News - 04.07.2026

Proxys de l’Iran: Alliances / Coalitions?

Proxys de l’Iran: Alliances / Coalitions?

Par Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaïed - L’opération «Epic Fury»(1) contre l’Iran poursuivait plusieurs objectifs stratégiques de manière séquentielle: La chute du régime iranien, la destruction de son programme nucléaire et si possible la récupération de l’uranium enrichi, la neutralisation de la menace balistique en y incluant les drones, la neutralisation de sa marine en vue de la réouverture du détroit d’Ormuz et enfin, la neutralisation de sa capacité d’action régionale (proxys) par la rupture des réseaux du Hezbollah, des Houthis ainsi que des milices irakiennes. Le démantèlement du réseau régional de relais iraniens a échoué.

C’est l’abréviation courante de proxy war (guerre par procuration). Il s'agit d'un conflit armé dans lequel un État ou une entité plus puissante participe indirectement en soutenant des acteurs locaux ou des groupes armés. Elle se réfère à un conflit où deux puissances opposées ne s'affrontent pas directement sur le champ de bataille, mais plutôt à travers des tiers. Ces tiers peuvent être des États, des groupes rebelles ou d'autres entités. Les puissances extérieures fournissent un soutien matériel, financier, ou militaire à leurs proxys dans le but d'avancer leurs propres intérêts stratégiques sans s'engager directement dans un conflit ouvert.

Les proxys ne sont pas une invention moderne. Ces proxys sont également qualifiés d’acteurs-relais, d’auxiliaires, de relais miliciens, de sous-traitants militaires, de tiers etc. C'est durant la guerre froide que ce phénomène a atteint son apogée. Les conflits étaient souvent alimentés par des intérêts idéologiques, économiques et stratégiques. Bien que la Guerre froide ait pris fin, les proxys continuent à façonner le paysage mondial contemporain. Les grandes puissances telles que les États-Unis, la Russie, la Chine ainsi que d'autres acteurs régionaux utilisent encore cette stratégie pour poursuivre leurs intérêts sans s'engager directement dans un conflit ouvert. Alimentés par des intérêts divergents et des rivalités géopolitiques, les proxys incarnent la complexité des relations internationales. Aujourd'hui, le champ de bataille ne se limite plus à l'affrontement physique, mais s'étend au cyberespace (y compris les réseaux sociaux), aux mesures économiques (telles que le contournement des régimes de sanctions) et à la déstabilisation des institutions méprisées par les acteurs extérieurs.

La guerre par procuration présente un certain nombre de caractéristiques. La première est la réduction des risques (ou évitement) qui permet aux puissances d'affronter des rivaux sans déclencher de guerre mondiale directe. La seconde est le déni plausible en offrant la possibilité à un État de nier son implication officielle dans un conflit . La troisième est son coût réduit en évitant de mobiliser et de risquer ses propres armées sur le terrain. La quatrième et dernière caractéristique est de limiter les pertes humaines directes pour le pays parrain en externalisant les combats. Mais aujourd’hui, l’Iran a prouvé sa capacité de confrontation directe à partir de son territoire, mais aussi depuis ceux de ses proxys.

Depuis 1979, la stratégie iranienne(2) s’articule autour de deux objectifs complémentaires: externaliser les confrontations militaires afin d’éviter qu’elles ne déroulent sur le territoire national, et promouvoir un ordre régional affranchi de la présence militaire américaine dans la région. Cette logique a conduit à la construction progressive d’une profondeur stratégique articulée autour du Hezbollah au Liban, des milices chiites irakiennes, de la Syrie (avant la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024), et des Houthis au Yémen. Cet «Axe de résistance» constituait tout autant un projet idéologique transnational qu’un dispositif de dissuasion destiné à faire payer un coût régional à toute attaque militaire contre l’Iran. Mais à partir de 2012, une stratégie de défense en profondeur «Defense in depth Strategy» est déjà mise en œuvre. C’est une forme de dissuasion asymétrique avec des moyens d’attaque à longue portée, mise en œuvre d’abord par son réseau d’acteurs-relais, évoqués plus bas. Ils peuvent agir dans tout le Moyen-Orient, notamment sur la frontière israélienne. Pendant longtemps, cette « défense en profondeur» a été le premier rideau de réponse iranien, lui permettant de gérer l’escalade en niant son implication.

Qui sont-ils? En géopolitique, un pays proxy (ou État mandataire) tel le Liban est un pays dont le territoire à partir duquel le Hezbollah est utilisé par l’Iran pour mener une guerre ou étendre son influence sans que ce pays n'intervienne directement. Ce n'est pas l'État dans son ensemble qui est un proxy, mais une faction puissante qui paralyse ou domine le pays. Ce cas s’applique également en Irak. Le Yémen représente l'exemple le plus net du conflit par procuration entre l'Iran (qui soutient les Houthis) et l'Arabie saoudite (qui soutient le pouvoir central officiel). Lorsqu'un proxy contrôle un État, cet État devient inévitablement un État client.

