Mohamed Ibrahim Hsairi - L’Arabie saoudite et le "Project Freedom" : Est-ce le début d’un éveil des consciences au Golfe?
Par Mohamed Ibrahim Hsairi(*) - Lorsque l’extravagant président américain Donald Trump a éructé, le 27 mars 2026, ses vulgarités les plus outrancières et infamantes sur le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, d’aucuns ont prédit que le dirigeant saoudien ne répondrait pas directement et instantanément à ces vulgarités, mais il n’oubliera pas l’offense et ne manquera pas, indubitablement, d’y répondre. Sa revanche est venue au début du mois de mai dernier.
En effet, l'Arabie saoudite a refusé d’autoriser l’armée américaine à utiliser ses bases et son espace aérien pour mener l’opération militaire baptisée "Project Freedom" (Projet Liberté), obligeant, ainsi, l’extravagant président américain à une nouvelle volte-face humiliante car il a dû annoncer le mardi 5 mai 2026 qu’il mettait en pause, pour ne pas dire abandonner, cette opération militaire qu’il a lancée seulement un jour avant, et qui était destinée à rétablir la circulation dans le détroit d’Ormuz par l’ouverture d’un corridor de navigation pour les navires commerciaux liés à des pays non impliqués dans la guerre contre l’Iran.
Cette volte-face était d’autant plus humiliante qu’elle est intervenue juste après deux conférences de presse tenues le même jour, l’une au Pentagone et l’autre à la Maison- Blanche, au cours desquelles l’administration a défendu l’efficacité de l’opération.
De surcroît, et contrairement à ce qu’a dit l’extravagant président américain pour justifier sa volte-face, notamment en arguant de l’imminence d’une possibilité d’arriver à un accord avec l’Iran, il s’est avéré, selon la chaîne américaine NBC News, que la suspension de l’opération est, en réalité, due à la colère que l’annonce de son lancement a provoquée chez les dirigeants saoudiens qui auraient informé Washington qu’ils n’autoriseraient pas l’armée américaine, ni à faire décoller des avions de la base aérienne Prince Sultan, située au sud-est de Riyad, ni à survoler leur espace aérien.
Toujours selon la même chaîne, pour résoudre le problème, des contacts entre responsables américains et saoudiens auraient été pris, avec comme point d’orgue un appel entre Donald Trump et Mohammed ben Salmane, mais en vain, car l’Arabie saoudite et l’ensemble des pays du Golfe alliés des États-Unis ont été surpris et pris au dépourvu par le lancement de l’opération, sans qu’elle soit coordonnée avec eux et sans qu’ils en soient prévenus.
C’est pourquoi le refus de l’Arabie saoudite de coopérer avec les Américains dans cette opération est perçu comme un signe de la volonté de Riyad de ne plus s'aligner de manière automatique sur Washington.
Certes, l’Arabie saoudite qui, comme ses voisins du Golfe, a été, pendant les quarante jours de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, visée par les missiles et les drones iraniens, semble avoir perdu patience, et a, de plus en plus, mal à suivre Washington aveuglément…
Mais ce repositionnement, tout en étant, de l’avis de nombre d’observateurs, une réplique à l’offense de l’extravagant président américain envers le prince héritier saoudien, est, en réalité, motivé par une multitude de facteurs et surtout par une accumulation de désappointements et de frustrations…
Il s’agit tout d’abord de la guerre contre l’Iran. Déclenchée par Israël et les États-Unis, sans aucune coordination avec les pays du Golfe qui, en revanche, en ont subi les affres, cette guerre a montré que l’extravagant président américain est à la fois dédaigneux et indifférent à la sécurité et aux intérêts de ces pays, et révélé, encore une fois, que les Etats-Unis ne sont pas un allié sûr sur lequel on peut compter.
En outre, la guerre a dévoilé que les Etats-Unis n’ont pas pris la mesure de la force de l’Iran. Ils ont, en effet, largement sous-estimé ses capacités à frapper ses voisins et les bases militaires américaines qu’ils abritent, grâce à son arsenal de drones et de missiles.
C’est ainsi qu’ils n’ont pas pris les mesures nécessaires pour la protection de leurs hommes, et que dire de la protection de leurs alliés dans la région.
Certains iront plus loin en avançant même qu’ils ont laissé l’Iran faire.
