Gouverner l’incertitude: La Tunisie face aux grandes transitions systémiques du XXIe siècle
Par Dhia Bouktila. Professeur à l’Université de Monastir - Le XXIe siècle ne se définit plus par des révolutions isolées, mais par la multiplication simultanée des transitions. Le début de ce siècle est marqué par la superposition de transformations structurelles majeures: révolution de l’intelligence artificielle, dérèglement climatique, transition énergétique, reconfiguration des systèmes alimentaires, mutation des modèles de santé et transformation profonde des systèmes éducatifs et du marché du travail. Ces transitions, désormais interconnectées à l’échelle globale, redéfinissent progressivement les conditions matérielles de la vie humaine. Pour des pays comme la Tunisie, fortement exposés aux tensions climatiques, hydriques et économiques, l’enjeu n’est plus seulement de comprendre ces transitions, mais de développer les capacités scientifiques, institutionnelles et stratégiques permettant de les anticiper, de les articuler et d’en gouverner les effets.
I) L’émergence d’un système mondial de transitions simultanées
Le terme “transition” est devenu central dans les sciences contemporaines: transition écologique, énergétique, numérique, alimentaire, démographique ou éducative. Toutefois, l’enjeu majeur ne réside pas dans leur multiplication, mais dans leur simultanéité et leurs interactions.
Pour la première fois, plusieurs systèmes fondamentaux évoluent conjointement: production alimentaire, énergie, santé, éducation, travail et environnement. Cette convergence engendre une dynamique globale qui échappe aux découpages disciplinaires traditionnels.
1. Transition climatique: une transformation des conditions de vie et de production
Le changement climatique ne constitue plus uniquement une question environnementale. Il s’impose désormais comme une transformation structurelle susceptible de modifier profondément les conditions de la production, de l’habitat et de l’organisation des sociétés. Ses effets ne se limitent pas à une augmentation des températures: ils affectent l’ensemble des équilibres hydriques, agricoles, sanitaires, énergétiques et urbains.
• Aggravation du stress hydrique
• Modification des cycles agricoles
• Multiplication des épisodes de chaleur extrême
• Pression sur les infrastructures urbaines
• Augmentation des risques sanitaires liés au climat
Cette transition impose une reconfiguration des systèmes agricoles, urbains et sanitaires.
2. Transition énergétique: vers des systèmes décarbonés
La transition énergétique constitue un axe structurant des transformations contemporaines, marqué par l’accélération du passage vers les énergies renouvelables (solaire, éolien) et l’intégration progressive des bioénergies comme sources complémentaires. Elle s’accompagne d’une reconfiguration des modèles de mobilité et de production, avec la montée en puissance de l’électrification et la réduction progressive de la dépendance aux moteurs thermiques.
Au-delà de l’innovation technologique, cette transition redéfinit les équilibres mondiaux de la sécurité énergétique et reconfigure les trajectoires de développement des États.
3. Transition alimentaire: vers une agriculture adaptative et de précision
Les systèmes agricoles contemporains sont de plus en plus confrontés à la convergence de contraintes multiples qui redéfinissent leurs conditions de fonctionnement. Ils doivent désormais intégrer simultanément la variabilité climatique, la raréfaction de l’eau, la dégradation des sols ainsi que la pression démographique et l’évolution rapide des bioagresseurs.
Cette convergence conduit à une transformation progressive des modèles de production alimentaire, vers une agriculture adaptative, reposant sur:
• La sélection variétale assistée par les outils génomiques
• Les biotechnologies appliquées aux systèmes de production
• L’intégration des technologies d’agriculture intelligente, notamment l’intelligence artificielle, les systèmes de surveillance par drones et l’exploitation à grande échelle des données climatiques et biologiques.
L’alimentation de demain dépendra ainsi de plus en plus de la capacité des sciences du vivant, des biotechnologies et des sciences des données à anticiper les contraintes environnementales et à renforcer la résilience des systèmes agricoles.
4. Transition technologique: vers des systèmes de connaissance augmentés par l’intelligence artificielle
L’intelligence artificielle et les technologies numériques transforment profondément les systèmes de production, de circulation et d’organisation des connaissances. On observe notamment:
• L’automatisation de plusieurs tâches cognitives et analytiques
• L’accélération massive des capacités de traitement des données
• La transformation des métiers scientifiques et techniques
Dans ce contexte, les systèmes de production scientifique évoluent vers des environnements hybrides où l’intelligence humaine et les capacités computationnelles s’articulent de manière de plus en plus intégrée. Cette transition impacte également les sciences du vivant, à travers le développement de la bioinformatique, de la modélisation biologique et de l’analyse génomique à grande échelle.
