News - 11.06.2026

L’élimination du trachome en Tunisie: une victoire médicale nationale et une leçon de volonté collective

L’élimination du trachome en Tunisie: une victoire médicale nationale et une leçon de volonté collective

Par Ridha Bergaoui - La santé est sans doute le bien le plus précieux que possède l’être humain. L’accès à des soins de qualité constitue d’ailleurs l’un des droits fondamentaux que tout citoyen est en droit d’attendre de ses dirigeants.

En Tunisie, cette question demeure particulièrement sensible. Depuis la révolution, il ne se passe pratiquement pas un jour sans que l’on évoque les difficultés auxquelles est confronté notre système de santé public. Manque de médecins spécialistes et de personnel hospitalier, vétusté et insuffisance des infrastructures et des équipements, délais d’attente excessifs, conditions d’accueil parfois difficiles, violences exercées contre le personnel soignant, dégradation des infrastructures et du matériel médical : autant de problèmes qui alimentent régulièrement le débat public.

Cette situation tend malheureusement à occulter les progrès considérables accomplis par notre pays dans le domaine de la santé publique depuis l’indépendance.

L’élimination du trachome: une réussite majeure

Lorsque l’on compare notre situation sanitaire actuelle à celle des premières années de l’indépendance, le progrès est immense: recul spectaculaire de la mortalité infantile, généralisation de la vaccination, amélioration de la santé maternelle et infantile, maitrise des naissances, amélioration de l’espérance de vie, de nombreuses maladies infectieuses ont disparu ou sont sous contrôle, rapprochement des services de santé des populations, sans oublier les grands projets actuellement en cours de réalisation, tels que l’hôpital universitaire de Kairouan ou la future Cité médicale des Aghlabides.

La création de 4 facultés de médecine demeure une réalisation majestueuse qui a permis à la Tunisie de former plus de 800 médecins/an, dont les compétences sont mondialement reconnues. Ces praticiens de haut niveau exercent non seulement au sein de notre système national de santé (public et privé) mais également dans les hôpitaux les plus prestigieux en Europe et au Canada.

Parmi les réussites du secteur de la santé publique, certaines mériteraient une attention particulière. C’est le cas plus particulièrement de l’élimination du trachome (مرض الرمد، المعروف أيضًا بالتهاب الملتحمة), reconnue en mai dernier et annoncé publiquement par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Une reconnaissance et une distinction prestigieuse qui témoigne du long combat mené en Tunisie non seulement contre la maladie mais également contre la pauvreté, l’insalubrité, le manque d’accès à l’eau potable et les conditions de vie précaires qui favorisaient autrefois la propagation de ce terrible fléau. Bien que l'événement fût relayé par de nombreux médias, cette importante victoire n'a pas reçu l'attention qu'elle méritait. Pourtant, elle constitue l'une des plus belles réalisations de la santé publique tunisienne depuis l'indépendance.

Le trachome: une grave maladie des yeux

Pour les générations les plus jeunes, le mot « trachome » ne signifie presque rien. Pour les Tunisiens plus âgés, il évoque au contraire un fléau familier qui a marqué la vie de milliers de familles.

Le trachome, également appelé ophtalmie granuleuse, est une maladie infectieuse chronique des yeux provoquée par la bactérie « Chlamydia trachomatis ». Transmise par contact direct avec les sécrétions oculaires ou nasales des personnes infectées, mais aussi par les mouches qui transportent ces sécrétions, la bactérie provoque des inflammations répétées des paupières. Parmi ses principaux symptômes : une hyperthermie conjonctivale, une photophobie et des larmoiements. À long terme, la cornée est détruite entraînent progressivement une perte de vision irréversible et irrémédiable allant jusqu’à la cécité.
Aujourd’hui, cette maladie paraît appartenir à un autre âge. Pourtant, jusqu’au milieu du XXe siècle, elle constituait l’un des principaux problèmes de santé publique en Tunisie  qui touchait, dans certaines régions, plus de la moitié de la population. Les cas de malvoyance et de cécité étaient fréquents. Dans certaines familles, plusieurs membres étaient souvent atteints simultanément.

Une lutte médicale indispensable mais insuffisante

Avec l’indépendance, la Tunisie a fait de la lutte contre le trachome l’une de ses priorités nationales. Des dispensaires sont construits dans les régions même les plus reculées. Les campagnes de dépistage se multiplient, les équipes médicales sillonnent le pays pour examiner les enfants et traiter les personnes atteintes.

