Ridha Bergaoui: Une agriculture tunisienne sous pression et des ingénieurs agronomes en quête d’intégration
La Tunisie est aujourd’hui confrontée à une accumulation de défis majeurs : changement climatique, pression croissante sur les ressources en eau, fragilité économique, tensions géopolitiques et dépendance alimentaire accrue. Dans un contexte mondial instable, la sécurité alimentaire n’est plus un enjeu sectoriel, mais une question centrale de souveraineté nationale.
Pays historiquement agricole, la Tunisie voit pourtant son agriculture fragilisée par des contraintes multiples et désormais bien connues : stress hydrique structurel, dégradation des sols, hausse des coûts de production, fragmentation foncière, faible productivité et dépendance aux importations de produits stratégiques.
Le pays doit mobiliser l’ensemble de ses ressources, naturelles et humaines, pour transformer ces contraintes en leviers de développement. L’avenir dépendra de sa capacité à moderniser ses systèmes de production et valoriser ses compétences et transformer ses contraintes en leviers de développement. Pourtant, un paradoxe s’impose : jamais autant d’ingénieurs agronomes n’ont eu autant de difficultés à s’insérer dans le tissu économique national.
Une agriculture sous fortes contraintes et des performances limitées
L’agriculture tunisienne évolue dans un environnement de plus en plus contraint. Le stress hydrique est devenu structurel, les sécheresses plus fréquentes, les températures plus élevées et les sols de plus en plus fragilisés. À cela s’ajoute une hausse continue des coûts des intrants et de la main-d’œuvre qui pèsent lourdement sur la rentabilité des exploitations.
La dépendance alimentaire demeure importante pour plusieurs produits de base, ce qui expose le pays aux fluctuations des marchés internationaux et renforce la vulnérabilité globale du système alimentaire national.
De nombreux facteurs freinent la modernisation du secteur agricole. On peut citer:
Deux blocages majeurs: foncier et financement
Le premier blocage est foncier. Une partie importante des terres agricoles n’est pas titrée ou demeure en indivision, parfois depuis plusieurs générations. Cette situation limite la sécurisation des exploitations, freine les investissements et rend difficile l’accès au crédit.
Le second blocage est financier. Les exploitations agricoles, surtout les plus petites, ont un accès limité aux financements bancaires en raison de l’absence de garanties suffisantes et de la forte variabilité des revenus agricoles.
Ce double verrou entretient le sous-investissement, explique en partie la faible productivité et la fragilité économique des exploitations.
Une agriculture dominée par la petite exploitation familiale
Les exploitations sont nombreuses, dispersées et souvent faiblement capitalisées. La petite taille des exploitations entraîne plusieurs effets : difficulté de mécanisation, coûts élevés des services agricoles, faible adoption des technologies modernes et organisation collective limitée. Elle accentue aussi l’isolement des agriculteurs, ce qui réduit leur capacité d’adaptation aux évolutions techniques et économiques.
Un déficit persistant d’encadrement technique
L’agriculture tunisienne souffre d’un déficit profond d’encadrement technique de proximité. La vulgarisation agricole ne parvient plus à couvrir efficacement l’ensemble des besoins du terrain. Les moyens humains et matériels sont limités, et la présence sur le terrain reste insuffisante face à la complexité croissante des systèmes agricoles.
Dans de nombreuses exploitations, les décisions techniques reposent encore sur l’expérience empirique, alors que les solutions modernes existent mais restent peu diffusées. L’agriculteur est souvent confronté seul à des questions complexes : gestion de l’eau, fertilité des sols, choix variétal, protection des cultures ou adaptation au changement climatique.
Ce déficit d’accompagnement constitue aujourd’hui l’un des principaux freins à la modernisation du secteur, dans une agriculture de plus en plus fondée sur la connaissance, la donnée et la précision.
Des performances agricoles limitées et une dépendance persistante
Ces contraintes structurelles se traduisent par des performances agricoles globalement insuffisantes.
Les rendements céréaliers restent irréguliers et souvent inférieurs aux potentiels techniques. L’olivier, pilier stratégique de l’agriculture tunisienne, est marqué par une forte alternance et une irrégularité de production qui fragilise les revenus et les exportations.
Dans l’élevage, la production nationale reste insuffisante, ce qui oblige le recours aux importations de lait en poudre, de viandes et d’aliments pour bétail. Cette dépendance fragilise davantage les filières animales, déjà sensibles aux aléas climatiques.
