News - 13.07.2026

Riadh Zghal - Economie régionale entrepreneuriale et université: bâtir un écosystème durable

Riadh Zghal - Economie régionale entrepreneuriale et université: bâtir un écosystème durable

Par Riadh Zghal - L’indice de pauvreté élevé et l’indice d’entrepreneuriat faible s’associent dans les régions désavantagées. Cela suggère que le développement économique de ces régions passe par la dynamisation de son écosystème pour le rendre favorable à l’entrepreneuriat endogène et attractif pour l’investissement national et international. La difficulté d’une telle entreprise réside dans une méconnaissance du contexte particulier à une région donnée avec ses différentes dimensions en l’absence de recherche pluridisciplinaire. Le contexte renferme des spécificités historiques, géographiques, sociologiques, économiques, en plus des institutions publiques… La spécificité régionale s’impose lorsqu’il s’agit de produire un changement systémique et elle décourage ceux qui considèrent qu’il suffit d’appliquer des modèles qui ont réussi ailleurs. En conséquence, il faudra agir à la manière de notre ancêtre Hannibal: si on ne trouve pas le chemin qui conduit à l’objectif visé, il faudra le créer. Cela suggère aussi bien d’éviter les sentiers battus mais inadaptés qu’innover dans les procédures qui soient en harmonie avec une réalité particulière.

A cet égard, il faudra saisir le sens d’un écosystème favorable à un entrepreneuriat de qualité qui soutient le développement économique durable des régions défavorisées.

Le Forum économique mondial a identifié en 2013 les piliers d’un écosystème favorable à l’entrepreneuriat: l’accessibilité au marché domestique, l’accessibilité au marché international, le capital humain (managérial, technique, d’expérience entrepreneuriale), le financement de différentes sources (famille et amis, investisseurs providentiels, capital investissement, capital-risque, accès au crédit), le système de soutien (mentors, conseillers, services professionnels, incubateurs, accélérateurs, réseaux d’entrepreneurs), le gouvernement, le cadre institutionnel et la facilité de lancement d’une affaire (incitation fiscale, législation et politique bienveillante, accès aux infrastructures de base, accès aux télécommunications, à la bande passante d’Internet et au transport), l’éducation et la formation préuniversitaire, la disponibilité d’une main-d’œuvre de formation universitaire et à l’entrepreneuriat, la présence d’une université principale comme catalyseur promouvant une culture de l’entrepreneuriat et l’idée de création tout en jouant un rôle dans la disponibilité de diplômés pour l’emploi dans les nouvelles entreprises, une culture qui soutient la tolérance de la prise de risque et de l’échec, la préférence pour l’autoemploi, la valorisation des modèles de succès, de la recherche, de l’entrepreneuriat et de l’innovation.

On trouve dans cette énumération un guide à l’usage des gouvernements aidant à la fois à conduire un diagnostic approfondi de l’écosystème des régions qui souffrent de la faiblesse de l’indice global de l’entrepreneuriat, puis de planifier des lignes politiques afin de combler les déficits constatés.

En revanche, la bonne volonté des gouvernements ne suffit pas pour enclencher une dynamique entrepreneuriale et former un écosystème entrepreneurial de qualité selon les termes d’Eric Stam. Appliquant une réflexion critique à cette énumération, l’auteur met en évidence le volet social et relationnel qui détermine le fonctionnement de l’écosystème(1).

Ce que Stam reproche à de nombreuses études relatives à l’entrepreneuriat, c’est la concentration sur les entrepreneurs et le nombre de créations alors qu’en réalité, un écosystème est déterminé par les interrelations entre les divers acteurs. Il privilégie une approche qui, tout en considérant le rôle des gouvernements, s’intéresse aux acteurs de la base et leur interdépendance qui conditionne le développement régional. Ce qui est important ce n’est pas la quantité d’entreprises mais la qualité du tissu relationnel entre les acteurs qui peut assurer un développement local/régional/national par le biais de l’entrepreneuriat produisant de la valeur pour la société.