5. Transition de la santé: vers une médecine prédictive et personnalisée
Les systèmes de santé connaissent une mutation profonde qui les fait évoluer d’un modèle essentiellement curatif vers des approches plus prédictives, préventives et individualisées. Les tendances majeures incluent:
• La médecine de précision fondée sur les données génétiques et moléculaires
• Le diagnostic assisté par intelligence artificielle
• La surveillance épidémiologique en temps réel
• L’intégration des données environnementales dans les modèles de santé
La médecine de demain sera de plus en plus interconnectée avec les sciences du vivant, la science des données (data science) et les sciences environnementales. Les frontières traditionnelles entre recherche biologique et pratique clinique tendent ainsi à se dissoudre au profit d’un système de santé individuel et anticipatif.
6. Transition éducative: vers de nouveaux systèmes d’apprentissage
Les systèmes éducatifs connaissent une transformation profonde, liée à l’accélération des savoirs et à l’abondance de l’accès à l’information. Les modèles classiques, fondés sur la stabilité relative des connaissances, sont remis en question par:
• L’évolution rapide des savoirs scientifiques et techniques
• La généralisation des outils numériques d’apprentissage
• L’accès massif et non hiérarchisé à l’information
L’éducation de demain tend ainsi vers:
• Des parcours d’apprentissage personnalisés
• Le renforcement de la formation continue tout au long de la vie
• L’intégration accrue des compétences numériques et scientifiques
L’éducation n’apparaît plus seulement comme un système de transmission stable des connaissances, mais comme un environnement dynamique d’adaptation aux transformations rapides des savoirs et des compétences.
7. Transition du travail: vers de nouveaux profils de compétences
Le marché du travail connaît une restructuration rapide qui modifie progressivement la nature même des activités professionnelles et des compétences requises.
Les tendances principales incluent:
• L’automatisation des tâches répétitives et standardisées
• La montée des métiers liés aux données et à l’intelligence artificielle (IA)
• L’instabilité accrue des trajectoires professionnelles et des formes d’emploi
Cette transition du travail s’accompagne d’une redéfinition des compétences stratégiques, de plus en plus orientées vers l’adaptabilité, la maîtrise des environnements numériques et la capacité à évoluer dans des systèmes organisationnels en mutation continue.
8. Transition urbaine: vers des villes adaptées aux contraintes climatiques
Les systèmes urbains entrent dans une phase d’adaptation structurelle, liée à l’intensification des contraintes environnementales et à la transformation des conditions climatiques. Les enjeux principaux incluent:
• L’adaptation thermique des bâtiments
• L’optimisation de la consommation énergétique à l’échelle des infrastructures
• La sécurisation de l’accès et de la gestion des ressources en eau
• L’amélioration de la résilience des infrastructures face aux chocs climatiques
Le logement et les villes de demain devront être conçus de manière à intégrer les contraintes climatiques futures, marquées par l’intensification des phénomènes extrêmes et une variabilité accrue des conditions environnementales.
9. La transition de la rareté
Au-delà des transformations sectorielles, une mutation plus profonde s’impose : celle de la rareté des ressources. Les sociétés entrent dans une configuration structurelle de rareté.
Cette transition se manifeste par:
• La raréfaction des ressources hydriques
• L’intensification des tensions sur les systèmes énergétiques
• La pression croissante sur les ressources alimentaires
• La dépendance accrue aux équilibres extérieurs
Cette transition de la rareté constitue le socle invisible qui influence l’ensemble des autres transitions, depuis les transformations climatiques jusqu’aux mutations socio-économiques.
10. Une interaction systémique des transitions
L’élément fondamental de cette période historique ne réside pas dans chaque transition isolée, mais dans leurs interactions et leurs effets croisés. À titre d’exemple:
• Le changement climatique modifie directement les systèmes alimentaires et agricoles
• L’IA transforme la recherche scientifique et la médecine
• La transition énergétique conditionne l’urbanisme et l’aménagement des territoires
• L’éducation évolue pour s’adapter aux nouvelles technologies et aux transformations du marché du travail.
Nous ne sommes donc pas face à des processus séparés, mais à un système global caractérisé par des transitions interdépendantes et des effets d’amplification mutuelle.
11. Comparaison avec le XXe siècle: une différence de nature
Le XXe siècle a été marqué par de profondes transformations (industrialisation, mondialisation, urbanisation), mais celles-ci se sont déployées de manière relativement séquentielle, permettant leur intégration progressive par les institutions politiques, économiques et sociales.
