News - 07.07.2026

Mourad Bourehla: L'ALECA à l'épreuve des choix stratégiques tunisiens

Mourad Bourehla: L'ALECA à l'épreuve des choix stratégiques tunisiens

Par Mourad Bourehla, ancien ambassadeur à Rome, Berne et Islamabad

1/Avant-propos

Les négociations sur la zone de libre-échange approfondi et complet entre l'UE et la Tunisie (ALECA) ont été confrontées à une paralysie politique et diplomatique prolongée. Alors que Bruxelles présente l'accord comme un outil de modernisation économique, Tunis le considère comme une menace existentielle pour ses secteurs fragiles de l'agriculture et des services.

Dans une époque de grave instabilité mondiale — marquée par des conflits prolongés au Moyen-Orient et en Ukraine — les enjeux et les priorités géopolitiques ont fondamentalement changé.

Cet article analyse les blocages structurels de l'ALECA du point de vue tunisien,  contraste la position prudente de la Tunisie face aux stratégies du Maroc et de l'Algérie, met en relief  le rapport de force social interne qui a façonné cette prudence, et développe l'idée que la Tunisie a intérêt à transformer son attentisme actuel en stratégie explicite de diversification des partenaires tout en dessinant les lignes rouges par un consensus national et façonner ainsi la position tunisienne dans les négociations avec l'UE.

2/Introduction

Depuis plus d'une décennie, les négociations sur l'Accord de libre-échange approfondi et complet (ALECA) avec l'Union européenne se heurtent à une paralysie que ni Tunis ni Bruxelles ne semblent pressés de résoudre. Ce blocage, souvent présenté comme un simple différend technique, révèle en réalité une question plus fondamentale: quel modèle d'intégration économique la Tunisie souhaite-t-elle construire, et avec quels partenaires?

Dans un contexte régional où le Maroc a choisi l'alignement réglementaire total et l'Algérie une posture protectionniste, la Tunisie occupe une position singulière, ni totalement intégrée, ni totalement en marge.

3/Contexte: les limites du cadre de 1995

L'accord d'association UE-Tunisie de 1995 a réussi à démanteler les droits de douane sur les produits industriels, intégrant profondément, en particulier les secteurs textile et mécanique tunisiens, dans les chaînes d'approvisionnement européennes.

Cependant, les indicateurs statistiques ont montré, surtout après la révolution de 2011, une détérioration des données économiques (inflation élevée, taux de chômage élevé des diplômés, déficit commercial, développement régional déséquilibré...) et par conséquent, ces signes non trompeurs indiquent que le modèle aurait atteint ses propres limites:

3.1/ La contrainte agricole: les principales exportations de la Tunisie, telles que l'huile d'olive et les produits agricoles, restent soumises à des quotas stricts de l'UE et à des barrières tarifaires et non tarifaires protectionnistes, en réalité la Tunisie n'a jamais exploité totalement ses quotas exception faite de l'huile d'olive.

3.2/ Le déficit commercial: l'écart structurel entre les importations européennes de haute valeur technologique et l'assemblage industriel de sous traitance de faible valeur ajoutée a aggravé les difficultés de la balance commerciale de la Tunisie.

3.3/ L'expansion du champ d'application: l'ALECA cherche à étendre cette intégration à l'agriculture, aux services et aux marchés publics, tout en exigeant que la Tunisie adopte l'acquis communautaire de l'UE sans offrir les instruments financiers généralement accordés aux États candidats à l'UE.

4/ Principaux points de friction stratégiques pour la Tunisie

4.1/Le déficit asymétrique de l'agriculture

La politique agricole commune (PAC) de l'UE subventionne massivement les agriculteurs européens, ce qui empêche les petits et moyens agriculteurs tunisiens de rivaliser sur un pied d'égalité. Les négociateurs tunisiens soutiennent à juste titre que la libéralisation immédiate des sous-secteurs stratégiques (produits laitiers, céréales, viande) dévasterait les moyens de subsistance ruraux, menacerait la sécurité alimentaire nationale et déclencherait une grave instabilité socio-économique dans le pays.

