stabilité sociale. Les perturbations du marché mondial, en raison de crises diverses, de problèmes géopolitiques ainsi que les événements climatiques diverses (inondations, incendies, sécheresses), affectent les disponibilités mondiales et les prix et menacent la sécurité alimentaire nationale.

Stratégie d’adaptation au changement climatique

La Tunisie dispose depuis plusieurs années de plusieurs cadres stratégiques visant à faire face au changement climatique, Les principaux axes de la stratégie tunisienne d'adaptation de l'agriculture au changement climatique sont:

Economiser et mieux valoriser les ressources en eau (irrigation économe, réutilisation des eaux usées traitées, dessalement).
Développer des cultures et des variétés plus résistantes à la chaleur et à la sécheresse.
Préserver les sols, les forêts, les parcours et les oasis.
Moderniser l'agriculture grâce à la recherche, aux nouvelles technologies et aux systèmes d'alerte climatique.
Mieux protéger l'élevage et accompagner les agriculteurs dans leur adaptation.

Quoique cette stratégie soit pertinente, l'accélération du réchauffement climatique, la multiplication des sécheresses et des canicules montrent que l'urgence s'est encore accrue.

Il est désormais indispensable de faire de l'adaptation de l'agriculture une priorité nationale et de passer à la vitesse supérieure en accélérant la mise en œuvre des mesures prévues en mobilisant davantage de moyens humains, techniques et financiers et de renforcer l'accompagnement des agriculteurs.

Urgence d’accélérer l’adaptation de notre agriculture

Face à la multiplication des canicules et à l'aggravation du changement climatique, la Tunisie doit accélérer l'adaptation de son agriculture. Il ne s'agit plus de répondre à des événements exceptionnels, mais de préparer durablement le secteur agricole à un climat de plus en plus chaud, plus sec et marqué par des épisodes extrêmes.

Cette adaptation passe avant tout par une gestion plus efficace des ressources en eau, la modernisation de l'irrigation, l'adoption de cultures et de variétés plus résistantes à la chaleur et à la sécheresse, ainsi que par le renforcement de la recherche agronomique et la diffusion de pratiques agricoles innovantes.

L'État doit également soutenir davantage les agriculteurs en renforçant les services de conseil, en facilitant l'accès aux équipements économes en eau, au crédit, aux assurances contre les risques climatiques et aux mécanismes d'indemnisation en cas de pertes importantes. Des investissements sont aussi nécessaires dans les infrastructures de stockage, de réfrigération et de transport afin de réduire les pertes des produits agricoles pendant les périodes de fortes chaleurs.

Préserver le monde rural, c'est protéger les agriculteurs, les éleveurs, les cultures et le cheptel, mais aussi garantir la sécurité alimentaire, préserver les emplois et limiter la dépendance du pays aux importations. Soutenir l'agriculture n'est donc pas une dépense, mais un investissement stratégique pour l'économie nationale et la stabilité sociale.

Conclusion

Dans un contexte où la canicule s’ajoute aux contraintes économiques internes, aux défis sociaux et aux perturbations géopolitiques d’un monde instable, la sécurité alimentaire devient un enjeu majeur de souveraineté nationale. La capacité de la Tunisie à assurer sa production agricole dépendra de sa faculté à anticiper ces changements, à moderniser ses systèmes de production et à renforcer la résilience de ses territoires ruraux.

L’adaptation au climat n’est plus une option, mais une condition essentielle pour préserver l’agriculture, garantir les revenus des agriculteurs et assurer l’alimentation des générations futures, mais une condition de survie. Elle doit constituer désormais le pilier central de la sécurité alimentaire et de la souveraineté du pays face à un climat de plus en plus contraignant. L'enjeu est désormais de passer à des actions concrètes afin de renforcer la résilience de l'agriculture tunisienne face à un climat de plus en plus chaud et plus sec.

Ridha Bergaoui