En revanche, le XXIe siècle se distingue par:
• La simultanéité et l’accélération des transitions
• Leur interconnexion systémique
• L’instabilité des équilibres sociaux, économiques et environnementaux
Cette rupture de régime modifie profondément la capacité des systèmes sociaux à absorber, réguler et orienter les transformations en cours.
II) Tunisie: construire une gouvernance scientifique du futur
Le défi majeur du XXIe siècle n’est pas uniquement technologique ou environnemental, mais profondément organisationnel. Il tient à la capacité des sociétés à adapter leurs modes de gouvernance à des dynamiques devenues simultanées, interdépendantes et évolutives.
Pour la Tunisie, ce défi est particulièrement critique en raison de la convergence de plusieurs vulnérabilités structurelles : pays à ressources hydriques limitées, fortement exposé aux effets du changement climatique, en transformation économique et confronté à des mutations rapides des systèmes de formation et d’emploi.
Dans ce cadre, les transitions ne constituent pas seulement un objet d’analyse scientifique. Elles deviennent un champ de gouvernance. La gouvernance du futur ne peut plus s’appuyer sur des modèles administratifs conçus pour des systèmes stables et segmentés.
Les transitions contemporaines imposent des systèmes de décision capables d’intégrer simultanément l’incertitude, la complexité et l’interdépendance des crises. Elles exigent également un dépassement des approches sectorielles des politiques publiques au profit d’une logique systémique fondée sur l’anticipation, l’interconnexion des domaines et l’intégration structurée des connaissances scientifiques.
La Tunisie entre ainsi dans une période où la gouvernance devra devenir plus scientifique, plus prédictive et davantage fondée sur les données.
1. Gouverner par l’anticipation plutôt que par la réaction
L’un des principaux défis des États contemporains réside dans leur capacité à passer d’une logique de gestion des crises à une logique d’anticipation systémique des transformations en cours.
Dans un contexte marqué par l’irrégularité climatique, les tensions hydriques, la volatilité énergétique, les mutations technologiques rapides, les transformations du travail et les risques sanitaires émergents, la décision publique ne peut plus être exclusivement réactive.
La Tunisie devra renforcer ses capacités nationales de modélisation et de prospective dans plusieurs domaines stratégiques:
• Prévision climatique à l’échelle territoriale
• Cartographie dynamique et évolutive des ressources hydriques
• Intelligence des systèmes agricoles
• Surveillance et anticipation des risques sanitaires
• Anticipation des tensions énergétiques
• Analyse prospective des dynamiques du marché du travail
Ces outils ne relèvent plus uniquement de la recherche académique: ils deviennent des instruments de souveraineté.
2. L’eau: gouverner scientifiquement la rareté
La rareté de l’eau ne constitue plus un phénomène conjoncturel mais une contrainte structurelle durable. Elle implique une transformation profonde de la gouvernance hydrique, fondée sur une approche plus intégrée, plus anticipative et plus dépendante des données. Cette évolution se traduit notamment par:
• Le développement de systèmes nationaux de suivi en temps réel des ressources hydriques
• La généralisation des technologies de précision dans l’irrigation des cultures
• La réutilisation élargie des eaux traitées pour des usages multiples et diversifiés
• L’intégration des données climatiques dans la planification agricole
À terme, la gestion de l’eau devra probablement évoluer d’une logique sectorielle vers une logique intégrée articulant agriculture, urbanisme, énergie, industrie et climat, au sein d’un même cadre de pilotage des ressources.
3. Agriculture: passer d’une logique de rendement à une logique de résilience
L’agriculture tunisienne entre dans une phase de transformation profonde. Le modèle fondé principalement sur l’augmentation des rendements devient insuffisant face à l’instabilité climatique, la dégradation des sols, l’évolution rapide des stress, les tensions hydriques et la volatilité des marchés internationaux.
L’enjeu central se déplace donc vers la résilience des systèmes agricoles, entendue comme leur capacité à maintenir leur fonctionnement et leur productivité dans des environnements de plus en plus instables. Cette transformation suppose :
• Le développement de programmes nationaux de sélection variétale adaptés aux stress abiotiques et biotiques
• Le renforcement des capacités en génomique et biotechnologies agricoles
• La mise en place de plateformes intégrées de données agro climatiques et biologiques
• Le développement de l’agriculture de précision fondée sur l’analyse des données
• La protection stratégique et la valorisation des ressources génétiques locales
Dans cette dynamique, les semences, les données biologiques et les capacités scientifiques deviennent des éléments essentiels de souveraineté nationale agricole.
4. Santé: construire une médecine prédictive adaptée aux réalités tunisiennes
Les systèmes de santé devront eux aussi évoluer vers des approches plus prédictives, préventives et différenciées selon les contextes territoriaux et environnementaux. Cette transformation s’inscrit dans une recomposition plus large des liens entre santé humaine, environnement et données biologiques.
