News - 08.06.2026

Dhia Bouktila - Nous sommes les anciens de quelqu’un: Ce que 2095 dira de nous

Nous sommes les anciens de quelqu’un: Ce que 2095 dira de nous

Par Dhia Bouktila Professeur à l’Université de Monastir - La myopie historique réside dans ce paradoxe : nous discernons aisément les révolutions du passé une fois qu’elles ont été intégrées au récit de l’histoire, mais peinons à reconnaître celles qui naissent sous nos yeux, encore en cours de gestation dans le présent.

Il existe des conversations que seule l'histoire permet d'imaginer...

Nous sommes en 1995. Deux adolescents discutent à la sortie d'un lycée. Ils écoutent de la musique sur un baladeur, découvrent les premiers ordinateurs personnels et voient apparaître les débuts d'Internet. L'un d'eux lance à l'autre:

- Tu te rends compte ? Nos arrière-grands-parents avaient notre âge en 1926.
Un sourire apparaît.

1926… un monde encore largement structuré par les empires coloniaux. Un monde où beaucoup de femmes n'ont pas encore le droit de voter. Un monde où l'automobile demeure une nouveauté fascinante, où l'avion est une prouesse récente, où le téléphone n'a pas encore relié toutes les vies.

L'homme n'a pas marché sur la Lune. Les satellites n'existent pas. La télévision n'a pas encore transformé les foyers. Les antibiotiques n'ont pas encore révolutionné la médecine. La révolution verte qui nourrira des milliards d'êtres humains est encore inconnue. La faim, la pauvreté et les grandes épidémies demeurent le quotidien de vastes régions du monde.

Ces adolescents de 1995 regardent alors 1926 avec une forme de tendresse. Ils imaginent des hommes et des femmes vivant lentement, écrivant des lettres, attendant des semaines pour recevoir une nouvelle venue d'un autre continent.  

Ils les voient comme les habitants d'un ancien monde.

Ils ne savent pas qu'ils se trompent. Car les hommes et les femmes de 1926 ne vivaient pas dans un ancien monde. Ils vivaient dans leur présent, avec leurs certitudes et la conviction d'appartenir à la modernité.

Comme nous en 2026.

Imaginons maintenant une autre conversation…

Nous sommes dans le dernier quart du XXIᵉ siècle. Deux adolescents évoquent à leur tour leurs grands-parents.

- Tu te rends compte? Nos arrière-grands-parents avaient notre âge en 2026.

Et le même sourire apparaît.

2026... Un monde où l'humanité commence tout juste à dialoguer avec des intelligences artificielles. Un monde où les voitures sont encore largement conduites par des humains. Un monde où les maladies génétiques sont davantage soignées qu'empêchées. Un monde où les systèmes éducatifs peinent à intégrer pleinement les transformations numériques. Un monde où l’énergie reste en transition entre modèles fossiles et décarbonation. Un monde où les États débattent encore de la transition énergétique et cherchent à s'adapter aux bouleversements climatiques.

Ces adolescents du futur regarderont peut-être nos écrans comme nous regardions les machines à écrire. Ils trouveront étrange que nous consacrions encore tant de temps à des tâches répétitives ou que nous ayons considéré les premières intelligences artificielles comme une révolution, alors qu'elles ne représentaient peut-être que les premiers fragments d’une transformation beaucoup plus profonde.

Ils nous trouveront simples. Peut-être même naïfs.

Chaque génération traverse l’histoire sans savoir qu’elle est en train de la transformer

Les plus grandes transformations de l’histoire ne ressemblent presque jamais à des révolutions au moment où elles commencent. Elles ressemblent à des détails.

Les habitants de 1926 n'imaginaient pas la Lune. Ils n'imaginaient ni les satellites, ni Internet, ni le séquençage des génomes des êtres vivants, ni les intelligences artificielles capables de dialoguer avec des millions de personnes.

Et nous-mêmes, habitants de 2026, n'imaginons sans doute qu'une infime partie du monde dans lequel vivront les enfants de la fin du XXIᵉ siècle.

Peut-être qu’un jour en 2095, un adolescent consultera les archives de notre époque et dira avec le même étonnement:

- Ils venaient à peine de découvrir l’intelligence artificielle.
- Ils commençaient à peine la transition énergétique.
- Ils observaient les premiers effets du changement climatique.
- Ils entraient dans l'ère de la biologie prédictive et de la médecine génomique.
- Ils étaient au commencement.

Et il aura raison. Car le XXIᵉ siècle est encore dans son enfance.

Nous parlons déjà de révolution numérique, de révolution biologique ou de transition agroécologique comme si nous étions arrivés au terme d'une évolution. Mais ces bouleversements ne seraient que les premiers chapitres d'une histoire beaucoup plus vaste.

Le XXIᵉ siècle révélera progressivement des capacités scientifiques, techniques et biologiques dont nous entrevoyons aujourd'hui à peine les contours.

Nous traversons actuellement une époque charnière: celle où un ancien monde n'a pas complètement disparu et où un nouveau n'a pas encore révélé tous ses secrets.

C'est peut-être cela, le véritable visage de notre période. Une zone de transitions où l'humanité change de trajectoire sans connaître encore sa destination. 
Sans doute pour cette raison, une génération future nous regardera avec une certaine tendresse.

Le XXIᵉ siècle commence à peine à se révéler sous nos yeux.

Dhia Bouktila
Professeur à l’Université de Monastir
Chercheur en génomique des systèmes agricoles et environnementaux