4.2/ La Souveraineté réglementaire contre la copie législative

L'ALECA exige une harmonisation profonde des lois tunisiennes sanitaires, phytosanitaires (SPS) et de la concurrence avec les normes européennes. La mise à niveau des infrastructures locales et des laboratoires d'essais pour répondre aux exigences de l'UE nécessite des investissements massifs en capital que l'État tunisien ne peut actuellement se permettre. La Tunisie rejette l'adoption massive de législations étrangères sans une présence active et franche à la table des négociations réglementaires à Bruxelles.

4.3/ Le dilemme de la mobilité (Mode 4: déplacement des personnes physiques)

L'une des principales contradictions structurelles de l'approche de l'UE est d'exiger la libre circulation des services et des capitaux tout en maintenant des contrôles stricts aux frontières pour les personnes qui les fournissent. Pour la Tunisie, un accord de libre-échange dans les services ne vaut rien sans la libéralisation du «Mode 4»: accès clair aux visas pour les professionnels tunisiens (ingénieurs, informaticiens, médecins), réduction des barrières administratives, reconnaissance des qualifications. Cette demande, portée sans relâche depuis le début des négociations, n'a à ce jour produit aucun résultat concret — ce qui interroge sur la volonté réelle de l'UE d'avancer sur ce dossier.

5/ Le front intérieur: des acteurs sociaux historiquement mobilisés, mais un rapport de force qui a changé

La prudence de la Tunisie face à l'ALECA ne relève pas seulement d'un calcul gouvernemental — elle est le produit d'une mobilisation sociale ancienne, portée depuis le lancement des négociations en 2015 par une coalition inhabituelle mais dont les arguments convergeaient,  L'UGTT , l'UTICA , le FTDES (Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux) et la LTDH (Ligue tunisienne des droits de l'homme) ont été d'accord, dès le début , sur une même exigence : établir un bilan indépendant de l'accord d'association de 1995 avant toute reprise sérieuse des négociations sur l'ALECA, en raison de ses effets jugés négatifs sur la balance commerciale et le tissu industriel national.

Cette convergence entre syndicat des travailleurs et patronat a pesé dans la paralysie persistante du dossier. Un autre grief revenait de façon récurrente dans les critiques de la société civile: l'absence d'un mandat de négociation clair confié par l'Assemblée des représentants du peuple aux négociateurs tunisiens afin d'arrêter des lignes rouges définies consensuellement.

5.1/ Un contexte social aujourd'hui plus fragile

Cette capacité de mobilisation ne peut cependant plus être tenue pour acquise. L'UGTT traverse depuis 2025 une phase de transition ouverte au sein même du bureau de la centrale syndicale avec l'arrivée d'un nouveau secrétaire général,  avec en arrière-plan le blocage prolongé des négociations salariales avec l'UTICA. Cette fragilisation du paysage syndical n'est pas neutre pour le dossier ALECA: historiquement, c'est précisément la mobilisation conjointe des corps intermédiaires qui a contraint l'exécutif à ne pas avancer unilatéralement sur l'accord. Un affaiblissement durable de cette capacité de contre-pouvoir social pourrait, à terme, déplacer la décision sur l'ALECA vers un cercle administratif plus restreint, avec moins de garde-fous issus du débat public.

La «prudence tunisienne» à l'égard de l'ALECA n'est donc pas un simple choix diplomatique du gouvernement, mais l'héritage d'un rapport de force social spécifique, toute recommandation appelant la Tunisie à formuler des «lignes rouges explicites» suppose un minimum de délibérations et consensus  social, faute de quoi ces lignes rouges resteront des positions administratives, plus vulnérables aux pressions conjoncturelles que ne l'étaient les positions portées collectivement auparavant  par l'UGTT, l'UTICA et la société civile.

