Opinions - 28.06.2026

La Tunisie et la Coupe du monde 2026: Quand le réel rétrécit nos rêves

La Tunisie et la Coupe du monde 2026: Quand le réel rétrécit nos rêves

Par Aymen Bouali - Docteur en physique, professeur agrégé en sciences physiques - Il y a quelques années encore, affronter une grande équipe ne signifiait pas seulement essayer de limiter les dégâts. Même lorsque l’adversaire paraissait supérieur, on entrait sur le terrain avec une idée en tête : tenir, résister, provoquer le doute, arracher peut-être un nul, et pourquoi pas créer une surprise dont on parlerait longtemps. La victoire n’était pas certaine, loin de là, mais elle restait imaginable. Et cette seule possibilité suffisait à nourrir le rêve.

Aujourd’hui, quelque chose semble avoir changé. Face aux mêmes adversaires, on ne se demande plus vraiment si l’exploit est possible. On calcule plutôt l’écart acceptable. Ne pas encaisser quatre ou cinq buts devient presque un objectif. Perdre par deux ou trois buts finit parfois par être présenté comme une sortie honorable.

Cela peut paraître anodin. Pourtant, ce glissement dit beaucoup de notre rapport à l’échec. Quand une personne, une équipe, une institution ou même un pays perd trop souvent, le danger ne se limite plus au résultat. À force de défaites, on finit par modifier son propre langage. On ne parle plus de victoire, mais de moindre défaite. On ne vise plus le sommet ; on espère seulement ne pas tomber trop bas.

Au début, on continue pourtant de rêver. Puis, sans bruit, les ambitions se déplacent. Ce qui paraissait naturel hier devient soudain trop grand, trop risqué, presque naïf. On commence alors à négocier avec ses propres rêves. On ne se demande plus vraiment ce que l’on veut atteindre, mais ce que les circonstances nous autorisent encore à espérer. C’est là que le recul devient profond: la réalité ne se contente plus de nous résister, elle finit par redessiner elle-même les frontières de notre imagination.

Le danger devient plus grave encore lorsque ce recul ne nous choque plus. À force de nous adapter, nous finissons par accepter comme raisonnable ce qui nous aurait semblé, hier encore, profondément insuffisant. Nous ne cherchons plus vraiment à dépasser les difficultés. Nous apprenons à nous installer dedans, à leur donner des explications, parfois même à les appeler sagesse.

Pourtant, l’histoire montre que les ruptures viennent rarement de ceux qui attendent des conditions parfaites. Beaucoup de réussites sont nées dans des contextes défavorables, avec des moyens limités, contre l’avis de ceux qui jugeaient l’objectif irréaliste. Les peuples, les chercheurs, les entrepreneurs ou les sportifs qui ont changé leur trajectoire n’ont pas nié la réalité. Ils ont simplement refusé de lui abandonner le dernier mot.

Le réalisme est nécessaire lorsqu’il nous aide à regarder les obstacles en face. Mais il devient dangereux lorsqu’il se transforme en résignation élégante. Voir les difficultés, ce n’est pas leur obéir. Comprendre le présent, ce n’est pas accepter que l’avenir lui ressemble forcément.

Le véritable défi n’est donc pas seulement de retrouver la victoire. Il est de retrouver une ambition intérieure, ce droit presque vital de croire qu’un autre résultat est possible. Car une société ne commence pas à décliner le jour où elle perd. Elle commence à décliner le jour où elle trouve normal de ne plus espérer dépasser ses défaites.

Aymen Bouali
Docteur en physique
Professeur agrégé de sciences physiques à l’Ecole normale supérieure de Tunis (université de Tunis).