Dans les écoles, des compagnes de traitement et de prévention du trachome étaient régulièrement organisées. Des infirmiers passaient mettre de la tétracycline pommade dans les yeux des écoliers. Ces campagnes de santé scolaire ont permis le dépistage précoce et le traitement de la maladie chez les enfants. Des milliers de patients ont bénéficié de traitements adaptés. Les formes avancées nécessitant une intervention chirurgicale ont été prises en charge. Progressivement, les soins ophtalmologiques ont été intégrés dans les structures de santé de base.

Cependant, très vite, les responsables de l’époque avaient compris qu’on ne pouvait pas vaincre durablement le trachome avec les seuls médicaments. Il fallait agir simultanément sur les causes profondes et les vecteurs de la maladie. Le trachome est avant tout la maladie de la pauvreté et de la misère. Il prospère là où l’eau manque, où l’assainissement est insuffisant, où les déchets organiques s’accumulent, où les mouches prolifèrent et où les règles élémentaires d’hygiène sont difficiles à respecter.

Combattre les causes de la maladie

Pour venir à bout du trachome, il fallait améliorer les conditions de vie de la population, l’aider à disposer de l’eau potable de qualité pour boire et rester propre, assainir l’environnement et lutter contre les mouches, facteur principal de propagation de la maladie.

Accès à l’eau potable

Ne pas avoir la possibilité de lavage quotidien surtout du visage et des mains constitue un terrain favorable à la transmission du trachome. Au lendemain de l’indépendance, de nombreuses familles rurales parcouraient plusieurs kilomètres pour s’approvisionner en eau. Même en ville les ménages raccordés au réseau public d’eau potable étaient peu nombreuses. On utilisait l’eau de puits ou du « mejel » ou on ramenait l’eau de la fontaine publique. Des personnes à dos d’âne ou de mulet, ou parfois une jarre sur le dos, des femmes approvisionnaient les maisons en eau potable. Denrée rare, on faisait attention pour ne pas en gaspiller et pour limiter les bains et les différents usages domestiques.

Dans le temps, une grande partie des Tunisiens vivait dans des conditions précaires, parfois dans des gourbis en terre ou en tôle. En ville, on ne connaissait pas les salles de bain, on avait juste des toilettes : un local exigu avec un simple trou au centre, donnant sur un puits perdu ou une fosse septique, et un seau rempli d’eau à coté. Pour prendre un bain et se laver, on allait au hammam du quartier.

Les immenses programmes hydrauliques, réalisés depuis plus de soixante ans, ont profondément changé la situation. Les barrages, les adductions d’eau, les réseaux de distribution et les branchements domestiques ont permis à des millions de Tunisiens d’accéder à l’eau courante, de disposer d’une salle de bain et de se laver fréquemment.

La bataille de l’assainissement et la lutte contre les mouches

La collecte des déchets, les réseaux d’égouts, l’évacuation des eaux usées et l’amélioration générale de l’environnement urbain et rural ont considérablement réduit les conditions favorables à la prolifération des agents de transmission et particulièrement les mouches qui représentaient l’un des principaux vecteurs mécaniques du trachome. Attirées par les sécrétions oculaires et nasales des enfants infectés, elles transportent les bactéries d’un individu malade  à un autre sain.

Autrefois, les mouches étaient omniprésentes et en nombre souvent considérable. En ville comme en compagne, la saleté, les résidus ménagers, les déchets organiques et les déjections animales représentaient des terrains favorables à la pullulation de ces insectes répugnants devenu alors familiers.

Une lutte sans merci a été engagée par les services publics contre les insectes en général et les mouches en particulier. L’amélioration de l’habitat, la généralisation des services municipaux, la gestion des déchets, les programmes de lutte contre les insectes ont contribué considérablement à réduire les populations de mouches surtout dans les zones habitées. Des agents des municipalités passaient presque quotidiennement pulvériser des insecticides dans les ruelles et sur des bouquets confectionnés à l’occasion avec des feuilles d’eucalyptus accrochés aux murs dans les quartiers. Les services d’hygiène imposaient aux commerçants des produits alimentaires (bouchers, poissonniers, boulangers, épiciers…) de couvrir les marchandises exposées à la vente, avec de la moustiquaire et de combattre les mouches. A la maison, on luttait contre les mouches avec du Fly-tox et une petite pompe manuelle. Il y avait aussi du papier buvard, imbibé d’un insecticide, qu’on plaçait dans une assiette avec un peu d’eau. Les mouches, attirées par la couleur rouge du papier, venaient boire et périr dans l’assiette ou juste à coté. Des rouleaux de papier adhésif étaient également suspendus au plafond et les mouches qui arrivent sont piégées à mort.