Le Hezbollah au Liban continue à rester actif même après le cessez-le-feu, et l’Iran voudrait que le Liban y soit inclus. Le sort du Hezbollah, soigneusement exclu du cessez-le-feu par les Etats-Unis; exclusion dont l’Iran fait, dès le lendemain, son principal levier de pression et qu’il soit également inclus dans les négociations.

En Irak, nous avons trois milices chiites totalisant environ 70000 hommes. Les brigades Badr (50000), les brigades du Hezbollah, considérées comme l’élite des Gardiens de la Révolution (10000) ainsi que le ligue des Vertueux (10000). Elles ont combattu Daesch mais aussi attaqué des installations américaines (ambassade et bases) depuis le déclenchement du conflit.

Le Yémen est un ancrage important du dispositif iranien pour contrer la présence américaine au Moyen-Orient mais aussi attaquer Israël et l’Arabie Saoudite. Il occupe une position stratégique sur la route du commerce mondial, via le détroit de Bab El Mandeb donnant accès au canal de Suez.

Bien que figurant dans la carte suivante, je n’évoquerais pas le Hamas. C’est un cas particulier qui mérite une étude distincte.

De quels moyens disposent-t-ils? Le Hezbollah et les Houthis fixent une véritable stratégie des moyens, qui consiste à répondre à la question «avec quoi?». C’est le vecteur de ces techno-guérillas. Ils font appel à trois différentes catégories de technologies. La première est traditionnelle (celle des équipements à finalité militaire); la seconde est duale (GPS, Starlink) et la troisième est celle des «sidewise technologies», qui est un système mixte (high tech / mode dégradé). Ils ont mis en place trois programmes d’acquisitions et d’appropriations technologiques. Le premier consiste à chercher à prendre son armement sur l’adversaire. Le second serait de créer un (proto-) complexe militaro-industriel. Le troisième consiste à se faire livrer par des moyens détournés ou non; en bénéficiant de soutien d’Etats, ou en achetant par des circuits détournés du crime organisé, mais aussi par d’autres groupes (marché noir). L’essence des logiques de ces techno-guérillas se trouve au travers de la recherche du meilleur équipement possible entre qualité et quantité, mais aussi entre agilité organique et réduction des contraintes logistiques. Quant à leur stratégie opérationnelle(4), ils poursuivent une rationalité de ciblage plus stratégique que tactique (emploi de missiles balistiques, de drones «missilisés» à longue portée, de mini-drones à fibre optique). Il s’agit de porter atteinte à des infrastructures militaires/civiles particulièrement symboliques, avec pour ambition de créer une crise de confiance sécuritaire, mais aussi de causer des dommages économiques à plus long terme.

Peut-on parler d’alliance ou de coalition ou de traité de défense? Comme le souligne le géopolitologue François Thual, son approche peut se résumer à ces interrogations: « Qui veut quoi ? Avec qui ? Comment ? Et pourquoi ?». L’Axe de Résistance pourrait être qualifié d'alliance hybride ou de coalition informelle, mais il ne correspond pas à une alliance militaire traditionnelle (comme l'OTAN). Il s'agit d'un réseau asymétrique et transnational dirigé par l'Iran, unissant des acteurs étatiques et non étatiques autour d'objectifs idéologiques et stratégiques communs. Pour comprendre sa nature, il convient de le comparer aux concepts classiques des relations internationales (tableau ci-après). Contrairement aux coalitions classiques (comme la coalition internationale contre Daesch), cet Axe n'est pas une union temporaire ou de circonstance. C'est une structure durable mais dépourvue de traité officiel ou de charte écrite. Il se caractérise par une coordination décentralisée. Chaque membre conserve une autonomie locale et répond à ses propres agendas nationaux, tout en se coordonnant via une « chambre d'opérations communes ». Un partage de ressources est acceptée. L'Iran fournit le financement, l'entraînement et la technologie militaire (drones, missiles), tandis que les membres apportent la force de frappe locale. C’est également une alliance idéologique et asymétrique. L'Axe fonctionne comme une alliance en raison de la profondeur de ses liens, qui dépassent le simple cadre de la sous-traitance militaire. Ils ont des objectifs communs. Les membres sont soudés par une idéologie partagée (anti-américain, anti-Israël) et par la volonté de fermer les bases américaines au Moyen-Orient. Une solidarité stratégique prédomine. Le concept de « l'unification des fronts » implique qu'une attaque contre un membre peut déclencher une réponse des autres, activant ainsi une clause de défense mutuelle sans engagement juridique.