6/ Dynamiques régionales comparées: deux doctrines maghrébines, un contrepoids tunisien

Les réserves tunisiennes face à l'ALECA prennent tout leur sens comparées aux stratégies opposées de ses voisins.

6.1/ Le Maroc a choisi l'alignement réglementaire proactif, sous le régime du «Statut Avancé», Rabat a adopté unilatéralement de nombreuses normes techniques européennes, transformant Tanger Med en plateforme majeure d'exportation automobile et aéronautique. Cette intégration économique profonde, couplée à une coopération sécuritaire et migratoire étroite avec l'UE, s'est traduite par un levier diplomatique réel: le Maroc a pu ainsi maintenir un accès préférentiel à ses produits malgré des contentieux juridiques européens, tout en se positionnant comme futur exportateur d'hydrogène vert vers l'Europe.

6.2/ L'Algérie représente la position opposée. N'ayant jamais engagé de négociations ALECA, elle reste régie par l'accord d'association de 2005, jugé à Alger structurellement défavorable à son économie non pétrolière. Le pays a renforcé ses licences d'importation et ses restrictions de change pour réduire sa dépendance extérieure, tout en s'appuyant sur son statut de fournisseur gazier stratégique pour l'Europe afin d'exiger du Co-investissement direct plutôt qu'une libéralisation de marché.

6.3/ La position tunisienne se distingue de ces deux modèles, sans relever ni de l'un ni de l'autre: ni alignement total sur les normes européennes, ni démarche protectionniste.

Cette posture ouvre la possibilité à une troisième voie fondée sur la diversification des partenariats et une consolidation des relations avec l'Europe mais à plusieurs vitesses avec comme point de mire la préservation des secteurs les plus vulnérables.

7/ Recommandations politiques pour une voie à suivre équilibrée

7.1/ Du côté tunisien

7.1.1/ Tirer parti des corridors commerciaux alternatifs: une diversification difficile mais possible à construire.

Le constat de départ est sans appel. En 2025, les exportations tunisiennes vers l'Union européenne représentaient 69,9 % du total des exportations, tandis que les importations en provenance de l'UE atteignaient 43,7 % du total. Le déficit commercial global s'est par ailleurs creusé, passant de -18,9 milliards de dinars en 2024 à -21,8 milliards de dinars en 2025 .

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf)

La Tunisie n'a enregistré que 1,6 milliard de dinars d'échanges commerciaux avec l'Afrique subsaharienne en 2024,  une croissance annuelle moyenne de 9,7 % au cours de la dernière décennie . Sur le plan opérationnel, la Tunisie a certes pris de l'avance dans l'usage du dispositif, avec 275 opérations d'exportation réalisées grâce aux certificats d'origine ZLECAf et un objectif de 300 entreprises tunisiennes certifiées. Mais le potentiel inexploité reste considérable. Les explications avancées par les experts convergent : le manque de liaisons aériennes et maritimes directes avec les marchés subsahariens, mais aussi l'absence de demande récurrente et prévisible, aggravée par la volatilité politique régionale.

Le COMESA

L'appartenance de la Tunisie au COMESA depuis 2018 était une pierre angulaire dans    l'intégration de notre pays dans ce groupement de 21 pays de l'Afrique orientale et australe, malgré un pic d'exportation de 3 milliards de dinars atteints en 2023, le potentiel  reste toutefois sous-exploité: notre pays ne valorise actuellement que 22,7 % de son potentiel commercial sur le continent africain, malgré l'avantage comparatif  que confère le COMESA aux investisseurs installés en Tunisie pour accéder au marché africain élargi. Les secteurs identifiés comme prioritaires — électronique, produits métalliques, textile, ainsi que santé, éducation et technologies — offrent une base de diversification sectorielle plus réaliste qu'une approche générique.