L’éducation a également joué un rôle déterminant

Les campagnes de sensibilisation diffusait dans les écoles des messages simples mais efficaces : se laver régulièrement le visage et les mains, maintenir la propreté des enfants, éviter le partage d’objets souillés, améliorer l’hygiène du foyer. Des millions d’écoliers tunisiens ont intégré ces pratiques qui paraissent aujourd’hui naturelles et évidentes mais qui ont constitué alors une véritable révolution comportementale. L’amélioration du niveau de vie de la population, en général, et le souci d’un environnement sain ont aidé également à l’acceptation des pratiques d’hygiène et de propreté.

Une volonté nationale et un combat collectif

L’élimination du trachome constitue un symbole fort de la transformation vécue par notre pays depuis l’indépendance. Cette victoire est le fruit patient de plusieurs décennies de travail collectif. Elle semble de nos jours, si évidente (combattre une simple bactérie avec un antibiotique classique) qu’on avait oublié qu’elle paraissait autrefois impossible. En réalité ce n’est pas seulement une victoire contre une banale maladie des yeux. C’est un combat continu et durable contre les mauvaises habitudes, les mentalités et les  croyances des citoyens en investissant dans l’éducation, la santé, les infrastructures, l’eau, l’assainissement pour préserver la santé et la dignité. Ce succès est également le résultat d’une politique nationale avisée et du travail cumulé de plusieurs générations de médecins, du corps de la santé publique, des enseignants, des responsables et des familles et parents.

Cependant, ce succès, dont tous les Tunisiens doivent être fiers, ne doit pas nous faire oublier les nouveaux défis du secteur de la santé publique : réduire les inégalités régionales, renforcer les ressources humaines, moderniser les infrastructures hospitalières, améliorer la qualité des services et promouvoir une gouvernance plus transparente.

Cette victoire nous rappelle que les grandes réalisations nationales sont toujours le fruit d’une vision, d’une volonté collective et d’un effort partagé. Si la Tunisie a réussi à vaincre une maladie qui touchait autrefois des dizaines de milliers de personnes, c’est parce qu’une génération entière a cru au progrès et s’est mobilisée pour construire un avenir meilleur.

Cette réussite doit nous inspirer face aux défis d’aujourd’hui et de demain. La Tunisie traverse de nombreuses difficultés économiques et sociales, tout en affrontant de nouveaux défis liés aux changements climatiques, aux tensions géopolitiques et à l’instabilité du monde.  Dans ce contexte, il est utile de se souvenir de l’esprit des premières années de l’indépendance, lorsque l’intérêt général primait sur les intérêts particuliers, et que patriotisme, altruisme et solidarité étaient des valeurs largement partagées.

Enfin, les succès d’une nation ne dépendent pas uniquement des moyens financiers, mais de la capacité à fixer des objectifs clairs, mobiliser les énergies et placer l’intérêt collectif au-dessus des considérations individuelles. Les générations qui ont construit la Tunisie moderne disposaient de peu de moyens, mais elles étaient animées par une confiance profonde dans l’avenir et la volonté de changer et d’avancer.

Conclusion

L'élimination du trachome n'est pas seulement la disparition d'une maladie qui a longtemps frappé les plus vulnérables. Elle est le symbole d'une Tunisie qui a su transformer son destin.  C’est aussi le témoignage de ce qu’une nation peut accomplir lorsqu’elle croit en elle-même, avance unie et place le bien commun au cœur de son action.

Cette réussite nous rappelle que les Tunisiens sont capables de se mobiliser autour de grands objectifs et de relever les défis les plus difficiles lorsqu’ils partagent une même ambition. C’est également la preuve que les défis d'aujourd'hui peuvent, eux aussi, être relevés lorsque la volonté collective est au rendez-vous.

Ridha Bergaoui