Au niveau global, la Tunisie présente une balance alimentaire structurellement déficitaire, dépendante des importations de céréales, d’huiles des graines, de sucre et autres produits de base. Cette situation pèse sur les équilibres économiques et sur la souveraineté alimentaire du pays.
Pour une agriculture modernisée: transformer les contraintes en opportunités
Face à ces limites, la modernisation de l’agriculture n’est plus une option, mais une nécessité stratégique. Il est nécessaire de:
1/ Réhabiliter l’agriculture
L’agriculture demeure un pilier fondamental de l’économie, de l’emploi et de la sécurité alimentaire. Pourtant, elle souffre encore d’un déficit de reconnaissance sociale. Dans l’imaginaire collectif, le travail de la terre est souvent associé à la pénibilité, à la précarité et à un manque de prestige. La réussite sociale est généralement perçue à travers les métiers urbains et tertiaires, rarement agricoles. Cette perception contribue à l’exode rural et aux difficultés de renouvellement de la main-d’œuvre agricole.
Réhabiliter l’agriculture signifie lui redonner sa place stratégique dans la société : un secteur de souveraineté, d’innovation et de création de valeur.
2/ Réhabiliter la petite exploitation
La petite exploitation est souvent perçue comme un frein à la modernisation. Pourtant, elle peut devenir un atout si elle est mieux organisée et mieux accompagnée. Dans plusieurs pays européens (Pays-Bas, Belgique…), des structures de petite taille ont atteint des niveaux élevés de productivité grâce à la mutualisation des services, à la coopération et à l’encadrement technique.
En Tunisie, le développement de services partagés, de réseaux de producteurs et de structures coopératives peut permettre de transformer cette contrainte en levier de performance.
3/ Renforcer l’encadrement technique de proximité
La vulgarisation agricole constitue un levier central de modernisation et de sécurité alimentaire. Elle doit être repensée comme un système structuré, professionnalisé et ancré dans le terrain.
Le renforcement de la présence des ingénieurs sur les exploitations, le développement de structures privées et collectives d’appui technique, ainsi que la modernisation des outils de conseil sont essentiels.
4/ Les terres domaniales comme levier de modernisation
Les terres domaniales, estimées à environ 500 000 hectares, représentent un potentiel stratégique foncier encore insuffisamment exploité. Mieux organisées, elles pourraient devenir des espaces de démonstration, d’innovation et de production intégrée, combinant mécanisation, irrigation performante et valorisation agroalimentaire.
5/ Miser sur les nouvelles technologies et l’agriculture intelligente
L’agriculture moderne connaît une transformation radicale. Les technologies numériques, les capteurs, les drones, l’intelligence artificielle, l’agriculture de précision et la robotique, deviennent des outils incontournables. Elles permettent une meilleure gestion de la main d’œuvre, de l’eau, des intrants et des risques, tout en améliorant les rendements et la durabilité des systèmes de production.
Dans un pays confronté au stress hydrique, ces technologies représentent un levier stratégique majeur.
6/ Développer les métiers verts et les filières qualité
La compétitivité agricole ne repose plus uniquement sur les volumes, mais aussi sur la qualité et la valeur ajoutée. L’agriculture biologique, les labels, les indications géographiques et autres appellations d’origine offrent des opportunités importantes de valorisation.
Parallèlement, les métiers liés à l’environnement et à la durabilité prennent de l’ampleur : gestion des ressources naturelles, économie de l’eau, réduction des émissions, agriculture carbone et adaptation climatique.
La modernisation de l’agriculture tunisienne n’est plus une option, mais une nécessité dictée par l’intensification des contraintes naturelles, économiques et alimentaires. Elle suppose une montée en puissance de la maîtrise technologique et scientifique des systèmes de production, à travers l’innovation, la précision des itinéraires techniques, la gestion rationnelle des ressources et l’intégration des nouvelles technologies agricoles. Dans ce contexte, les ingénieurs agronomes disposent des compétences nécessaires pour accompagner cette transformation, accélérer la modernisation du secteur et améliorer durablement ses performances.
Le rôle fondamental de l’ingénieur agronome
De par sa formation, l’ingénieur agronome peut intervenir à plusieurs niveaux essentiels : gestion rationnelle de l’eau, amélioration des rendements, protection phytosanitaire des cultures, organisation technique et économique des exploitations, ainsi que l’adaptation des systèmes de production aux effets du changement climatique. L’agriculture d’aujourd’hui, et surtout celle de demain, exige une présence technique forte sur le terrain, au contact direct des agriculteurs, des filières et des territoires.