Le changement climatique modifie déjà les dynamiques épidémiologiques, les risques liés à la chaleur, et la pression croissante sur les infrastructures et les capacités hospitalières.
La Tunisie devra donc investir dans:
• Les systèmes de surveillance épidémiologique en temps réel
• L’intégration des données environnementales dans les politiques de santé
• Le renforcement des capacités nationales en bioinformatique et en biologie des données
• Le développement d’infrastructures de médecine de précision.
Cette transition pose également la question de la souveraineté des données médicales et biologiques comme composante stratégique des systèmes de santé contemporains.
5. Éducation: former pour un marché du travail en recomposition
Le système éducatif tunisien reste encore largement structuré autour de modèles hérités du XXe siècle, fondés sur la stabilité relative des métiers et des savoirs. Or, les transitions actuelles imposent l’adaptation rapide des compétences, l’interdisciplinarité, la culture scientifique et numérique et la capacité d’apprentissage permanent.
L’enjeu n’est plus seulement de transmettre des connaissances, mais de former des capacités d’adaptation cognitive dans des environnements en mutation rapide. Cela implique notamment:
• L’intégration renforcée des sciences des données, de l’IA et des biotechnologies dans les cursus
• Le développement d’approches pédagogiques interdisciplinaires
• Un rapprochement structurel entre université, recherche et secteurs productifs
• L’intégration d’une culture de prospective scientifique dans les dispositifs de pilotage et de décision des politiques éducatives
6. Villes tunisiennes : anticiper les contraintes climatiques
Les villes tunisiennes devront également entrer dans une logique d’adaptation structurelle. Les prochaines décennies pourraient être marquées par l’intensification des vagues de chaleur, une pression accrue sur les réseaux énergétiques, la vulnérabilité des infrastructures littorales, ainsi que l’augmentation des besoins de refroidissement urbain.
Ces évolutions impliquent une reconfiguration progressive des logiques d’aménagement et de conception urbaine, à travers :
• L’adoption de nouvelles normes de construction adaptées au climat méditerranéen futur
• Le développement de l’efficacité énergétique des bâtiments et des quartiers
• Un urbanisme intégrant les contraintes thermiques
• Le renforcement de la résilience des infrastructures urbaines face aux chocs thermiques
• L’intégration systématique des données environnementales dans la planification territoriale.
La question climatique deviendra une composante centrale de l’aménagement des territoires et de la structuration des politiques urbaines.
7. La gouvernance des données: nouvel enjeu stratégique
Une partie essentielle de la gouvernance future reposera sur la capacité à produire et exploiter les données issues des différents champs des transformations en cours (données climatiques, biologiques, agricoles, sanitaires et énergétiques).
La capacité à produire, intégrer et analyser ces flux d’information deviendra une clé de performance des systèmes publics, mais aussi un facteur majeur de compétitivité et de souveraineté.
Cette évolution implique le développement progressif de nouvelles infrastructures et capacités, notamment:
• Des infrastructures nationales de production et de gestion des données scientifiques
• Des capacités publiques en intelligence artificielle appliquée à l’analyse des systèmes complexes
• Des dispositifs nationaux d’aide à la décision fondés sur l’exploitation des données
Dans ce nouveau contexte, la gouvernance devient de plus en plus inséparable des capacités scientifiques, computationnelles et analytiques.
III) Conclusion: la maîtrise des transitions comme enjeu de souveraineté
Le XXIe siècle ne correspond plus à une succession de changements isolés, mais à l’entrée des sociétés dans un régime de transformations simultanées, interdépendantes et accélérées.
Dans ce nouveau contexte historique, les capacités classiques de gouvernance deviennent insuffisantes. Les transitions contemporaines imposent des systèmes de décision capables d’intégrer l’incertitude, la complexité et l’interdépendance des crises.
Pour la Tunisie, l’enjeu des prochaines décennies ne résidera plus uniquement dans la croissance ou le développement au sens traditionnel, mais dans la capacité à construire une gouvernance scientifique des systèmes complexes : gouvernance de l’eau, des données, de la santé, de l’agriculture, de l’énergie, des territoires et des connaissances.
Dans un monde de plus en plus piloté par la maîtrise des données et des capacités scientifiques, la souveraineté future des États dépendra de leur aptitude à comprendre, anticiper et organiser les grandes transitions du siècle.
Dhia Bouktila
Professeur à l’Université de Monastir
Chercheur en génomique des systèmes agricoles et environnementaux
Travaille sur les enjeux de souveraineté biologique et de gouvernance des savoirs scientifiques