Dès lors, il est tout à fait logique que l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, tous producteurs de pétrole et de gaz, redoutent que le lancement, à leur insu, par les Etats-Unis de l’opération "Project Freedom" qui vise à rouvrir le détroit d'Ormuz, complique davantage la situation dans la région, et ce, en causant une extension de la guerre à d’autres grandes routes maritimes du commerce mondial.
De fait, l'Arabie saoudite craint surtout qu’au lieu de contraindre Téhéran à revenir à la table de négociations, l’opération américaine provoque la fermeture du détroit de Bab El-Mandeb, qui est devenu, depuis le déclenchement de la guerre, un axe d'exportation vital pour Riyad.
De même, elle craint que le blocus du détroit d’Ormuz, qui est entré en vigueur le lundi 13 avril 2026 et par lequel Donald Trump veut faire pression sur l’Iran en bloquant tous les navires qui sortent de ses ports, risque d’accentuer les tensions et de rebattre les équilibres géopolitiques dans la région et dans le monde en cherchant à asphyxier l’Iran d’une part et à fragiliser la Chine, son principal client, d’autre part.
Un tel chambardement est à appréhender, car les pays du Golfe ont bien pu mesurer l’ampleur de leurs dégâts et des dégâts subis par les bases américaines qu’ils abritent pendant les quarante jours de guerre.
De même, ils savent pertinemment que l’extravagant président américain Donald Trump ne joue pas la carte de la transparence, puisqu’il ne cesse d’affirmer, depuis le début de la guerre, que les États-Unis ont l’avantage et que l’Iran a été totalement ou presque neutralisé.
Or ils remarquent par contre, avec beaucoup d’inquiétude, que les Etats-Unis ont, à ce jour, échoué à atteindre leurs objectifs, aussi bien par la force que par la négociation. Témoignent de cet échec le régime de l’Iran qui ne s’est pas écroulé, son uranium enrichi qui n’a pas été retiré, ses sites d'enrichissement qui n’ont pas été totalement démantelés, et ses alliés de l’axe de la résistance qui sont toujours là, même s’ils ont été réduits et affaiblis.
L’Iran a donc conservé, malgré toutes les pertes qu’il a subies, une forte capacité de nuisance et il est décidé à continuer à affronter ses agresseurs américains et israéliens, comme l’a, si éloquemment, exprimé son président Massoud Pezeshkian en disant: "Nous ne courberons jamais la tête devant l'ennemi, et s'il est question de dialogue ou de négociation, cela ne signifie ni capitulation, ni recul".
Plus grave pour les pays du Golfe, il n’est pas exclu que les frappes israélo-américaines des installations nucléaires iraniennes en juin 2025, puis en février 2026, poussent Téhéran à chercher à se doter, le plus rapidement possible, de l'arme atomique comme garantie, pour se protéger contre de nouvelles agressions…
Enfin et au paroxysme des bouleversements que vit la région, il faut relever que les pays du Golfe et surtout l'Arabie saoudite pressentent, avec amertume, que la guerre contre l’Iran est en train de confirmer l'apparition d’un nouveau Moyen-Orient où ils risquent de rester cantonnés au rôle de spectateurs.
En effet, par la nouvelle doctrine de sa sécurité nationale qui se fonde sur une approche de dissuasion extrêmement offensive, et par la redéfinition de son identité politique, idéologiquement, stratégiquement et régionalement, Israël veut et agit, avec la bénédiction et le soutien absolu des Etats-Unis, en vue de dominer le Moyen-Orient, changer son visage, et en devenir l’unique superpuissance, sans aucune autre force rivale.
Usant du génocide qui se poursuit à Gaza depuis octobre 2023, de la politique guerrière menée par son Premier ministre Benyamin Netanyahu et son gouvernement d’extrême droite, de ses visées expansionnistes ainsi que de l’intensification et l’élargissement de ses agressions quotidiennes au Liban, en Syrie, au Yémen et en Iran, Israël cherche, avec acharnement, à imposer ce qu’il appelle la «solution finale» qui veut dire la mise en place du «Grand Israël», qui sera un État purement juif avec la plus grande superficie de terre et la population palestinienne la plus faible, et ce, par l'abolition de la solution à deux États, le génocide ou le transfert des Palestiniens et l’annexion de leurs terres.