L’ingénieur agronome doit être replacé au cœur du dispositif productif, comme interface entre la recherche, l’innovation et la réalité des exploitations agricoles.
Dans un pays où la petite agriculture familiale domine et où les contraintes naturelles et économiques s’intensifient, le besoin d’encadrement technique de proximité devient stratégique. L’amélioration de la productivité, la diffusion des innovations, la gestion des risques climatiques et la modernisation des pratiques agricoles ne peuvent se faire sans un réseau dense et opérationnel de compétences agronomiques.
Le développement d’un tel encadrement constitue à la fois une nécessité pour la performance du secteur agricole et une opportunité majeure pour l’emploi des jeunes ingénieurs. Il ouvre la voie à de nouveaux espaces professionnels encore peu structurés en Tunisie : cabinets privés de conseil agricole, coopératives de services techniques, bureaux d’ingénierie rurale, structures d’appui aux filières, ainsi que startups spécialisées dans l’agriculture intelligente, la gestion des données agricoles et les technologies vertes.
Les ingénieurs agronomes représentent un potentiel stratégique humain capable de jouer un rôle décisif dans la modernisation de l’agriculture tunisienne et dans la création d’emplois qualifiés durables.
Des agronomes en quête d’intégration
La Tunisie forme chaque année entre 300 et 500 ingénieurs agronomes. Contrairement à une idée répandue, ce chiffre n’est pas excessif au regard des besoins du pays et des défis auxquels son agriculture est confrontée. Rapporté à la surface agricole utile, la Tunisie forme même proportionnellement moins d’ingénieurs agronomes que certains pays agricoles avancés comme la France (environ un ingénieur formé par an pour 10 000 à 12 500 hectares de SAU, contre un pour 5 500 à 7 000 hectares en France).
Alors que l’agriculture tunisienne souffre d’un déficit évident d’encadrement technique, de vulgarisation, d’innovation et d’accompagnement des producteurs, de nombreux jeunes ingénieurs agronomes peinent à trouver un emploi stable. Ces compétences, pourtant essentielles pour moderniser l’agriculture, améliorer la productivité et renforcer la sécurité alimentaire, restent insuffisamment mobilisées.
Le chômage des ingénieurs agronomes est une réalité ancienne et structurelle. Les études disponibles, notamment celle de l’ONEQ (2016) sur l’insertion des ingénieurs agronomes, montrent une insertion professionnelle lente, fortement dépendante du secteur public, ainsi qu’un décalage persistant entre la formation et les capacités d’absorption du marché du travail. Beaucoup de diplômés connaissent des situations de sous-emploi ou exercent des activités éloignées de leur spécialité. Même si les chiffres disponibles restent imprécis, les estimations de l’Ordre des Ingénieurs Tunisiens révèlent l’ampleur du malaise.
Toutefois, le problème ne réside pas dans un excès d’ingénieurs agronomes, mais dans l’incapacité du système agricole et économique à valoriser pleinement ces compétences pourtant indispensables à la modernisation de l’agriculture tunisienne et à la sécurité alimentaire du pays.
Par ailleurs, il est nécessaire de mettre en place un dispositif permanent de suivi du devenir des ingénieurs agronomes, à travers un observatoire de l’insertion professionnelle et des bases de données actualisées. Cet outil permettrait non seulement de mieux comprendre les trajectoires d’emploi et les délais d’insertion, mais aussi d’ajuster les politiques de formation et d’orienter plus efficacement les choix de développement agricole en fonction des besoins réels du secteur.
Conclusion
Dans une agriculture soumise à des pressions croissantes (climat, eau, marchés, ressources), le déficit d’encadrement technique n’est plus acceptable. L’avenir de l’agriculture tunisienne sera nécessairement plus technique, plus innovant et plus intensif en expertise. Cela implique une réhabilitation profonde de l’ingénieur agronome, une modernisation des structures d’encadrement et une ouverture vers les nouveaux métiers de l’agriculture.
En Tunisie, le véritable problème n’est pas un excès d’ingénieurs agronomes, mais l’incapacité à mobiliser pleinement ces compétences pour moderniser l’agriculture, renforcer sa productivité et garantir durablement la sécurité alimentaire du pays.
Ridha Bergaoui
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