Ces chiffres racontent une histoire simple: la diversification africaine, bien réelle dans les discours officiels depuis une décennie, reste marginale dans les flux commerciaux effectifs. Tant qu'elle représente environ 3,5 % des exportations totales tunisiennes face à près de 70 % pour l'UE seule, elle ne change pas le rapport de force dans les négociations de l'ALECA — elle reste un argument diplomatique plus qu'un levier économique. La transformer en véritable alternative suppose des investissements ciblés en logistique (liaisons maritimes directes) et une stratégie sectorielle dynamique et innovative.

7.1.2/ Initier des audits spécifiques aux secteurs: condition de toute reprise des négociations de l'ALECA, une évaluation complète et indépendante de l'impact économique des secteurs de l'agriculture et des services, fixant des « lignes rouges » explicites pour les industries nationales vulnérables.

7.2 / Pour l'Union européenne

7.2.1/ Reconnaître la réalité géopolitique: Bruxelles devrait être amenée à comprendre que déclencher des chocs économiques au Maghreb par des exigences commerciales rigides constitue un risque majeur pour la sécurité. Avec une guerre prolongée sur le flanc oriental de l'Europe et de profonds troubles au Moyen-Orient, le maintien de la stabilité socio-économique de l'Afrique du Nord est un intérêt de sécurité vital pour la Méditerranée et l'UE.

7.2.2/ Mobiliser le leadership de l'Europe du Sud: les États de première ligne comme l'Italie, la France et l'Espagne doivent jouer un rôle de premier plan pour pousser Bruxelles vers plus de flexibilité, en plaidant pour des accords économiques qui éradiquent la pauvreté structurelle plutôt que de miser uniquement sur la sécurisation des frontières. Le plan Mattei italien illustre cette évolution d'état d'esprit notamment en direction des trois pays du Maghreb.

7.2.3 / Institutionnaliser l'asymétrie structurelle: remplacer l'exigence d'une convergence réglementaire totale par une approche modulaire, avec de longues périodes de transition (15 à 20 ans) pour les secteurs sensibles et des clauses de protection permanentes pour assurer une certaine sécurité alimentaire.

7.2.4/ Mettre en place un fonds dédié à la modernisation: faire évoluer l'aide financière d'une assistance macro financière basée sur des prêts vers des fonds structurels directs, basés sur des subventions et dons.

7.2.5/ Séparer la mobilité professionnelle et scientifique de la politique migratoire: créer un cadre dédié de « visa professionnel Euro-Med » sous le mode 4.

8/ Conclusion

Le débat sur l'ALECA ne devrait pas se réduire à la question de savoir si l'Union européenne fera preuve de plus de flexibilité — elle le fera ou non, selon ses propres contraintes internes et ses priorités géopolitiques du moment. La véritable question, pour la Tunisie, est ailleurs : doit-on arrêter une stratégie claire, consensuelle et réaliste pour parrainer de nouveaux corridors commerciaux tout en portant nos relations séculaires avec l’Europe à un palier de gagnant -gagnant?

La position tunisienne face à l'ALECA ne peut se maintenir indéfiniment sans provoquer de coûts d'opportunité — accès limité aux financements européens, retard dans la modernisation des infrastructures SPS, incertitude pour les investisseurs...

La diversification vers la ZLECAf (plan d'action établi lors de la visite du secrétaire général

En Tunisie en juin 2026, participation active durant le TIF 2026), le COMESA et l’adoption officielle en décembre 2025 des règles d'origine paneuro-méditerranéennes reflètent une volonté politique de dynamiser les échanges commerciaux avec l’Afrique mais ne peut rester une clause de style dans les documents de négociation car il exige un engagement concret porté tant par le secteur public que privé.

Le Maghreb offre deux trajectoires opposées vis-à-vis de l'Europe. Celle de la Tunisie reste à réinventer — et elle appartient d'abord à nous tous tunisiens de l'écrire.

Mourad Bourehla
Ancien ambassadeur à Rome, Berne et Islamabad