Pour toutes ces considérations, l'Arabie saoudite a, semble-t-il, décidé de repartir chercher ses intérêts ailleurs qu’aux seuls Etats-Unis.
C’est ce qui ressort des propos du ministre des Affaires étrangères saoudien, le prince Faisal bin Farhan bin Abdullah, qui a récemment affirmé: "À ma connaissance, aucun pays arabe n'élabore ses politiques en fonction des intérêts d'autrui. Nous aussi, nous défendrons nos intérêts et nous continuerons d'élaborer nos politiques en fonction de nos intérêts. Nos intérêts sont en Occident, mais nous les trouvons aussi en Orient."
Par Orient, il faut comprendre que c’est particulièrement la Chine.
En effet, la Chine est aujourd'hui le premier partenaire commercial de l'Arabie saoudite, et y investit plusieurs dizaines de milliards de dollars.
En tant que premier importateur mondial de pétrole, elle représente, également, la principale destination des navires en provenance des pays du Golfe et de l’Iran. Elle achète près de la moitié de son pétrole dans la région, et sur l’ensemble des hydrocarbures qui sortent du Golfe, un tiers prend sa direction.
De même la Chine est de loin le premier client de l’Iran, dont il absorbe environ 90% du pétrole…
De surcroît et plus important, la Chine apparaît désormais comme un nouveau partenaire de poids qui a aussi gagné sa place comme un acteur clé ou du moins de plus en plus influent dans le paysage géopolitique régional.
A ce sujet, et nonobstant le rôle de médiateur qu’elle joue, calmement et discrètement en ce moment, pour favoriser et faire avancer les négociations du cessez-le-feu, je voudrais rappeler que la Chine a pu en 2023, grâce à sa médiation entre Riyad et Téhéran, amener les deux capitales à reprendre leurs relations diplomatiques, après une rupture des liens qui a duré plus de sept années…
Ce fut alors un véritable exploit chinois auquel j’ai consacré mon article intitulé "Arabie saoudite-Iran: une véritable «chinoiserie diplomatique» !" et publié dans le numéro de septembre 2023 de la revue Leaders.
De même et d’un autre côté, je voudrais rappeler qu’en février 2022, la position de l’Arabie saoudite et de certains pays du Golfe à l’égard de la guerre en Ukraine a attiré l’attention et suscité les interrogations des analystes et des observateurs par leur surprenante distanciation, plus ou moins prononcée, par rapport à la position des Etats Unis et des pays occidentaux.
A ce propos, j’ai écrit dans mon article intitulé "Les pays arabes du Golfe et la guerre en Ukraine: raisons d’une attitude insolite" et publié dans le numéro de mai 2022 de la revue Leaders: "En plus de leur hésitation à s’aligner, comme d’habitude, sur la position américaine et occidentale, ces pays, et particulièrement l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, qui sont des géants pétroliers et deux membres influents de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), se sont abstenus de souscrire aux efforts de l’administration du président Joe Biden visant à «étrangler» Moscou".
De mon point de vue, ces deux précédents ajoutés à la position saoudienne à l’égard du « Project Freedom» ainsi que, plus récemment, de la frappe majeure dont l’extravagant président américain ne cessait de menacer Téhéran et qu’il a dû suspendre, à la dernière minute, à la demande pressante, selon ses dires, de l'Arabie saoudite, du Qatar et des Émirats arabes unis, constituent autant de signes avant-coureurs du début d’un éveil des consciences au Golfe.
Ces signes répétitifs laissent espérer et en même temps présager que la tendance de l’Arabie saoudite à mettre en avant ses propres intérêts et à diversifier ses partenariats internationaux comme un outil susceptible de lui procurer une certaine autonomie stratégique vis-à-vis des Etats-Unis, n’est pas passagère.
Et si la guerre israélo-américaine contre l’Iran finit par la confirmer, l’on peut dire que le Moyen-Orient est sur le point de connaître un tournant géopolitique foncièrement important.
Une telle évolution est-elle possible ? Oui.
Est-elle certaine ? Non, car il faut, surtout, compter avec la riposte du duo israélo-américain dont les ambitions et les projets tomberont à l’eau… l’eau du détroit d'Ormuz!
Mohamed Ibrahim Hsairi
(*)Ancien ambassadeur