«Le changement à venir serait le passage d'une ‘’politique entrepreneuriale régionale’’ a une politique pour ‘’une économie régionale entrepreneuriale’’, c'est-à-dire un écosystème entrepreneurial. Ainsi, la politique régionale ne consistera pas à maximiser un certain indicateur d'entrepreneuriat, mais à créer un contexte, un système dans lequel l'entrepreneuriat productif peut s'épanouir.»(2)

Un tel écosystème nécessite, en plus de la fluidité de la circulation de l’information, un leadership qui fixe les orientations, plaide pour le choix d’outils adaptés au contexte permettant de stimuler l’entrepreneuriat endogène et d’assurer une veille sur le bénéfice social que procure une économie boostée par l’entrepreneuriat.

S’agissant du leadership, des expériences dans le monde ont misé sur la contribution des universités en tant qu’organe de formation et de recherche dans la stimulation de l’entrepreneuriat et la création de richesse. La formation de clusters spécialisés dans une activité économique et la constitution de pôles technologiques intègrent un rôle assumé par les institutions universitaires.

Si le rôle de diffusion de savoir et de recherche scientifique des universités est visible, une autre mission qui l’est moins est celle de l’usage des résultats de la recherche et de la connexion entre universités et tissu économique, qu’il soit local, régional ou national. S’agissant de la Tunisie, malgré quelques expériences ciblées comme les stages en entreprise, les incubateurs, les projets de thèses associant entreprises et institutions universitaires, l’impact de la recherche scientifique sur l’économie nationale demeure réduit d’autant que l’optique carriériste semble dominer les activités des chercheurs. Malgré un potentiel de recherche scientifique avéré, la Tunisie est mal classée à l’échelle internationale au plan innovation.

Selon le Global Innovation Index 2025, la Tunisie est classée 2e concernant le nombre de diplômés en sciences et ingénierie et 17e concernant les publications scientifiques et techniques par rapport à son PIB, mais 84e en matière de politique et de culture entrepreneuriales et 136e en matière de publications conjointes recherche publique-industrie. Ce contraste suggère que le problème ne réside pas dans la production de connaissances, mais dans leur utilité pour la résolution de problèmes complexes liés au contexte national, leur valorisation économique, leur transfert vers l’entreprise et vers les institutions et leur inscription dans des stratégies régionales de développement.

Pour pallier ces insuffisances, l’Etat dispose de nombreux leviers à plusieurs niveaux : ses instances de prise de décision et d’élaboration des politiques, l’incitation des compétences émigrées au retour et au renforcement du capital humain des régions de l’intérieur, le nettoyage de l’arsenal judiciaire de tous les obstacles à l’entrepreneuriat. Quant aux universités, le pays devrait se doter d’un système d’évaluation qui pousse à l’excellence et la valorisation des méthodes pédagogiques et de la recherche appliquée aux problématiques du pays à travers les critères de recrutement. Plutôt que d’axer les critères de sélection des candidats aux postes d’enseignement universitaire au nombre de publications quelles qu’elles soient, il faudra accorder plus de valeur à celles qui aident à l’appréhension des réalités nationales et se prêtent à une exploitation matérielle ou immatérielle d’intérêt national. Un système national d’évaluation des universités devrait intégrer leur contribution à la dynamisation de l’écosystème régional, la recherche innovante de concepts et de techniques utiles au contexte tunisien sectoriel, local, régional ou national, un système qui vise l’excellence et la contribution à la souveraineté nationale. La recherche scientifique est une affaire collective et non des messages sur les réseaux sociaux glorifiant la participation d’une personne à un colloque ou la publication d’un article dans une revue indexée consacrant une contribution à un projet conçu ailleurs loin des besoins nationaux de création de valeur cognitive, technique et sociale.

Riadh Zghal

(1) Erik Stam (2015) “Entrepreneurial Ecosystems and Regional Policy: A Sympathetic Critique”, European Planning Studies, 23:9, 1759-1769, DOI:10.1080/09654313.2015.1061484
Lien vers l’article : http://dx.doi.org/10.1080/09654313.2015.1061484

(2) Ibid. p.11