Tableau comparatif des structures

Caractéristique    Alliance traditionnelle Coalition classique Axe de Résistance
Cadre juridique Traité officiel et contraignant Accord formel ou informel Aucun traité (Réseau informel)
Durée Permanent Temporaire (lié à un objectif) Durable et évolutif
Nature des acteurs Uniquement des Etats Principalement des Etats  Acteurs étatiques et non étatiques
Commandement Intégré et hiérarchisé Centralisé par un leader Décentralisé (autonomie de ses membres)

Le terme de coalition décrit le mieux une flexibilité opérationnelle au quotidien, tandis que le terme d'alliance traduit la profondeur d’un engagement idéologique et de longévité stratégique. Une coalition n’équivaut pas nécessairement à une alliance. La première peut se former sur une mission, dans un espace et un temps déterminés, y compris entre Etats (Les pays contre l’Allemagne nazie durant la 2e Guerre Mondiale, «Desert Storm» en 1991 par exemple); la seconde incarne en amont de la crise un partenariat militaire statutairement établi et devant valoir coalition en cas de survenue de la guerre. Pour le professeur et politiste Badie(5), la puissance perd ses alliances. Nous avons l’alliance pragmatique qui repose sur la supériorité de «l’équilibre des menaces», comme facteur déterminant des stratégies, sur l’équilibre des forces. Les pays communément frappés par des sanctions qui se retrouvent entre eux sans réellement s’aimer (Russie - Iran - Corée du Nord par exemple). Nous avons également l’alliance sécuritaire dans laquelle on ne recherche pas la puissance pour asseoir sa sécurité. On construit sa sécurité pour pérenniser sa puissance.

Pour le professeur de science politique Huntington(6), les alliances définies par l’idéologie et les relations avec les superpuissances sont remplacées par des alliances définies par la culture et la civilisation. Les communautés culturelles remplacent les blocs de la guerre froide, et les frontières entre civilisations sont désormais les principaux points de conflit à l’échelon mondial. «Qui sommes-nous? Avec qui sommes-nous? De qui nous distinguons-nous?».

En quoi se différencient- ils d’un traité de défense? Un traité protecteur (considéré, par certains, comme accord de défense mutuel) signé par une grande puissance constitue-t-il nécessairement une garantie absolue de se voir soutenu en cas d’agression? Une réalité déplaisante sinon dangereuse pour les Etats modestes. S’allier avec une (grande) puissance ne garantit pas son respect du pacte, justement parce qu’elle n’a pas à craindre de rétorsions sérieuses en guise de vengeance, du moins dans l’immédiat. A terme, un abandon de ses alliés peut lui coûter sa crédibilité vis-à-vis d’autres alliés potentiels. Il en va de même pour des alliances nouées avec des Etats d’un acabit similaire moindre. Rien n’est garanti au moment critique de la menace existentielle.

Mesures israéliennes de représailles(7): Contre leurs adversaires non étatiques, leur doctrine s’est transformée en celle dite « de la tonte du gazon ». Elle consiste à conduire des opérations régulières à grande échelle contre ces mouvements afin de maintenir leur pouvoir de nuisance sous un seuil acceptable. Ces campagnes ne cherchent pas à déboucher sur un règlement politique, mais sur la restauration favorable du rapport de force militaire. Dominer l’adversaire et dégrader le plus fortement ses capacités est devenu la norme au niveau stratégique. Il ne suffit plus de «tondre» mais de «brûler» la terre, d’annihiler l’adversaire afin qu’il ne puisse plus se relever. Israël décide d’adopter le principe de «campagnes entre les guerres». Le but est de conduire régulièrement des frappes de routine, notamment contre le Hezbollah, pour limiter l’extension des capacités militaires de l’adversaire ou retarder l’escalade inévitable entre deux ennemis. Si le conflit éclate, une campagne aérienne de forte intensité est alors engagée, mais contre un adversaire plus diminué.  

Conclusion: Nous vivons une étrange période de deuxième Guerre Froide. Elle se caractérise par un mélange de confrontation directe mais aussi de guerre par procuration avec ses risques de dérapage et d’escalade. Les guerres de proxys ont un impact mondial, mais ce ne sont pas des guerres mondiales même elles sont perçues ainsi au niveau des perceptions.Quel sera l’avenir de cet Axe? Sera-t-il fragilisé? Le Hezbollah peut-il continuer à jouer son rôle de bouclier stratégique face aux mesures israéliennes de représailles au Liban, évoquées plus haut? Les groupes armés pro-irakiennes sont, quant à eux, confrontés au pouvoir central qui cherche à éviter que le pays ne devienne le principal théâtre de confrontation entre les USA et l’Iran. Les Houthis restent capables de perturber le trafic maritime mais ne peuvent pas contribuer directement à la défense du territoire iranien. Malgré un certain affaiblissement depuis une année, les proxys continueront à jouer un rôle important d’équilibre des forces face à l’Axe américano-israélien.

 

Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaïed

Notes

(1) Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran - IFRI N°134, Mai 2026.
(2)  L’Iran face à la recomposition de son environnement régional - Briefings de l’IFRI, Juin 2026.
(3)  DSI N° 64 HS: Techno-guérillas, Anatomie de l’ennemi probable.
(4) Analyse succincte de 5 guerres [Syrie / Irak / Libye / Ukraine / Yémen] - Raids HS N°66 (mars – avril – mai 2018).
(5) “Par-delà la puissance et la guerre” par Bertrand Badie. Odile Jacob, janvier 2026.
(6) “Le choc des civilisations” par Samuel P. Huntington. Editions Odile Jacob, 2000.
(7) Idem que (1).